Début septembre 2008. À l'aéroport Sant Elia de Cagliari, la capitale de la Sardaigne, on fait la file au bar. Un homme rigole avec un serveur. Lorsqu'il aperçoit un nouvel arrivant, il crie spontanément : " Tiens qui voilà ! Qu'est-ce que tu fais là ? " Le journaliste, de retour de vacances, réplique : " Et toi ? "

" J'entraîne Cagliari. Le président, Massimo Cellino, me l'a demandé. Il faudra un peu de temps. On a perdu les deux premiers matches. Si on perd le troisième, il me mettra à la porte mais je ne voulais pas laisser passer la chance d'entraîner un club de Serie A. Si ça foire, pas de problème : je ferai autre chose. "

Cette anecdote décrit parfaitement Massimiliano Allegri et la relation qu'il entretenait avec un journaliste à l'époque où il était joueur à Cagliari. Quinze ans plus tôt, sous la direction de Bruno Giorgio, Cagliari avait une bonne petite équipe.

En 1993-94, elle avait même livré un très beau parcours en Coupe de l'UEFA, éliminant le FC Malines de Michel Preud'homme en huitièmes de finale et la Juventus au tour suivant pour ne s'incliner qu'en demi-finale face à l'Inter.

Cagliari était alors depuis deux ans aux mains de Massimo Cellino, un jeune trentenaire qui occupait ses loisirs à jouer de la guitare solo dans son groupe de rock. C'était l'équipe de l'attaquant belgo-brésilien Luis Oliveira et de nombreux jeunes talentueux, encadrés par le valeureux médian Gianfranco Matteoli, arrivé de l'Inter.

Un de ces jeunes talentueux, très doué techniquement, était un médian venu de Pescara, Massimiliano Allegri, 26 ans à l'époque. Son problème, c'est que sa meilleure place était celle de Matteoli, ce qui l'obligeait parfois à changer de rôle ou à se retrouver sur le banc. Mais ça n'affectait pas son humeur.

Mariage annulé in extremis

Au cours des deux années passées à Cagliari, il vivait au Mediterraneo, un hôtel chic où les journalistes qui se rendaient à Cagliari pour les matches séjournaient également. Contrairement à 90 % des joueurs, le médian s'entendait bien avec la presse. Il était accessible, on pouvait même prendre place à table avec lui au petit-déjeuner ou au déjeuner.

Il rigolait des histoires qui circulaient au sujet de sa vie sentimentale trépidante. À 24 ans, à deux jours de son mariage, il s'était ravisé et avait tout annulé, à la stupeur de la mariée et des invités.

Cette capacité à relativiser faisait de lui un des joueurs les plus appréciés par la presse à l'époque, le digne successeur du flamboyant entraîneur Giovanni Galeone, considéré comme son mentor et qui le conseille parfois encore aujourd'hui.

Allegri et Galeone se sont fait remarquer en 1992, lorsqu'ils sont montés avec Pescara. Et l'année suivante, lorsqu'ils ont assuré leur maintien en Serie A (même si l'entraîneur a été limogé peu avant la fin de la saison).

Il y a quelques années, Galeone disait de cette équipe : " Je n'ai jamais entraîné de meilleurs joueurs qu'à l'époque. Si Allegri devait faire une passe à 47 mètres, le ballon arrivait exactement 47 mètres plus loin. C'était une forte personnalité. Dans le vestiaire, c'était un patron et un exemple.

On disait de lui qu'il était difficile mais on ne peut gagner qu'avec des gens qui ont du caractère. Il lisait très bien le jeu tandis que d'autres ne pigeaient rien. Ni avant, ni après le match. "

Survivant du mangia-allenatori

Il avait pas mal de points communs avec le président Cellino, un homme flamboyant qui n'avait aucune limite. À Cagliari, celui qui est aujourd'hui propriétaire de Brescia, en Serie B, était surnommé mangia-allenatori, un mangeur d'entraîneurs . Lisez qu'il changeait de coach comme de chemise.

En 22 ans à Cagliari, il en a consommé 36. Ou plutôt 27 si on tient compte du fait qu'il lui arrivait parfois de reprendre un coach qu'il avait limogé au cours de la même saison et qui figurait toujours sur le pay-roll.

C'est donc avec cet homme que Massimiliano Allegri s'était engagé. Il avait même quitté Sassuolo, le club très structuré de Giorgio Squinzi, avec qui il était monté de D3 en D2. Plutôt que de progresser dans un club stable et sans problème financier, le jeune entraîneur avait succombé à l'appel d'une formation de Serie A.

" Les joueurs à ma disposition sont bons mais je ne sais pas si j'aurai le temps d'en faire quelque chose " disait-il à l'aéroport de Cagliari, début septembre 2008. " Ça dépend de Cellino. Il me respecte mais il va falloir que je lui apporte quelque chose. "

Cette saison-là, Cagliari a non seulement perdu le premier match face à la Lazio mais aussi les suivants face à Sienne, la Juventus, Atalanta et même Lecce. Bref : cinq matches, zéro point.

Au cours de la semaine précédant le sixième match, Cagliari-AC Milan, il se murmurait que seule une victoire pouvait sauver la peau de l'entraîneur club sarde. Allegri avait déjà connu cela à SPAL Ferrara, alors en D3. Il devait gagner pour ne pas être limogé et son successeur était déjà dans la tribune. Mais SPAL l'avait emporté et le candidat-entraîneur avait dû rentrer chez lui. Cette fois, Cagliari - Milan se terminait sur un nul blanc.

Poil à gratter d'Ancelotti et Mourinho

Au coup de sifflet final, la caméra a fait un zoom sur la tribune d'honneur. Adriano Galliani, l'homme fort de l'AC Milan, avait le regard amer. Cellino ne cessait d'applaudir et disait quelque chose à son voisin. Un spécialiste en lecture labiale déchiffrait : " Nous avons bien joué. "

Allegri respirait. Une semaine plus tard, il battait Torino et le train était en marche. Cette saison-là, Cagliari terminait à une surprenante neuvième place, avec 19 points d'avance sur le dernier descendant.

Les résultats obtenus par l'entraîneur débutant face aux grands noms d'aujourd'hui étaient surprenants. Sur le banc de Milan, contre qui il sauvait sa peau, on retrouvait Carlo Ancelotti, aujourd'hui son dauphin avec Naples.

Autre grand nom, champion deux fois de suite avec l'Inter : José Mourinho. Cette année-là, Massimiliano Allegri était le seul coach de Serie A à prendre quatre points sur six face au champion.

L'Inter s'inclinait notamment 2-1 en Sardaigne après avoir fêté le titre, ce qui n'était pas illogique. Par contre, le nul obtenu à San Siro le 10 janvier 2009 avait marqué les esprits. Pour la première fois, on avait prédit un grand avenir à l'entraîneur toscan.

Surtout lorsque, après le repos, son équipe avait joué franc jeu dans le camp du futur champion. Les connaisseurs avaient ouvert de grands yeux. Contrairement aux autres adversaires, Allegri n'avait pas demandé à ses hommes de reculer au fil du temps.

Même pas lorsqu'il avait pris l'avance et que Mourinho avait lancé deux avants supplémentaires aux côtés de Luis Figo, Zlatan Ibrahimovic et Julio Cruz, terminant le match avec trois attaquants de pointe et deux ailiers. Allegri savait qu'une équipe aussi offensive était déséquilibrée et laissait des espaces derrière.

C'est pourquoi il avait refusé de remplacer des attaquants par des défenseurs. Finalement, Ibrahimovic avait égalisé mais si les attaquants de Cagliari avaient été plus réalistes, les Sardes se seraient imposés largement.

Panchina d'Oro avec Cagliari

Après le match, Allegri a été applaudi de toutes parts. On appréciait son audace. Il relativisait, comme il a toujours minimisé l'impact d'un entraîneur sur une équipe par la suite.

" Le mérite doit revenir aux joueurs. Nous, sur le banc, tout ce que nous pouvons faire, c'est faire du tort à l'équipe. " Au fil des années, c'est devenu son leitmotiv. Cela prouve combien il relativise, même s'il faut davantage de qualités que celle-là pour cumuler les titres avec la Juventus.

Cette première saison en Serie A lui a valu le Panchina d'Oro, le titre d'entraîneur de l'année. Pas évident quand on a terminé neuvième avec Cagliari. Car la plupart du temps, ce trophée revient au champion.

Après deux ans à Cagliari, l'AC Milan est venu le chercher. Que serait-il advenu de lui s'il avait perdu deux ans plus tôt contre ce club et avait été limogé par le président qui le voulait parce qu'il aimait le comportement de bohème qu'il affichait tant sur le terrain qu'en dehors ?

Dès sa première saison à Milan, il a été champion. C'était son premier titre et le dernier des rossoneri. Quelques années plus tard, il passait à la Juventus où, comme à Milan, il devait succéder à un monument que les fans adoraient.

Après trois titres consécutifs, Antonio Conte avait démissionné au premier jour de la préparation à la saison suivante. À son arrivée, le lendemain, Allegri se faisait insulter. À l'époque, personne ne pensait que cinq ans plus tard, il serait toujours là et aurait ajouté autant de titres au palmarès du club.

Toujours le mérite des joueurs

Ce qu'il a apporté au club, qui survolait déjà le championnat d'Italie, c'est le succès sur la scène européenne. Car quand il est arrivé, aussi bizarre que cela puisse paraître, la Juventus paniquait à chaque fois qu'elle devait se produire en Coupe d'Europe.

À la mi-temps de sa première rencontre européenne, le 16 septembre 2014 face à la modeste équipe de Malmö, ses joueurs tremblaient littéralement, de peur de ne pas obtenir un bon résultat. Il leur a parlé calmement, leur rappelant leurs missions. Et ça a marché.

Après le repos, Carlos Tevez a inscrit deux buts. Pareil lorsque, lors d'un autre match, la Juventus était menée 1-2 contre Olympiacos : elle a fini par trouver la clef et s'imposer 3-2.

Le plus bel exploit de cette équipe a été d'éliminer le Real Madrid en demi-finale. Avant la finale à Berlin, Allegri exigeait quinze jours de concentration maximale. Arturo Vidal, qui avait déjà dérapé mais à qui le club pardonnait tout, s'en fichait complètement : au lendemain du discours de l'entraîneur, il est arrivé en retard, visiblement fatigué.

Allegri l'a renvoyé chez lui et a fait une croix dessus. Mais pas tout de suite : pragmatique, il savait qu'il aurait besoin de lui en finale, plus par la suite. À la fin de la saison, Vidal partait au Bayern.

Les vrais amateurs de football comme Arrigo Sacchi estiment que le football d'Allegri à la Juventus manque d'audace, est trop basé sur la certitude. Mais en matière de sens tactique et d'approche des joueurs, c'est le top. Il parvient à tirer le meilleur de son groupe, même des joueurs qui ont un sale caractère.

Il affirme ne pas être obsédé par la tactique. Il travaille à l'inspiration et gagne beaucoup de matches sur le tableau noir mais, après une victoire, il met toujours le mérite des joueurs en évidence.

Respect de part et d'autre

Allegri est également un homme intelligent et qui a le sens de l'humour. " Je vois toujours le soleil, même quand il ne brille pas ", répondait-il voici quelques semaines quand, après la défaite à l'Atlético Madrid, on lui demandait s'il ne craignait pas d'être limogé. " C'est ma philosophie de vie. "

" Quand je suis arrivé, il y a cinq ans, on m'a demandé de franchir la phase de poules en Ligue des Champions. Actuellement, nous visons chaque année la finale. "

Les caméras vidéo du centre d'entraînement le montrent souvent détendu, en train de défier ses joueurs pour un match de basket. Il s'entend très bien avec eux. Il a réussi à intégrer sans problème une star comme Cristiano Ronaldo à une machine déjà très bien huilée.

En dehors du terrain, les joueurs le respectent beaucoup et l'inverse est tout aussi vrai. Au fil des années, Allegri est devenu plus distant, il a appris que c'est en donnant des consignes claires et en faisant en sorte que chacun joue son rôle qu'on montait une équipe gagnante.

Les joueurs ne savent cependant pas qu'en raison des circonstances, ils ne connaîtront jamais le côté humain de leur entraîneur. Ils ont un grand coach mais ils ne savent pas ce qu'ils perdent en ne découvrant pas le chouette type que c'est. On ne peut pas tout avoir.

Un fameux palmarès

Massimiliano Allegri est né le 11 août 1967 à Livourne, ville portuaire de Toscane. Il n'a jamais joué dans un grand club. En Serie A, il a porté les maillots de Pescara, Pise, Cagliari, Perugia et Naples. Il a entamé sa carrière d'entraîneur en 2003 à Aglianese (D4), où il avait mis un terme à celle de joueur la saison précédente.

Il a ensuite entraîné SPAL Ferrara, Grosseto et Sassuolo (tous en D3), avec qui il est monté en Serie B en 2008. Après deux ans à Cagliari, il a passé trois ans et demi à Milan (il a été limogé en janvier 2014). Depuis le 16 juillet 2014, il a conquis cinq titres de champion d'Italie et quatre coupes nationales avec la Juventus.

Il a également disputé deux finales de Ligue des Champions. Il est encore sous contrat mais son mentor, Giovanni Galeone, pense qu'il partira à la fin de cette saison. " L'été dernier, il aurait pu aller à Arsenal, à Chelsea, à Manchester United et au Real, mais il a refusé car il veut gagner la Ligue des Champions avec la Juventus. "

Chahuté à ses débuts, Massimiliano Allegri est à présent adulé à la Juve., BELGAIMAGE
Chahuté à ses débuts, Massimiliano Allegri est à présent adulé à la Juve. © BELGAIMAGE
Début septembre 2008. À l'aéroport Sant Elia de Cagliari, la capitale de la Sardaigne, on fait la file au bar. Un homme rigole avec un serveur. Lorsqu'il aperçoit un nouvel arrivant, il crie spontanément : " Tiens qui voilà ! Qu'est-ce que tu fais là ? " Le journaliste, de retour de vacances, réplique : " Et toi ? " " J'entraîne Cagliari. Le président, Massimo Cellino, me l'a demandé. Il faudra un peu de temps. On a perdu les deux premiers matches. Si on perd le troisième, il me mettra à la porte mais je ne voulais pas laisser passer la chance d'entraîner un club de Serie A. Si ça foire, pas de problème : je ferai autre chose. " Cette anecdote décrit parfaitement Massimiliano Allegri et la relation qu'il entretenait avec un journaliste à l'époque où il était joueur à Cagliari. Quinze ans plus tôt, sous la direction de Bruno Giorgio, Cagliari avait une bonne petite équipe. En 1993-94, elle avait même livré un très beau parcours en Coupe de l'UEFA, éliminant le FC Malines de Michel Preud'homme en huitièmes de finale et la Juventus au tour suivant pour ne s'incliner qu'en demi-finale face à l'Inter. Cagliari était alors depuis deux ans aux mains de Massimo Cellino, un jeune trentenaire qui occupait ses loisirs à jouer de la guitare solo dans son groupe de rock. C'était l'équipe de l'attaquant belgo-brésilien Luis Oliveira et de nombreux jeunes talentueux, encadrés par le valeureux médian Gianfranco Matteoli, arrivé de l'Inter. Un de ces jeunes talentueux, très doué techniquement, était un médian venu de Pescara, Massimiliano Allegri, 26 ans à l'époque. Son problème, c'est que sa meilleure place était celle de Matteoli, ce qui l'obligeait parfois à changer de rôle ou à se retrouver sur le banc. Mais ça n'affectait pas son humeur. Au cours des deux années passées à Cagliari, il vivait au Mediterraneo, un hôtel chic où les journalistes qui se rendaient à Cagliari pour les matches séjournaient également. Contrairement à 90 % des joueurs, le médian s'entendait bien avec la presse. Il était accessible, on pouvait même prendre place à table avec lui au petit-déjeuner ou au déjeuner. Il rigolait des histoires qui circulaient au sujet de sa vie sentimentale trépidante. À 24 ans, à deux jours de son mariage, il s'était ravisé et avait tout annulé, à la stupeur de la mariée et des invités. Cette capacité à relativiser faisait de lui un des joueurs les plus appréciés par la presse à l'époque, le digne successeur du flamboyant entraîneur Giovanni Galeone, considéré comme son mentor et qui le conseille parfois encore aujourd'hui. Allegri et Galeone se sont fait remarquer en 1992, lorsqu'ils sont montés avec Pescara. Et l'année suivante, lorsqu'ils ont assuré leur maintien en Serie A (même si l'entraîneur a été limogé peu avant la fin de la saison). Il y a quelques années, Galeone disait de cette équipe : " Je n'ai jamais entraîné de meilleurs joueurs qu'à l'époque. Si Allegri devait faire une passe à 47 mètres, le ballon arrivait exactement 47 mètres plus loin. C'était une forte personnalité. Dans le vestiaire, c'était un patron et un exemple. On disait de lui qu'il était difficile mais on ne peut gagner qu'avec des gens qui ont du caractère. Il lisait très bien le jeu tandis que d'autres ne pigeaient rien. Ni avant, ni après le match. " Il avait pas mal de points communs avec le président Cellino, un homme flamboyant qui n'avait aucune limite. À Cagliari, celui qui est aujourd'hui propriétaire de Brescia, en Serie B, était surnommé mangia-allenatori, un mangeur d'entraîneurs . Lisez qu'il changeait de coach comme de chemise. En 22 ans à Cagliari, il en a consommé 36. Ou plutôt 27 si on tient compte du fait qu'il lui arrivait parfois de reprendre un coach qu'il avait limogé au cours de la même saison et qui figurait toujours sur le pay-roll. C'est donc avec cet homme que Massimiliano Allegri s'était engagé. Il avait même quitté Sassuolo, le club très structuré de Giorgio Squinzi, avec qui il était monté de D3 en D2. Plutôt que de progresser dans un club stable et sans problème financier, le jeune entraîneur avait succombé à l'appel d'une formation de Serie A. " Les joueurs à ma disposition sont bons mais je ne sais pas si j'aurai le temps d'en faire quelque chose " disait-il à l'aéroport de Cagliari, début septembre 2008. " Ça dépend de Cellino. Il me respecte mais il va falloir que je lui apporte quelque chose. " Cette saison-là, Cagliari a non seulement perdu le premier match face à la Lazio mais aussi les suivants face à Sienne, la Juventus, Atalanta et même Lecce. Bref : cinq matches, zéro point. Au cours de la semaine précédant le sixième match, Cagliari-AC Milan, il se murmurait que seule une victoire pouvait sauver la peau de l'entraîneur club sarde. Allegri avait déjà connu cela à SPAL Ferrara, alors en D3. Il devait gagner pour ne pas être limogé et son successeur était déjà dans la tribune. Mais SPAL l'avait emporté et le candidat-entraîneur avait dû rentrer chez lui. Cette fois, Cagliari - Milan se terminait sur un nul blanc. Au coup de sifflet final, la caméra a fait un zoom sur la tribune d'honneur. Adriano Galliani, l'homme fort de l'AC Milan, avait le regard amer. Cellino ne cessait d'applaudir et disait quelque chose à son voisin. Un spécialiste en lecture labiale déchiffrait : " Nous avons bien joué. " Allegri respirait. Une semaine plus tard, il battait Torino et le train était en marche. Cette saison-là, Cagliari terminait à une surprenante neuvième place, avec 19 points d'avance sur le dernier descendant. Les résultats obtenus par l'entraîneur débutant face aux grands noms d'aujourd'hui étaient surprenants. Sur le banc de Milan, contre qui il sauvait sa peau, on retrouvait Carlo Ancelotti, aujourd'hui son dauphin avec Naples. Autre grand nom, champion deux fois de suite avec l'Inter : José Mourinho. Cette année-là, Massimiliano Allegri était le seul coach de Serie A à prendre quatre points sur six face au champion. L'Inter s'inclinait notamment 2-1 en Sardaigne après avoir fêté le titre, ce qui n'était pas illogique. Par contre, le nul obtenu à San Siro le 10 janvier 2009 avait marqué les esprits. Pour la première fois, on avait prédit un grand avenir à l'entraîneur toscan. Surtout lorsque, après le repos, son équipe avait joué franc jeu dans le camp du futur champion. Les connaisseurs avaient ouvert de grands yeux. Contrairement aux autres adversaires, Allegri n'avait pas demandé à ses hommes de reculer au fil du temps. Même pas lorsqu'il avait pris l'avance et que Mourinho avait lancé deux avants supplémentaires aux côtés de Luis Figo, Zlatan Ibrahimovic et Julio Cruz, terminant le match avec trois attaquants de pointe et deux ailiers. Allegri savait qu'une équipe aussi offensive était déséquilibrée et laissait des espaces derrière. C'est pourquoi il avait refusé de remplacer des attaquants par des défenseurs. Finalement, Ibrahimovic avait égalisé mais si les attaquants de Cagliari avaient été plus réalistes, les Sardes se seraient imposés largement. Après le match, Allegri a été applaudi de toutes parts. On appréciait son audace. Il relativisait, comme il a toujours minimisé l'impact d'un entraîneur sur une équipe par la suite. " Le mérite doit revenir aux joueurs. Nous, sur le banc, tout ce que nous pouvons faire, c'est faire du tort à l'équipe. " Au fil des années, c'est devenu son leitmotiv. Cela prouve combien il relativise, même s'il faut davantage de qualités que celle-là pour cumuler les titres avec la Juventus. Cette première saison en Serie A lui a valu le Panchina d'Oro, le titre d'entraîneur de l'année. Pas évident quand on a terminé neuvième avec Cagliari. Car la plupart du temps, ce trophée revient au champion. Après deux ans à Cagliari, l'AC Milan est venu le chercher. Que serait-il advenu de lui s'il avait perdu deux ans plus tôt contre ce club et avait été limogé par le président qui le voulait parce qu'il aimait le comportement de bohème qu'il affichait tant sur le terrain qu'en dehors ? Dès sa première saison à Milan, il a été champion. C'était son premier titre et le dernier des rossoneri. Quelques années plus tard, il passait à la Juventus où, comme à Milan, il devait succéder à un monument que les fans adoraient. Après trois titres consécutifs, Antonio Conte avait démissionné au premier jour de la préparation à la saison suivante. À son arrivée, le lendemain, Allegri se faisait insulter. À l'époque, personne ne pensait que cinq ans plus tard, il serait toujours là et aurait ajouté autant de titres au palmarès du club. Ce qu'il a apporté au club, qui survolait déjà le championnat d'Italie, c'est le succès sur la scène européenne. Car quand il est arrivé, aussi bizarre que cela puisse paraître, la Juventus paniquait à chaque fois qu'elle devait se produire en Coupe d'Europe. À la mi-temps de sa première rencontre européenne, le 16 septembre 2014 face à la modeste équipe de Malmö, ses joueurs tremblaient littéralement, de peur de ne pas obtenir un bon résultat. Il leur a parlé calmement, leur rappelant leurs missions. Et ça a marché. Après le repos, Carlos Tevez a inscrit deux buts. Pareil lorsque, lors d'un autre match, la Juventus était menée 1-2 contre Olympiacos : elle a fini par trouver la clef et s'imposer 3-2. Le plus bel exploit de cette équipe a été d'éliminer le Real Madrid en demi-finale. Avant la finale à Berlin, Allegri exigeait quinze jours de concentration maximale. Arturo Vidal, qui avait déjà dérapé mais à qui le club pardonnait tout, s'en fichait complètement : au lendemain du discours de l'entraîneur, il est arrivé en retard, visiblement fatigué. Allegri l'a renvoyé chez lui et a fait une croix dessus. Mais pas tout de suite : pragmatique, il savait qu'il aurait besoin de lui en finale, plus par la suite. À la fin de la saison, Vidal partait au Bayern. Les vrais amateurs de football comme Arrigo Sacchi estiment que le football d'Allegri à la Juventus manque d'audace, est trop basé sur la certitude. Mais en matière de sens tactique et d'approche des joueurs, c'est le top. Il parvient à tirer le meilleur de son groupe, même des joueurs qui ont un sale caractère. Il affirme ne pas être obsédé par la tactique. Il travaille à l'inspiration et gagne beaucoup de matches sur le tableau noir mais, après une victoire, il met toujours le mérite des joueurs en évidence. Allegri est également un homme intelligent et qui a le sens de l'humour. " Je vois toujours le soleil, même quand il ne brille pas ", répondait-il voici quelques semaines quand, après la défaite à l'Atlético Madrid, on lui demandait s'il ne craignait pas d'être limogé. " C'est ma philosophie de vie. " " Quand je suis arrivé, il y a cinq ans, on m'a demandé de franchir la phase de poules en Ligue des Champions. Actuellement, nous visons chaque année la finale. " Les caméras vidéo du centre d'entraînement le montrent souvent détendu, en train de défier ses joueurs pour un match de basket. Il s'entend très bien avec eux. Il a réussi à intégrer sans problème une star comme Cristiano Ronaldo à une machine déjà très bien huilée. En dehors du terrain, les joueurs le respectent beaucoup et l'inverse est tout aussi vrai. Au fil des années, Allegri est devenu plus distant, il a appris que c'est en donnant des consignes claires et en faisant en sorte que chacun joue son rôle qu'on montait une équipe gagnante. Les joueurs ne savent cependant pas qu'en raison des circonstances, ils ne connaîtront jamais le côté humain de leur entraîneur. Ils ont un grand coach mais ils ne savent pas ce qu'ils perdent en ne découvrant pas le chouette type que c'est. On ne peut pas tout avoir.