Dix kilomètres séparent Empalme, le quartier populaire où a grandi Matias Suarez, de son domicile actuel dans le quartier privé de Cañuelas Country Golf, au sud de Cordoba. Suarez vit dans ce qu'on appelle une gated community, un quartier hermétiquement coupé du monde extérieur. Deux gardes veillent à l'entrée, fermée par une barrière. Aucun mouvement suspect ne leur échappe. Seules les nurses, les femmes d'ouvrage et les ouvriers d'entretien peuvent entrer. " La vie est agréable ici ", raconte Suarez qui défend les couleurs du Club Atlético Belgrano. " Les vols et les cambriolages sont une plaie à Cordoba, sans que la ville soit encore aussi dangereuse que Buenos Aires. Là, le danger vous guette à chaque coin de rue. "
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Dix kilomètres séparent Empalme, le quartier populaire où a grandi Matias Suarez, de son domicile actuel dans le quartier privé de Cañuelas Country Golf, au sud de Cordoba. Suarez vit dans ce qu'on appelle une gated community, un quartier hermétiquement coupé du monde extérieur. Deux gardes veillent à l'entrée, fermée par une barrière. Aucun mouvement suspect ne leur échappe. Seules les nurses, les femmes d'ouvrage et les ouvriers d'entretien peuvent entrer. " La vie est agréable ici ", raconte Suarez qui défend les couleurs du Club Atlético Belgrano. " Les vols et les cambriolages sont une plaie à Cordoba, sans que la ville soit encore aussi dangereuse que Buenos Aires. Là, le danger vous guette à chaque coin de rue. " La crise financière qui fait rage en Argentine a épargné le quartier de Cañuelas Country Golf. Les trois ouvriers qui s'affairent à rénover la villa de Suarez montrent que celui-ci ne souffre guère de la grotesque dévaluation du peso argentin. Quelques maisons plus loin vivent deux footballeurs de Talleres, le club rival. " Dès que les travaux seront achevés, je mettrai la maison en vente. On restera dans le quartier mais on cherche un immeuble plus grand. (Il montre Valentino, son fils de deux ans.) Surtout pour le bonhomme. C'est une vraie catastrophe... " Suarez sirote son maté, une sorte de thé aux herbes qui est la boisson nationale, et troque parfois son français rouillé contre l'espagnol. Après le dernier match à domicile contre Temperley, tu as quitté le stade en pleurant. Tu étais si déçu de la défaite 2-3 ? MATIAS SUAREZ : J'étais surtout fâché. L'entraîneur a démissionné au coup de sifflet final et plusieurs joueurs vont être vendus. Cristian Lema va à Benfica, par exemple. J'étais aussi déçu d'avoir raté la qualification pour la Copa Sudamericana, l'Europa League sud-américaine. On avait atteint notre objectif, les 40 points, mais il nous manquait un point à cause de cette défaite contre Temperley. Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça aurait représenté pour le club et les supporters. Mais bon, ces 40 points ne sont pas perdus. En Argentine, les clubs qui descendent sont désignés sur base du score moyen des trois dernières saisons. Cette année, quatre équipes devaient descendre. Temperley en faisait partie. Pourtant, les joueurs étaient fous de joie. SUAREZ : Comment motiver une équipe qui n'a plus rien à gagner ? En promettant beaucoup d'argent aux joueurs. Certaines équipes, qui luttaient comme nous pour une place en Copa Sudamaricana, leur ont sans doute promis une belle prime. Mais bon, ça n'a rien d'illégal. Ça fonctionne comme ça en Argentine. L'agressivité verbale et les huées font aussi partie des moeurs, apparemment. SUAREZ( il hausse les épaules) : Certains joueurs se font traiter de tous les noms. Notre gardien a mis tout le stade en émoi parce que deux fautes de sa part ont entraîné deux buts. Je ne pense pas qu'il osera sortir de chez lui pendant ses vacances... Quand j'étais petit, j'ai pris place derrière le but, avec le noyau dur de Belgrano, le barra. Mais je n'ai jamais insulté un joueur. Le vécu du football a beaucoup changé en Argentine. Les gens viennent au stade pour se défouler de leur énergie négative. Ils ont passé une mauvaise journée au boulot ou ils ont du mal à nouer les deux bouts et ils passent leurs nerfs sur les joueurs. C'est moins marqué en Belgique. Chez vous, on se rend en famille au football, pour passer 90 minutes agréables. Ici, l'atmosphère est toujours tendue. Tu as eu des problèmes avec les supporters il y a deux ans et tu as même été agressé en rue. SUAREZ : Dès que j'ai signé, j'ai su que je ne serais pas traité comme mes coéquipiers argentins. Les supporters voient en moi un type qui a joué en Europe. Les joueurs possédant un certain bagage sont davantage sous pression mais pas 24 heures sur 24. Je ne parle même pas de la presse. Elle est aussi folle que les fans. Les journalistes sont plus supporters qu'autre chose et ils sont plus virulents que leurs confrères belges. Je connais peu de journalistes argentins qui font bien leur travail. Ou alors, c'est moi qui suis différent. J'ai joué si longtemps en Europe que je suis habitué à avoir d'autres rapports avec les journalistes. Tu peux encore mener une vie normale à Cordoba ? SUAREZ : Je sors peu, de toute façon. Je me rends parfois dans un centre commercial des environs ou je vais chez ma mère, qui vit toujours à Empalme. Elle a aménagé une pièce pour stocker mon matériel musical et je peux me défouler. Pour me détendre, je dessine. Après deux ans de calme relatif, tu peux enfin raconter pourquoi tu as quitté Anderlecht. SUAREZ : Parce que j'en avais assez d'être tenu en laisse par la direction. Elle me donnait de faux espoirs, elle ne respectait pas ses promesses. Elle se disait prête à collaborer à un transfert. " Si tu reçois une belle proposition, nous l'étudierons certainement. " Mais en fait, elle bloquait tout ! Mon manager avait des offres concrètes, sur papier. Si on proposait dix millions, Herman Van Holsbeeck en demandait quinze. Si nous étions proches d'un accord, il exigeait qu'on insère une clause supplémentaire, etc. Anderlecht voulait toujours plus d'argent, ce qui a empêché tout deal. Je préfère ne pas citer de nom mais j'ai loupé quelques beaux transferts. C'est une des raisons pour lesquelles mes relations avec Herman se sont dégradées. Cette relation s'est-elle brisée fin janvier 2016, quand Van Holsbeeck et Mogi Bayat ont tenté de te caser à Nantes ? SUAREZ : Je ne connaissais pas Mogi Bayat. Jusqu'à l'épisode de Nantes. Herman et Mogi ont tenté d'arranger ce transfert sans me tenir au courant. Je n'ai même jamais eu de contact direct avec les gens de Nantes. Un jour, Herman m'a téléphoné : Tu dois aller à Nantes. Je n'en avais pas envie. C'est à ce moment que les problèmes ont vraiment commencé. Et tu n'as pas trouvé d'autre issue que de fuir en Argentine ? SUAREZ : Ce n'était pas bien, surtout à l'égard des supporters, mais les gens ne savaient pas ce qui se tramait au sein du club. Je me suis tu pendant des années, en encaissant les coups. À la fin, cette situation m'épuisait mentalement. Je suis retourné en Argentine en me disant qu'après mes vacances, je reviendrais à Anderlecht. Je n'avais donc aucune arrière-pensée. Mais j'ai aussi discuté avec les gens de Belgrano. Nous avons ensuite entamé des négociations et envoyé des courriels à Herman. Il savait depuis janvier que j'intéressais Belgrano mais il n'a jamais pris cette offre au sérieux. Il cherchait toujours des faux-fuyants, style : Mati, ils ne peuvent pas te payer. J'en suis arrivé à la conclusion que Herman ne me laisserait jamais partir et j'ai engagé un avocat. Tu as justifié la rupture de ton contrat en prétendant ne plus te sentir en sécurité en Belgique à cause du risque d'attentats. SUAREZ : La sécurité de ma famille me préoccupait. Des journalistes argentins n'arrêtaient pas de me poser des questions sur les attentats. Mais je n'ai jamais dit que je voulais partir pare que j'avais peur des attentats terroristes. Ce n'était pas mon principal argument. Je devais partir parce que certaines personnes ne voulaient pas mon bien. Le découvrir m'a fait mal. Dire que j'ai tout donné pour Anderlecht... À la demande du club, j'ai joué des matches alors que j'avais le genou en compote. Mais quand on me disait de jouer, j'obéissais. Il y a quelques mois, tu as dit que tu ne mettrais plus un pied à Anderlecht tant que Herman Van Holsbeeck y serait. Il n'y travaille plus depuis le mois d'avril... SUAREZ : Et c'est une bonne chose pour le club. Je le répète : je suis reconnaissant à Herman de ce qu'il a fait pour moi mais il aurait mieux fait de ne pas dire certaines choses. Pourquoi devait-il déclarer qu'il avait fait de moi un millionnaire ? J'ai fait mon travail et il est normal d'être payé pour ça. Il m'était impossible de revenir à Anderlecht tant que Herman y était. Tu n'exclus donc pas un retour ? SUAREZ : Je reviendrai certainement en Belgique. Mes enfants y sont nés et j'adore votre pays. On n'efface pas comme ça huit ans de sa vie. Je suis surtout impressionné par l'organisation de la société. Et par sa convivialité. Mes enfants feront peut-être leurs études en Belgique. Mais avant tout, je veux prendre congé du club et des supporters en beauté. Tu n'as pas envie d'y rejouer ? SUAREZ( évasif) : Peut-être... Anderlecht a tellement changé que je ne peux rien exclure. Tu as eu des contacts avec Marc Coucke et Luc Devroe ? SUAREZ : Mon agent a eu des contacts informels avec la nouvelle direction mais je connaissais déjà Coucke. Il y a deux ans, il a voulu me transférer à Ostende en même temps que Silvio Proto. Silvio m'a dit que Coucke me voulait. J'ai discuté avec ma famille car nous avions décidé de retourner en Argentine. Je l'ai quittée très jeune et après toutes ces années, je me disais : Je ne vois ma famille que quelques fois par an, elle ne me voit que rarement jouer. Elle m'a vu à l'oeuvre un an et demi à Belgrano, c'est tout. Tu viens de prolonger ton contrat à Belgrano jusqu'en 2022. Il y a donc peu de chances que tu retournes à Anderlecht. SUAREZ : Mon contrat comporte une clause qui me permet de partir pour un certain montant. Sinon, je n'aurais pas signé. Mais je me sens bien à Belgrano. Trois clubs argentins, dont un de Buenos Aires, se sont manifestés la saison passée, mais j'ai refusé. Je devais choisir un meilleur contrat et donc un train de vie plus élevé, ou ma famille et le club qui m'avait permis de devenir footballeur professionnel. Mon choix a été vite fait. La loyauté est plus importante que l'argent. Quelle aurait été la réaction des supporters de Belgrano si tu avais rejoint un club de la capitale ? SUAREZ : Ils m'auraient considéré comme un traître ! Mais je ne suis pas resté par peur des critiques. En Belgique, je ne veux jouer que pour Anderlecht, et en Argentine, seul Belgrano compte. À terme, je veux être dans le top 5 avec ce club. On en parle peu mais c'est un des clubs les mieux structurés d'Argentine. Il est même plus professionnel que certains clubs de Buenos Aires. Les dirigeants sont intègres, l'organisation solide, et récemment, le club a inauguré une tribune... La saison passée, tu as inscrit cinq buts et délivré un assist. Ce sont des statistiques médiocres pour toi, non ? SUAREZ : A première vue oui mais je ne joue pas dans la meilleure équipe du pays et les petits clubs en voient avec les arbitres. En plus, en Argentine, on joue rarement à visière découverte. Si vous me demandez si je reste sur une bonne saison, je répondrai oui. J'ai trente ans et je suis enfin délivré de mes blessures. Mes meilleures années sont à venir. Il y a sept ans, tu étais proche de ton éclosion internationale. Tu étais vraiment sur le point de jouer en équipe nationale ? SUAREZ : Le sélectionneur argentin Alejandro Sabella m'a téléphoné un jour. Ça devait être en 2011. Il y avait beaucoup de concurrence à ma place mais Sabella laissait la porte ouverte : Si tu rejoins une meilleure équipe, je pourrai te sélectionner. Il y avait des possibilités en Espagne et j'ai vraiment pensé partir mais Anderlecht a fait des difficultés. Après coup, je le regrette. Parfois, je me fâche encore. Je me demande ce qui serait arrivé. Peut-être aurais-je été invité en équipe nationale. That's life. Je suis content de ma carrière en Belgique.