C'est une maison toute simple. Comme il y en a tout le long de cette grande chaussée. A deux pas d'Armentières, on manie le français comme le néerlandais. Mais un flamand unique au monde. Un dialecte comme il n'y en a pas deux. Bienvenue à Ploegsteert ! Cette petite bourgade sortie de l'ombre par la grâce d'un surdoué aujourd'hui disparu : FrankVandenbroucke. Ses parents, Chantal et Jean-Jacques, sont bien là, le coeur sur la main. A la télévision, le Tour de France évidemment.
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C'est une maison toute simple. Comme il y en a tout le long de cette grande chaussée. A deux pas d'Armentières, on manie le français comme le néerlandais. Mais un flamand unique au monde. Un dialecte comme il n'y en a pas deux. Bienvenue à Ploegsteert ! Cette petite bourgade sortie de l'ombre par la grâce d'un surdoué aujourd'hui disparu : FrankVandenbroucke. Ses parents, Chantal et Jean-Jacques, sont bien là, le coeur sur la main. A la télévision, le Tour de France évidemment. Sur chaque mur de cette humble demeure des photos de l'enfant chéri, trop tôt disparu. L'Hostellerie, le café que tenait Chantal et où tout le village se réunissait pour voir les courses de VdB, n'est plus qu'un local poussiéreux. " Peu après le décès de Frank, j'ai arrêté, dit la maman de l'ancien cycliste. Je n'avais plus le courage de continuer. Il n'y a pas un jour où l'on ne parle pas de lui. Mais maintenant, on a une autre championne à la maison. " Elle, c'est Cameron. La fille que Frank a eue avec Clotilde. Elle est née en 1999. D'emblée, on voit qu'elle tient de son père, comme l'on dit dans le jargon. " On me dit souvent que je ressemble physiquement à papa mais que j'ai les allures et la manière de parler de maman. " Elle a aussi hérité des qualités sportives de son champion de père. " Toute petite, on m'a mise sur un vélo. " Tradition familiale oblige. " J'avais six ans. J'essayais mais je ne me sentais pas à l'aise. Je n'aimais pas. Avec du recul, je me dis que je n'étais pas faite pour ça. J'avais tout le temps peur de tomber. " Pour l'endurcir, on l'envoya faire un peu de piste à Armentières. " Mais ça n'allait pas. Je n'aimais pas frotter. Déjà à l'époque, je me disais que c'était un sport de garçon. " Comme il n'est pas question que la gamine reste " à ne rien faire ", papy Jean-Jacques lui propose de l'inscrire à l'EAH, le club d'athlétisme du Bizet, le village voisin où elle s'entraîne encore aujourd'hui. " Au début, nous étions obligés de toucher à tout : aux lancers, aux sauts, au sprint et au 1000 m. Je n'étais pas bonne en lancers et, au sprint, je ne sortais pas du lot. Alors, ça m'énervait. Par contre, en 1000 m, je m'éclatais parce que j'étais tout le temps devant. " Dans la région, on fait vite la comparaison avec le paternel. Il faut dire que Frank Vandenbroucke a, lui-même, été un coureur à pied surdoué. Avant d'opter pour le vélo, il fut, entre autres, champion de Belgique de cross à 12 ans. Cameron fait de même. " La première fois que j'ai été championne de Belgique, c'était à Ostende, j'avais 9 ans. Ça m'a fait bizarre. A l'époque, j'adorais vraiment le cross. " Au total, elle montera trois fois sur la plus haute marche du podium et à deux reprises sur la deuxième. " Et puis, à 14 ans, on a été autorisé à choisir la discipline que l'on voulait faire. J'ai opté pour le 800m. C'est là où je me sentais le plus à l'aise. " La progression est fulgurante et le cross passe au second plan, même si elle continue à en faire l'hiver. Sur les pistes, elle court loin devant ses concurrentes. Et se met à nourrir des objectifs élevés. " L'hiver passé, j'ai entendu parler des minima à faire pour les EYOF. " Entendez par là le Festival olympique de la jeunesse européenne, qui vient de se dérouler du 25 juillet au 1er août à Tbilisi, en Géorgie, et qui était réservé, cette année, aux sportifs nés en 1999. " Les minima était de 2.14.29. Or, l'an dernier, à Heusden, j'avais signé mon record personnel en 2.12.62. Donc, je savais que c'était dans mes cordes. Et après être passée tout près début mai à Tongerlo, j'ai couru en 2.11.01 au meeting IFAM d'Oordegem fin mai. " Comme aucune autre fille n'a fait aussi bien après, Cameron est partie à Tbilisi représenter la Belgique, avec comme but une place parmi les huit finalistes. " Plus on s'approchait de l'événement, plus j'ai pris conscience de ce que cela avait comme signification. J'allais prendre part à mon premier championnat international. Porter le maillot de mon pays, c'est fou. J'espère que c'est le début d'une très belle aventure. " Soudain, elle marque une pause, détourne le regard. Un blanc. L'émotion prend le dessus. " Ah la la, s'il me voit de là-haut, j'espère que papa est fier de moi. Qu'il voit que je suis aussi capable de m'entraîner très dur, comme lui. " Ce papa, elle l'a donc perdu quand elle avait dix ans à peine. Le lundi 12 octobre 2009, on l'avait retrouvé inerte dans sa chambre d'hôtel au Sénégal. Il avait 34 ans. Une fabuleuse carrière derrière lui mais aussi une vie pleine d'excès et de débordements qui lui ont valu le surnom d'enfant terrible du cyclisme belge. Il sera parti suite à une embolie pulmonaire mais dans des circonstances troubles, un peu comme Marco Pantani en 2004. Cameron se souvient de cette terrible journée. " J'étais à la maison avec maman. Il était 7 h du matin et papy est arrivé. Je me demandais ce qu'il faisait là. Il m'a annoncé ça. Je ne me souviens pas si j'ai pleuré. J'étais comme bloquée. Peut-être que je ne réalisais pas. Papa était tellement souvent à l'étranger pour son métier que j'ai juste pensé qu'il y resterait tout le temps. Pendant une semaine, je suis restée à l'Hostellerie et je ne suis pas allée à l'école. Au fil des années, j'ai pris conscience. Il est certain que papa me manque. Maintenant, le fait, comme je l'ai dit, qu'il était très souvent absent m'a sans doute aidée à faire mon deuil. " A seize ans, Cameron partage sa vie entre le domicile de sa maman à Mouscron et la maison de Ploegsteert. " C'est ici que papy m'entraîne tous les jours, sauf le jeudi. " Elle rattrape aussi une partie du temps perdu. " Je vais souvent sur internet regarder les plus grands exploits de mon papa. J'aime bien voir ça et cela me permet de comprendre encore mieux pourquoi il était si adulé quand j'étais petite. Franchement, je l'admire. " Son Dieu, cela restera pour toujours son papa. " On dit que j'ai les mêmes qualités que lui, mais c'est impossible. J'envie tellement son caractère. Lui, quand il arrivait à une course, il était sûr de lui, plein de confiance. Il savait qu'il allait gagner. Moi, c'est tout le contraire. Avant le départ, je stresse, je doute, je me pose des questions et je manque de confiance. " Même si son célèbre père passait le plus clair de son temps à l'étranger, la petite Cameron avait ses moments privilégiés. " Il faisait tout pour que je rigole tout le temps. Il était très généreux. Il ne pensait qu'à me rendre heureuse. Il voulait toujours que j'aie les plus beaux trucs, tout ce qui était dernier cri. " Comme la plupart des supporters des Frank VdB, sa fille garde l'image d'un grand champion. " Même si j'étais petite et que je ne le voyais pas beaucoup, je me rendais compte qu'il n'était pas comme n'importe qui. Tout le monde me parlait de mon papa et moi je ne comprenais pas forcément ce que l'on m'en disait. Mais il m'impressionnait beaucoup. " Chantal partage son attention entre les confidences de sa petite-fille et les doutes qui entourent les performances de ChrisFroome, le leader du Tour de France, dont font écho, au même moment, les commentateurs sur le petit écran. Alors, on pose la question qui dérange. Celle du dopage. " Frank était un surdoué, répond sèchement sa maman. Il est tombé au mauvais moment et a fait comme tout le monde. " Cameron précise calmement : " Cela ne change rien à ce que je pense de lui. Mon papa n'était pas un cas à part et je ne verrai jamais en lui un tricheur. " A seize ans, celle qui, sur 800m, porte haut les couleurs de la famille comprend qu'il lui est difficile de sortir de l'ombre de son papa. " Quand j'ai commencé à gagner des courses, on n'a pas arrêté de dire que j'étais sa digne héritière. On répétait : celle qui est devant là, c'est la fille de Frank Vandenbroucke. A l'école, certains professeurs en parlaient entre eux. A l'entraînement, papy me comparait souvent à lui : ton papa aurait fait ci ou ça... Maintenant, ça va mieux. On commence à parler de moi pour mes résultats. De toute façon, cette comparaison n'a jamais été un poids pour moi. Au contraire, elle me motive encore plus et me permet de m'accrocher quand je souffre à l'entraînement. " Durant tout un temps, celle qui n'a pas une énorme confiance en elle au départ, avait développé un rituel. " Plus jeune, j'allais tout le temps sur la tombe de papa avant une compétition, explique-t-elle. Cela me donnait du courage et j'étais persuadée que si je n'y allais pas, je ne gagnerais pas. Maintenant, je ne le fais plus. Cela m'est passé et je n'aime plus me rendre au cimetière. J'ai compris que si je gagne, c'est à moi seule que je le dois. " Désormais, c'est au futur qu'elle pense. " Les EYOF sont un bon test. Et en septembre, j'aurai l'immense privilège de courir au Mémorial Van Damme. Après, je ne m'emballe pas. Chaque chose en son temps. Mais, c'est sûr que je ne me vois pas faire autre chose que de l'athlétisme. " " Elle ne vous le dira pas mais Cameron, à la maison, est exactement comme l'était Frank. Elle a un caractère trempé. Un sale caractère ? Oui, on peut dire ça ", conclut Chantal, en regardant la photo de Frank qui trône au-dessus d'elle. PAR DAVID LEHAIRE PHOTOS BELGAIMAGE - CHRISTOPHE KETELS" La mort de papa ? Il était si souvent à l'étranger que j'ai juste pensé qu'il y resterait tout le temps. " CAMERON VANDENBROUCKE