Jaouad Achab : " Je n'ai jamais vu les aiguilles du chrono tourner aussi lentement que pendant la dernière minute de la finale du Championnat du Monde en Russie. (en mai, ndlr) C'était tellement stressant : je devais rester calme pour ne pas perdre l'avantage que j'avais acquis, et en même temps, je devenais quasiment fou. De 5-1, le score est passé à 7-6, mais j'ai tenu bon. Après la dernière seconde, j'ai ressenti un immense soulagement et j'ai sauté dans les bras de mon coach Karim (Dighou, ndlr) en pleurant. Ensuite, j'ai effectué fièrement un tour d'honneur avec le drapeau belge, devant un public enthousiaste qui avait pris fait et cause pour moi, car j'étais l'outsider face au champion olympique en titre, Joel González.
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Jaouad Achab : " Je n'ai jamais vu les aiguilles du chrono tourner aussi lentement que pendant la dernière minute de la finale du Championnat du Monde en Russie. (en mai, ndlr) C'était tellement stressant : je devais rester calme pour ne pas perdre l'avantage que j'avais acquis, et en même temps, je devenais quasiment fou. De 5-1, le score est passé à 7-6, mais j'ai tenu bon. Après la dernière seconde, j'ai ressenti un immense soulagement et j'ai sauté dans les bras de mon coach Karim (Dighou, ndlr) en pleurant. Ensuite, j'ai effectué fièrement un tour d'honneur avec le drapeau belge, devant un public enthousiaste qui avait pris fait et cause pour moi, car j'étais l'outsider face au champion olympique en titre, Joel González. Ce fut le plus beau moment de ma vie. Mes premières pensées sont allées vers ma mère. Devant la caméra, j'ai crié : " C'est pour toi, maman " et après quelques interviews, j'ai directement téléphoné à la maison. Je l'ai eue au bout du fil, mais elle pouvait à peine me parler, car elle s'était évanouie, submergée par l'émotion. (il rit) Moi aussi, j'ai eu du mal à me défaire de cette adrénaline : je n'ai pas pu fermer l'oeil pendant deux nuits. Rentré en Belgique, je me réveillais déjà après une heure. Moi, champion du monde ? J'avais du mal à y croire. Cela m'avait coûté beaucoup de larmes et de gouttes de sueur, mais le rêve était devenu réalité. Ce n'est pas un hasard si j'ai d'abord pensé à ma mère. Elle m'a montré la voie et m'a soutenu d'une façon incroyable. Lorsqu'elle était jeune, elle habitait à Tanger (une ville portuaire du nord du Maroc, ndlr). Là-bas, à travers un trou dans le mur, elle regardait, fascinée, les entraînements d'un club de taekwondo. Mais elle n'a jamais pu pratiquer ce sport, car ses parents n'avaient pas les moyens de payer les droits d'inscription. Lorsqu'elle s'est mariée à 16 ans, elle n'avait qu'une idée en tête : offrir à ses enfants la possibilité d'atteindre ce qui lui avait été refusé. " " Mes parents n'étaient pas très pauvres, mais ils ne roulaient pas sur l'or : nous habitions un petit appartement au port de Tanger, d'où partent les bateaux pour l'Espagne. Mon père était chauffeur de bus pour une agence de voyages et faisait la navette entre Tanger et Bruxelles. L'aller-retour durait six jours, il était donc rarement à la maison. C'est donc essentiellement ma mère qui s'est occupée de l'éducation des quatre enfants. Elle était aussi mon supporter n°1 lors des compétitions de taekwondo. Dans l'espoir de nous assurer un avenir meilleur - une grande majorité de jeunes adultes ne trouve pas de travail au Maroc -, mon père a demandé et obtenu un permis de séjour en Belgique en 2009. Pas pour tous les membres de la famille en même temps, malheureusement : d'abord lui et ma soeur, puis mon grand frère, et moi en août, lorsque j'avais 17 ans. Ma mère et mon plus jeune frère ont, hélas, dû rester à Tanger. Même si je lui téléphonais tous les jours, elle me manquait énormément. J'ai dû attendre un an avant de la revoir : lorsque je suis retourné à Tanger pour les vacances. Elle n'a reçu son visa qu'en février 2011. Enfin. Les 18 premiers mois à Bruxelles furent particulièrement difficiles. Nous habitions un appartement à Koekelberg. J'ai contacté de nombreuses écoles, mais elles m'ont toutes refusé l'inscription sous le prétexte que je ne parlais ni le français, ni le néerlandais. Je n'ai pu suivre une formation professionnelle qu'à Anderlecht : la mécanique automobile, en deuxième secondaire alors que j'avais déjà 17 ans ! J'ai appris plus tard que j'avais besoin d'un certificat de mon école marocaine pour pouvoir être inscrit en sixième, mais personne ne m'a jamais rien demandé à ce sujet. Ce fut un calvaire : les cours ne m'intéressaient pas du tout et mes compagnons de classe se moquaient de moi parce que je ne comprenais rien à ce que l'on m'expliquait. Je n'avais pas beaucoup d'amis... Pourtant, j'ai réussi, et je pensais recevoir mon diplôme d'humanités, mais cela n'a pas été le cas malgré le certificat que mon école marocaine avait envoyé entre-temps. J'ai encore dû étudier quatre ans, mais j'ai pu changer d'école et d'orientation. J'ai opté pour les techniquessocialesetd'animation, ce qui me convenait mieux. Et mon français s'améliorait de jour en jour. Entre-temps, je m'étais inscrit au Brussels Taekwondo Team. Au début, mes résultats n'étaient pas brillants, mais lorsque ma mère est enfin arrivée en Belgique, mon mental s'est amélioré. Mon physique aussi, car j'ai enfin mangé sainement. (il rit) En avril 2011, j'ai même remporté le Belgian Open alors que j'étais un illustre inconnu. Laurence (Raes, coordinatrice de l'école de sport élite, ndlr) m'a remarqué et m'a proposé de m'entraîner deux fois par semaine à l'école de sport élite de Wilrijk, avec le coach Karim Dighou. " " Un nouveau monde s'ouvrait à moi : les entraînements étaient bien meilleurs qu'à Bruxelles. Finalement, je m'y suis rendu tous les jours, même si je devais pour cela me taper deux heures de voyage, en bus et en train. Après un entraînement de deux heures, j'étais de retour à Bruxelles aux environs de minuit. Je devais encore faire mes devoirs, je n'allais souvent me coucher qu'à deux heures du matin, pour me lever à sept heures. J'étais souvent très fatigué, mais je voulais à tout prix obtenir mon diplôme. Et surtout : devenir le meilleur taekwondoka du monde. Devenir médecin, ce n'était plus possible, mais grâce à mon sport, je pouvais espérer un bel avenir. Et éviter le quotidien de beaucoup de mes anciens amis du club de Tanger : pas de travail, accros aux joints et à l'alcool, au crochet de leurs parents. Je me réfère à l'exemple de Marouane Fellaini, qui démontre en tant que footballeur que tous les jeunes Marocains ne sont pas idiots et que certains sont prêts à travailler dur pour réussir dans la vie. Je veux devenir un modèle d'intégration, et faire en sorte que les Belges soient fiers de moi, comme lorsque Fellaini marque pour les Diables Rouges. Je m'amusais follement à Wilrijk, mais comme je n'étais pas Belge, je ne pouvais pas être sélectionné pour un Championnat d'Europe ou du monde. Jusqu'au jour où j'ai dit à mon coach que mon père avait obtenu la nationalité belge. Sans que je le sache, c'était une nouvelle fantastique, car la nationalité belge de mon père me permettait de l'obtenir également. La fédération et le COIB ont accéléré la procédure. Et en mars 2013, Laurence m'a envoyé un sms alors que j'étais à l'entraînement : 'Félicitations, Jaouad, tuesofficiellementBelge.' J'ai laissé couler des larmes de joie ! J'ai vu une grande porte s'ouvrir : à partir de ce moment, j'ai su que je réussirais comme sportif de haut niveau. Avant cela, j'ai dû prendre une décision importante : Laurence m'a demandé de suivre des cours au Lycée municipal sport élite de Wilrijk et de loger dans un kot, afin de ne pas devoir effectuer quotidiennement le voyage depuis Bruxelles. Il y avait toutefois un grand problème : le néerlandais, c'était du chinois pour moi. Je commençais à peine à maîtriser le français et voilà que je devais à nouveau apprendre une nouvelle langue. Le directeur de l'école (l'ancienarbitredefootballFrans Van den Wyngaert, ndlr) ne m'en croyait pas capable. Mais Laurence a insisté : 'Frans, Jaouadpeutdevenirunsportifdeclassemondiale.' Je me suis entretenu avec quelques professeurs, qui m'ont convaincu : 'Nousallonst'apprendrelenéerlandais !' Et ils y sont parvenus. Cela n'a pas été tout seul, mais avec l'aide de quelques compagnons de classe - quelle différence avec mon école bruxelloise - j'ai réussi. " Wilrijk, c'était le paradis. J'y côtoyais d'autres aspirants sportifs de haut niveau, je pouvais - et je peux toujours - m'entraîner deux fois par jour : le matin deux heures d'entraînement physique, le soir deux heures de taekwondo. Tant sur le plan sportif que privé, tout allait pour le mieux, et cela s'est ressenti sur le tatami. En 2013, j'ai disputé mon premier Championnat du monde et j'y ai commis quelques erreurs de jeunesse, mais en 2014, mon premier Championnat d'Europe fut une réussite complète : je suis devenu le premier Belge masculin à remporter une médaille d'or. Cela m'a valu un contrat d'athlète Topsport au Bloso (l'équivalent néerlandophone de l'Adeps, ndlr). J'en ai puisé encore plus d'énergie pour travailler dur. Je pouvais rendre quelque chose en retour pour l'argent et la confiance que ce pays m'a procurés. Pendant cette année, j'ai appris à combattre sans peur des sportifs que j'admirais dans le passé. Au Grand Prix de Manchester j'ai été opposé à l'Américain Mark Lopez - une légende vivante que j'avais suivie à la télévision en 2005, à 13 ans, lorsqu'il avait remporté la médaille d'or au Championnat du monde - et au Sud-Coréen Dae-Hoon Lee, double champion du monde et médaillé d'argent aux Jeux olympiques de Londres. Comparé à eux, je n'avais encore rien montré, mais le coach Karim ne cessait de répéter : 'Etalors ? Aujourd'hui, tufaispartie du gratin. N'aie pas peur. Bats-toi !' Cela a porté ses fruits : j'ai facilement battu Lopez (12-5) et je n'ai perdu qu'à cinq secondes de la fin contre Dae-Hoon (14-15). Cela m'a donné une telle confiance qu'en mai, je suis parti au Championnat du monde avec l'idée : 'Tu es le n°1 mondial, qui peut te battre ?' Mais au premier tour, le stress m'a envahi, au point que j'ai tremblé contre un Bulgare que j'avais facilement battu précédemment. J'étais mené 5-4 au deuxième round. Panique ! Pression ! 'Je ne peux pas perdre.' Heureusement, Karim a gardé son calme. 'Fais ceci, fais cela. Continue à travailler.' Et j'ai inversé la tendance : 10-8, sur le fil. Après cela, Karim a trouvé les mots qu'il fallait : 'Jaouad, relax, nepenses pas au public, au Championnat du Monde, à ton statut de n°1. Bats-toi comme tu en as l'habitude. 'Les adversaires suivants ont fait les frais de ce changement d'attitude. Même en demi-finale, contre le redoutable Iranien Yaghoubi Jouybar, j'ai gardé la tête froide : 9-8. Il ne me restait plus qu'une marche à franchir pour réaliser mon rêve : remporter la médaille d'or. Mais c'était aussi l'objectif de González. A la dernière minute, j'ai de nouveau ressenti le stress. (il rit) En proie à l'émotion, à la décompression et aux nuits blanches, je suis parti pour les Jeux européens de Bakou en étant très fatigué. J'avais, en plus, la pression découlant de mon statut de champion du monde en titre. J'ai été éliminé au premier tour. J'étais pourtant motivé, mais le corps ne suivait plus. Ce fut une bonne leçon : après quelques jours de repos complet, j'avais retrouvé toutes mes sensations pour les Universiades en Corée du Sud, en juillet. Requinqué physiquement et mentalement, j'ai conquis une nouvelle médaille d'or. Au pays du taekwondo, qui plus est. Là aussi, j'ai réalisé un rêve. " " A partir d'aujourd'hui, chaque jour, chaque entraînement, chaque compétition sont placés sous le signe des Jeux olympiques. D'abord, il s'agira d'assurer définitivement ma qualification, via une place dans le Top 6 du ranking olympique, fin décembre. Je suis actuellement premier, cela ne devrait donc en principe pas poser de problèmes. Ensuite, je me focaliserai sur la date du jeudi 18 août 2016. Ce jour-là, je n'aurai qu'un objectif : la médaille d'or. L'argent ou le bronze ne m'intéressent pas. Je ne comprends pas les sportifs qui visent les quarts de finale en espérant éventuellement une médaille. Si je me défonce à l'entraînement, c'est pour obtenir le maximum. "PAR JONAS CRETEUR - PHOTOS BELGAIMAGE - CHRISTOPHE KETELS" Je veux rendre quelque chose en retour pour l'argent et la confiance que la Belgique m'a procurés. " - JAOUAD ACHAB " A Rio, je n'aurai qu'un objectif : la médaille d'or. Si je me défonce à l'entraînement, c'est pour atteindre le maximum. " - JAOUAD ACHAB