Ils sont partis pour gagner
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Ils sont partis pour gagnerIls ne sont jamais rentrés Les rugissants du Pacifique Des remous des tors en Afrique Ont brisé les rêves magiques L'officier du navire montois connaît certainement les paroles de la chanson de Gold. Capitaine adoré un jour, capitaine abandonné le lendemain, il a déjà affronté toutes les vagues de la vie, que ce soit les sommets ensoleillés de joie ou les vallées noyées sous des brumes de peine. On lit tout cela dans le regard de Cédric Berthelin et chacun de ses mots semble avoir été forgé par ses expériences de l'existence et ses aventures sur les terrains de football. Cette saison, cela n'a pas souvent rigolé pour cette armoire à glace d'1m94. Avant la venue de Bruges à Di Rupo City, le temps était au doute. La victoire a rendu l'espoir à un équipage qui a retrouvé un phare au milieu de la tempête. Les matelots montois ont déclenché un flot de bonheur dans les rangs de leurs dirigeants. Le président Dominique Leone tirait sur son gros cigare tandis que Jean-Paul Colonval colportait la bonne nouvelle : " Mais non, José Riga ne sera pas défenestré ". C'était une marque d'humour dont il a le secret ! La rumeur, il est vrai, avait fait état du match de la dernière chance pour José Riga, son adjoint Michel Wintacq... et le directeur technique Colonval. Le big boss a rangé son balai dans la remise du Stade CharlesTondreau mais beaucoup ont senti le vent du boulet. " Ce triomphe, on le mérite ", affirme Cédric Berthelin. " Mons a parfaitement fait déjouer Bruges qui n'a pas pu s'infiltrer au départ de la deuxième ligne. De plus, nous avons contrôlé la présence dans le trafic aérien, une de ses spécialités, et fait preuve de vigilance sur les frappes de Bosko Balaban. Il était important pour notre défense de garder le zéro au marquoir. C'est la troisième fois que j'affronte Bruges depuis mon arrivée en Belgique et je ne me suis jamais retourné face à cet adversaire. Mons a encore gaspillé des cartouches à la finition mais je suis persuadé que c'est une affaire de temps et de calme. Notre nouvel attaquant Ilija Stolica a du talent. Cela se voit et il le prouve à l'entraînement : dès qu'il aura planté un but, les autres suivront. J'espère que cette victoire sera un déclic pour tout l'effectif. Au premier tour, à Bruges, notre jeu bien léché avait épaté la galerie. Mons était alors le styliste de D1 et ravissait tout le monde. J'aurais préféré jouer moins bien et compter quelques points de plus : cela nous aurait permis d'éviter quelques problèmes. En tout cas, et même si ce ne fut pas un match inoubliable, le spectateur neutre s'est probablement demandé qui était Bruges. Techniquement, Mons était meilleur. Non, ce grand de la D1 ne jouait pas en rouge et blanc. Ce simple constat constitue une énorme source de motivation ". Malgré ce succès, le club de Berthelin lutte dans les profondeurs du classement général de la D1 et lui-même a parfois cherché de bonnes sensations devant ses filets. On oublie parfois que Mons a été le Batibouw de la D1 et on ne songe pas à la nouvelle tribune qui sort de terre derrière un des buts. L'équipe de Riga a longtemps ressemblé à un salon du bâtiment. Il ne restait que trois joueurs de la saison passée dans le onze de départ contre le Club Bruges : Cédric Berthelin, Dare Nibombe et Mohamed Dahmane. Aucun architecte au monde ne termine son plan en une nuit. Les doutes étaient logiques. Ils ont parfois été accentués par des problèmes plus personnels. Solide comme le roc, Berthelin a été ébranlé par la vie qui ne fait pas souvent de cadeaux. Mais quand un arbre a de profondes racines, il résiste plus facilement à la tempête. " Je suis originaire d'Estevelles, à 10 km de Lens et le double de Lille ", lance Berthelin. " C'est mon coin à moi, là où vivent tous les miens dans un rayon de 10 bornes, pas plus. Je rentre là-bas tous les jours car ce n'est pas loin de Mons : une bonne heure de route, c'est pas la mer à boire. Le décor est assez comparable à celui du Hainaut. Cette région se redéploie sur le théâtre de l'économie mondialisée mais elle le fait en respectant son passé. Ma grand-mère vit encore dans une maison des corons et les terrils font partie de ma vie. Je me souviens d'une anecdote. En équipes de jeunes, nous avions accueilli un club parisien et un adversaire m'interrogea : -Pourquoi est-ce qu'il fume le volcan ? Il n'avait jamais entendu parler de mines, ne savait même pas ce qu'était un terril. Cela m'a bien fait rire mais les gens du Nord, eux, ont été façonnés par ces décors et les traces de leur passé. Quand j'ai un coup dur, cela me fait du bien d'être chez moi ". Personne ne s'identifie à l'Albert autant que lui. Le public le porte dans son c£ur car il est semblable aux Montois et avait accepté de relever le défi d'un séjour en D2. Or, à l'époque, après six mois intéressants parmi l'élite belge, Berthelin nota des offres intéressantes en provenance de l'étranger : " Je me sentais bien à Mons et je ne regrette aucunement ce choix. Je ne suis pas royal pour le moment, je traverse des moments plus délicats. Ce n'est pas agréable mais, dans le fond de moi-même, je sais que cela me renforcera. Ces épreuves me permettent de prendre un peu de recul et de donner une vraie dimension à des choses pas très importantes ". Il y a peu, la rumeur fit état de contacts très avancés entre Mons et Frédéric Herpoel, le dernier rempart montois de Gand. Georges Leekens a précisé récemment que son gardien de but était une des priorités des Buffalos. N'empêche, cela fit l'effet d'une bombe dans le vestiaire de l'Albert avant des échéances importantes en championnat. Etait-ce la fin de la Love Story film de Berthelin avec les Dragons ? J'y pense et puis j'oublie ? Je t'aime moi non plus ? " Je le dis clairement : ce sera Herpoel ou moi mais pas les deux ensemble ", avance Cédric Berthelin. " Je ne passerai pas ma vie sur le banc. A 30 ans, on joue ou on cherche ailleurs. On oublie vite dans la vie : le défi en D2, le travail, les émotions du retour parmi l'élite. Je ne me fais pas d'illusions, c'est ainsi, pas autrement et si je dois partir, je partirai mais je ne m'attendais quand même pas à cela maintenant. Non, je ne suis ni amer ni trop sensible ou pessimiste. Pas du tout. Mais vous savez, tout était rose quand nous avons retrouvé l'élite. Le contraste a été étonnant ". La couleur s'est ternie petit à petit en D1. " On n'imagine pas l'importance de la mue de cet effectif ", dit-il. " En D2, le groupe a fait preuve d'une mentalité extraordinaire. Pourtant, ce ne fut pas facile à vivre. Mons avait l'étiquette de favori et prônait un jeu positif. Or, en D2, que ce soit en Belgique ou dans d'autres pays, tout passe d'abord par le physique et l'engagement. Cela permet aux équipes moins douées de compenser leurs handicaps techniques. Mons a tenu le coup dans ces combats et le groupe a été solidaire quand on lui a enlevé des points sur le tapis vert. Cette équipe pouvait monter au feu en D1. Les départs m'ont étonné, surtout celui de Jérémy Njock. Il avait des qualités et des défauts, comme tout le monde, mais sa présence dans les duels aériens aurait pu être utile en D1. Il m'a dit que son désir était de rester à Mons. C'est la vie d'un club mais quand on change tout de fond en comble, il faut de la patience ". Alors qu'on coulait la dalle de béton de la nouvelle maison montoise, Berthelin affronte des problèmes familiaux qui vous retournent un homme de fond en comble. " Il y avait quelques mois que la santé de mon père se dégradait ", confie-t-il. " Je ne suis plus un enfant : je devinais bien que c'était grave. Il le savait aussi mais ne voulait pas que les siens s'inquiètent. A 59 ans, il était jeune et avait consacré sa vie professionnelle à la police. Il formait avec passion des gardiens de la paix. Les problèmes se sont accentués au fil des mois. Son cancer du pancréas limitait de plus en plus sa liberté de mouvement. La fin fut un choc terrible dans une famille aussi unie que la nôtre. Nous l'avons accompagné jusqu'au bout mais à un moment, il ne reste que l'incompréhension. Pourquoi lui ? Pourquoi aussi jeune ? Tout le monde se pose de telles questions après la disparition d'un être cher. Le club et les supporters m'ont fait part de leur soutien. Mais il y a quand même eu un hiatus. Le lendemain des funérailles, un dirigeant que je ne citerai pas m'a téléphoné. Il savait que j'accusais le coup, que j'avais besoin d'un petit répit pour remettre de l'ordre dans ma tête et mes émotions. Je devais me reconstruire. Il s'était d'ailleurs déplacé pour la cérémonie. Le lendemain de l'incinération, ce dirigeant constata mon absence à l'entraînement. Le coup de fil fut direct et très froid : Tu es où ? Cela m'a touché. Où pouvais-je être ? Avec ma famille qui avait besoin de moi et avec ma douleur. C'était un vendredi. Le lendemain, Mons rencontrait Anderlecht. J'en ai parlé à ma mère. Je n'étais pas armé moralement pour prendre part à cette rencontre. Mon père aurait probablement souhaité que j'y participe. Même s'il ne joua pas beaucoup au football, c'était un mordu. Je me suis remis à la disposition du groupe et comme j'étais là, José Riga m'a demandé de prendre place devant mes filets. J'ai accepté. C'était une erreur de ma part. Si c'était à refaire, je ne jouerais pas. Dans le privé, on a droit à quelques jours de congé après un décès : c'est probablement différent dans le monde du football. Je retiens la leçon ". La naissance du fils de Berthelin le marqua aussi : " Romain est venu au monde par césarienne. Après quelques jours, il a eu des problèmes d'ordre respiratoire avec son cortège d'examens, d'inquiétudes, de nuits blanches. Tout cela est désormais dans le rétro. Romain se porte comme un charme et grandit bien. C'est un grand bébé, hors norme même ". Un sourire illumine son regard. Sous la carapace de cet homme taillé dans le roc, il y a une âme, un c£ur, des émotions. " J'aime Mons, c'est évident ", dit-il. " On m'a confié le brassard de capitaine. C'est un honneur. J'essaye d'être à la hauteur et je n'oublie pas que j'ai pu relancer ma carrière ici alors que j'étais au chômage après mon séjour en Angleterre ". Son histoire ne pourrait-elle pas inspirer un cinéaste pour le prochain festival du film d'amour de Mons ? Un homme, un club, cha-ba-da-ba-da, cha-ba-da-ba-da... pierre bilic/photos reporters