En pleine discussion, le smartphone de Bernd Storck sonne. Il refuse l'appel. Et il nous montre qui le cherche... " Tu connais ? " Andreas Möller. Quand même. Champion d'Europe et du monde, des trophées en Allemagne et une Ligue des Champions avec Dortmund.
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En pleine discussion, le smartphone de Bernd Storck sonne. Il refuse l'appel. Et il nous montre qui le cherche... " Tu connais ? " Andreas Möller. Quand même. Champion d'Europe et du monde, des trophées en Allemagne et une Ligue des Champions avec Dortmund. " C'est vraiment un très bon pote ", lâche le nouveau coach de Mouscron. " Un gars fantastique. Champion du monde mais un gars qui a toujours su garder les pieds sur terre. " Ils ont été coéquipiers au Borussia et Möller a été, plus tard, l'assistant de Storck en équipe nationale hongroise. En entrant dans son bureau du Canonnier, on s'attend à découvrir un personnage plutôt psychorigide. La faute au masque. Sur les photos, à la télé, il est peu souriant. L'air est sévère. Difficile de trahir ses origines. Mais ce n'est qu'une première impression. En fait, l'homme est charmant, chaleureux, détendu, il a beaucoup d'humour. Mais aussi un sens XXL de la discipline. Arbeit ! Il attaque immédiatement sur le thème du travail. Beaucoup de travail. Et un travail bien fait. BERND STORCK : Je n'ai pas trop envie de parler de moi. On va plutôt discuter de l'équipe et du job qu'on m'a confié. Ma personnalité n'est pas importante. Par contre, ma personnalité m'aide à transmettre ma philosophie aux joueurs. Je me suis lancé dans un projet ici. J'y crois à fond. Beaucoup de gens m'ont dit : Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu reprends une équipe qui a perdu ses six premiers matches ? Tu imagines le risque ? Plus personne ne croit en cette équipe. Oui, quelque part, j'ai pris un risque. Mais il est calculé. Parce que j'ai vu ces matches avant d'accepter le poste. Et j'ai surtout retenu une chose : il y a beaucoup de classe individuelle dans ce noyau. Maintenant, est-ce qu'il y avait une équipe sur le terrain ? Ah ça, c'est un autre problème ! Le premier match de Mouscron que vous avez vu en live, c'était à Charleroi, la veille de l'officialisation de votre arrivée. Et c'était très mauvais. Qu'est-ce que vous avez pensé en quittant le stade ? STORCK : J'ai eu la confirmation qu'il y avait du boulot. Hard work. Des journaux ont écrit que Storck allait devoir faire un miracle. Oui, je sais que ce sera difficile. Mais j'ai une certitude : cette équipe, on va la sauver. Quand on se retrouve face à un chantier pareil, on commence par quoi ? STORCK : Dès le premier jour, j'ai tout changé dans le club ! J'ai voulu améliorer l'environnement des joueurs, leur cadre de vie. Je voulais un vestiaire plus professionnel. J'ai commencé par virer du matériel et toutes les paires de chaussures des joueurs. On a trouvé un autre local pour les stocker. Ce sont des petits exemples, il y en a d'autres. Je réorganise aussi mon bureau. Si j'y passe neuf heures par jour, il faut que je m'y sente bien, il faut que ce soit mon cocon. Avant notre premier match, contre Courtrai, j'ai emmené les joueurs au vert dans un hôtel, pour la nuit. Ils étaient surpris. Moi, j'étais surtout étonné que ça ne se soit jamais fait avant. Vous allez finir par dire que ce n'était pas professionnel... STORCK : Ce n'était pas assez professionnel, ça c'est sûr. Dans la manière de penser des joueurs, il y a aussi un gros travail à faire pour qu'ils deviennent beaucoup plus pros. Vous trouvez normal qu'ils soient incapables de parler du prochain adversaire ? Ils savent contre quel club ils vont jouer, ils savent citer les principaux joueurs, ça s'arrête pour ainsi dire là. Ils ne savent rien dire sur son style de jeu, ils n'ont aucune idée des caractéristiques de leur opposant direct sur le terrain. Ils doivent apprendre à se préparer de façon plus professionnelle pour le match à venir. Ils doivent connaître les joueurs qu'ils vont affronter, leurs forces, leurs faiblesses. J'ai un groupe jeune, on avait une moyenne d'âge de 23 ans quand on a joué à Lokeren. Ils ont des choses à apprendre, cette moyenne d'âge peut être une excuse, mais pas pour tout. En visionnant les premiers matches de la saison, j'ai aussi vu pas mal de joueurs qui ne savaient pas du tout ce qu'ils devaient faire dans des situations précises. Ils étaient perdus, ils ne savaient pas où ils devaient se placer. Sur le plan de la tactique individuelle, j'ai vu beaucoup trop d'errements. Pas d'idées, pas de plan. On a tout repris au début, back to basics. Contrôle, passe, contrôle, passe... Jouer simple. Autant de changements en aussi peu de temps dans leur rythme quotidien, je pense que ça a été vu comme une thérapie de choc par la majorité des joueurs, oui... Mais ça les a aidés et ça a rendu mon travail plus simple. Et avant chaque entraînement, c'est séance Powerpoint... Vous pouvez expliquer ? STORCK : Quand les joueurs arrivent au stade, ils commencent par une petite séance d'activation physique. Ce n'est pas de la muscu, simplement une mise à température progressive du corps. C'est comme le moteur de votre voiture, il doit être à une certaine température pour donner tout son potentiel. On ne se démène pas à froid ! Un bon entraînement, ça se prépare. Mentalement, mais aussi physiquement. Après ça, je rassemble mes joueurs pour le Powerpoint du jour. J'y explique tout ce qu'on va faire à l'entraînement. Déjà, tout devient plus facile quand vous avez des images plutôt que simplement des mots. En plus, il y a la barrière de la langue. Je donne mes séances en anglais mais tous les joueurs ne le maîtrisent pas nécessairement. Les images, ça les aide. Et puis, quand on arrive sur le terrain, il ne faut plus passer du temps à comprendre les exercices, tout est clair dans les têtes, ils sont prêts dès la première minute. Avec un organisme à la bonne température ! On peut y aller, sans attendre. Mais je vous rassure, je ne les assomme pas avec mes briefings, hein ! La séance théorique qui précède l'entraînement dure dix minutes, un quart d'heure maximum. Pas d'improvisation, c'est ça votre credo ? STORCK : Bon résumé ! J'ai horreur de l'improvisation. Tout doit être pensé, préparé. L'improvisation n'a pas sa place dans le foot professionnel. Vous devez être prêt à réagir, à tout moment, aux situations qui se présentent à vous pendant un match. Vous n'avez pas le droit d'être surpris, et si vous avez bien travaillé durant la semaine, il y a peu de chances que vous le soyez. Je prends l'exemple du match contre Courtrai. Ça ne marchait pas trop pour nous au début. Subitement, on est passés à autre chose et ça n'a pas posé de problèmes à mes joueurs parce que tout avait été réglé aux entraînements. Ils n'ont pas eu besoin d'un temps d'adaptation pour appliquer un autre concept. Si votre équipe a été bien préparée en semaine, ça se voit le week-end, toujours. L'éducation allemande, ça ne se renie pas... STORCK : Je suis un peu extrême. Mais c'est une des clés de mon succès. Vous savez, j'ai entraîné pas mal d'équipes difficiles. En fait, toute ma vie est difficile... Quand j'arrive au Kazakhstan, je me retrouve dans un hôtel où vous ne mettriez jamais les pieds ! Je me demande où je suis tombé, c'est incroyable comme environnement. J'ai rendez-vous avec le secrétaire général de la fédération, mais pendant deux jours et deux nuits, je ne vois personne. Finalement, il se pointe et il me dit, sans rire, qu'il n'a pas eu le temps de venir plus tôt. Il n'est même pas ennuyé. Je me suis déplacé pour discuter du poste de coach des U21, et là, il me demande d'entraîner aussi le club dont il est supporter. Un petit club de D1 qui est quinzième sur seize, et les quatre derniers descendent. Il reste quinze matches. On finit à la huitième place et on joue la finale de la Coupe. Avec les U21 qui sont habitués à ne jamais gagner, on bat la Pologne 3-0. Puis on joue l'Espagne, avec Gérard Piqué. On tient le 1-1 jusqu'à la 87e minute, et là, on encaisse sur un own-goal. Grâce à ces deux matches, on me propose de prendre les commandes de l'équipe nationale A. Et j'y reste plus de deux ans. Plus de deux ans ! Allez voir les statistiques des dix ou vingt dernières années, le Kazakhstan a surtout eu des coaches qui ont été très vite virés. Je suis finalement resté trois ans dans ce pays et je ne vais pas vous dire que c'était simple tous les jours. Je vivais seul, il fallait survivre dans cette mentalité qui est un mix de Chine et de Russie. Vous parlez d'un cimetière d'entraîneurs... Mouscron a aussi sa petite réputation sur le même thème ! STORCK : Je ne regarde jamais derrière. Toujours devant ! Si je m'étais intéressé à l'histoire récente de l'équipe de Hongrie, j'aurais pu m'inquiéter du nombre de coaches qui avaient défilé avant moi. Ça ne m'a pas effrayé. Je me suis informé sur leur mentalité et j'ai appris à vivre avec, mais je travaille toujours selon ma philosophie et je la transmets à mes joueurs. C'est moi qui dicte. Et les joueurs me suivent. Ou pas. Je ne fais pas de compromis. Jamais. Si vous commencez à les accepter, vous avez un problème. La direction de Mouscron m'a donné une responsabilité et elle attend que je sois moi-même. Mon message est clair. Soit on me suit, soit on sort du projet. Je peux aussi citer mon expérience à l'Olympiacos, où je supervisais toutes les équipes de jeunes. Je ne sais pas si vous connaissez le président de ce club, mais ce n'est pas le gars le plus simple. Il me demandait aussi de gérer tous les entraîneurs de jeunes. J'ai rencontré les entraîneurs qui étaient en place pour voir ceux qui souhaitaient suivre mon projet. Quand on travaille avec des jeunes, il faut une ligne de conduite qui va s'appliquer à toutes les équipes d'âge. Je présente un projet, celui qui ne souhaite pas le suivre, je ne le retiens pas. La lumière, vous l'avez enfin eue en Hongrie... STORCK : Oui, encore dans un environnement compliqué ! Avant la qualification pour l'EURO en France, j'ai provoqué un tremblement de terre en mettant en place mon propre environnement professionnel. Les gens étaient outrés, vraiment choqués. Je ne tourne pas autour du pot quand il y a un problème. J'ai mis sur pied une thérapie de choc, le président de la fédération m'a supporté dans mes idées et ma façon de travailler. Pour préparer l'EURO, on a fait un travail physique énorme parce que j'avais récupéré des joueurs qui n'étaient pas du tout en condition. Ces trois semaines de boulot ont été la base de notre bon tournoi. La petite Hongrie qui termine première de son groupe où il y avait aussi l'Autriche, le Portugal et l'Islande, c'est pas mal quand même ! Après ça, on est tombés sur des Belges beaucoup trop forts pour nous. Mais même dans ce match, on a continué à jouer au foot et ça a été fort apprécié. Et le plus important, c'est que les Hongrois ont enfin arrêté de parler à tout bout de champ de la génération Puskas et compagnie... Parce que c'était lourd. La comparaison était permanente, il y avait toujours une ombre au-dessus de l'équipe nationale. Et ça s'est quand même mal terminé pour vous à Budapest... STORCK : Mal terminé, c'est un grand mot. La fédération ne m'a pas gardé parce qu'on ne s'était pas qualifiés pour la Coupe du monde en Russie. Mais bon, quand tu as la Suisse et le Portugal dans ton groupe, quand tu n'as plus des piliers qui ont pris leur retraite internationale, quand tu n'as pour ainsi dire que des joueurs du championnat de Hongrie dans ton noyau... On n'avait aucune expérience au niveau international avec les joueurs qui évoluaient dans le championnat hongrois. Même ceux qui jouaient à l'étranger ne pouvaient pas dire qu'ils avaient les qualités indispensables pour se qualifier pour un grand tournoi. A la fin des qualifications, le président m'a dit qu'il voulait repartir avec un autre coach. Pas de souci, on s'est quittés en très bons termes. Et je n'ai pas été licencié : j'étais arrivé à la fin de mon contrat, ils ne m'ont simplement pas prolongé.