Vendredi 2 décembre, 15 heures. Nous sonnons, comme prévu, au numéro 19, mais personne ne répond au parlophone. Arrive alors une Range Rover noire ; une dame entrouvre la vitre. " Nous sommes bien chez Romelu Lukaku ? ". Elle sourit et nous répond qu'il se trouve quatre maisons plus loin. L'attaquant des Toffees nous apprendra quelques minutes plus tard qu'on a croisé la femme de son ami et coéquipier, Yannick Bolasie. Apparemment, dans cette banlieue chic, très chic, de Manchester, centre névralgique du foot anglais, ils sont nombreux parmi les joueurs de Premier League à avoir investi les lieux. Romelu, lui, nous ouvre les portes de son imposante demeure, accompagné d'un big smile. Un rapide tour du propriétaire nous emmène dans sa cuisine XXL ou trone une photo de lui serrant dans ses bras Tim Howard lors du match épique face aux Etats-Unis en Coupe du Monde, le mag Four Four Two avec Francesco Totti en couverture, ou la biographie de Sir Alex Fergusson. On descend ensuite au sous-sol où l'on tombe sur sa salle de sport personnelle mais aussi une salle de cinéma qui jouxte une sorte de home studio où tournent tous les derniers sons de rap US. Et l'on finit par s'installer dans la salle télé où Sky diffuse une compilation des exploits de Ryan Giggs, numéro un de notre TOP 25 de Premier League (voir page 52). Notre actualité commune, elle, nous renvoie en priorité vers l'équipe nationale et ses dernières perfs, dont la mémorable gifle face à l'Estonie.
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Vendredi 2 décembre, 15 heures. Nous sonnons, comme prévu, au numéro 19, mais personne ne répond au parlophone. Arrive alors une Range Rover noire ; une dame entrouvre la vitre. " Nous sommes bien chez Romelu Lukaku ? ". Elle sourit et nous répond qu'il se trouve quatre maisons plus loin. L'attaquant des Toffees nous apprendra quelques minutes plus tard qu'on a croisé la femme de son ami et coéquipier, Yannick Bolasie. Apparemment, dans cette banlieue chic, très chic, de Manchester, centre névralgique du foot anglais, ils sont nombreux parmi les joueurs de Premier League à avoir investi les lieux. Romelu, lui, nous ouvre les portes de son imposante demeure, accompagné d'un big smile. Un rapide tour du propriétaire nous emmène dans sa cuisine XXL ou trone une photo de lui serrant dans ses bras Tim Howard lors du match épique face aux Etats-Unis en Coupe du Monde, le mag Four Four Two avec Francesco Totti en couverture, ou la biographie de Sir Alex Fergusson. On descend ensuite au sous-sol où l'on tombe sur sa salle de sport personnelle mais aussi une salle de cinéma qui jouxte une sorte de home studio où tournent tous les derniers sons de rap US. Et l'on finit par s'installer dans la salle télé où Sky diffuse une compilation des exploits de Ryan Giggs, numéro un de notre TOP 25 de Premier League (voir page 52). Notre actualité commune, elle, nous renvoie en priorité vers l'équipe nationale et ses dernières perfs, dont la mémorable gifle face à l'Estonie. ROMELU LUKAKU : C'était un bon match, oui, où toute l'équipe a bien joué. J'ai évolué avec Roberto Martinez pendant trois saisons, je sais parfaitement ce qu'il attend de moi, et je sais où je dois me déplacer, tout le monde connaît aujourd'hui son rôle. Quand un joueur a le ballon, il a 5-6 options, c'est hallucinant, surtout dans ce 3-4-3. A Anderlecht chez les jeunes, on jouait déjà ce système-là sauf que les 4 étaient en losange. J'ai donc l'impression de rejouer comme chez les petits, avec toujours des options, un jeu à une ou deux touches, avec un pressing haut. LUKAKU : (il rit) C'est pourtant l'image que certaines personnes dans les médias renvoient. Avant le match face à la Bosnie, un des analystes du nord du pays avait déclaré que je ne méritais pas de jouer avec les Diables car je n'étais pas en forme en club. Je restais sur quatre matches : contre Sunderland où j'ai inscrit trois buts, contre Middelsbrough, je marque et je donne un assist, contre Bourmemouth on perd, et on partage contre Crystal Palace où je marque sur coup franc. Je marque donc 5 buts en 4 matches mais je ne mérite pas de jouer en équipe nationale ! Et je restais aussi sur un doublé à Chypre. Mais je ne dois pas jouer, je ne suis pas en forme, etc. On dirait qu'il y a des gens qui ne veulent pas que je joue. Mais je ne veux pas réalimenter ce débat, je réponds sur le terrain. Beaucoup de gens cherchent à faire du buzz avec leur blabla. Moi, je tire mon inspiration de sportifs comme LeBron James ou Kobe Bryant, des grands champions qui ont été critiqués mais qui ont su installer du respect. J'ai beaucoup d'admiration pour eux, des mal-aimés qui sur le terrain sont là et bien là. Je fais partie de ces gens-là : un mal-aimé mais sur le terrain, je suis là et bien là. LUKAKU : Parce que j'ai commencé très tôt. Pas mal de personnes ont gardé l'image du joueur que j'étais en Belgique mais ils n'ont pas vu que j'avais progressé. Et en sélection, j'ai fait de mauvais matches mais j'ai aussi fait de bons matches. Martinez m'a aujourd'hui délivré de la prison dans laquelle j'étais car depuis qu'il est là, je n'ai livré que de bons matches. Et je ne parle pas que pour moi, je parle pour Eden (Hazard), Kevin (De Bruyne), Meunier, Carrasco, Ciman. Depuis qu'il est là, il y a beaucoup plus de joueurs (il tape du poing) qui ont la pêche. LUKAKU : Tous les entraînements sont donnés en fonction du match, les possessions, le jeu de passes. C'est quelque chose qui m'a marqué quand je suis arrivé à Everton. Le lundi, on jouait le jeu en profondeur et chaque jour, il rajoutait un élément à l'exercice. Et au fil des jours, tu comprends quelle zone tu dois occuper pour tel type de jeu, tout est réfléchi. LUKAKU : Oui. Le Wigan de Martinez, malgré les résultats, était une des meilleures équipes de Premier League dans le jeu. Et j'ai rapidement compris que j'avais besoin d'un coach comme ça pour mes prochaines années. Lui m'a dit : - " Je sais que tu es très fort sur 70 mètres, que personne ne peut t'arrêter en vitesse et en puissance mais es-tu es capable d'être décisif dans les derniers 30 mètres quand la défense est regroupée ? Est-ce que tu peux trouver les bons espaces ? Eh bien, c'est là où moi je vais t'aider. "LUKAKU : Je pense qu'ils voient le travail que je fournis. Mais je sais que je dois travailler encore plus. Je dois encore plus bosser mes mouvements. Il y a beaucoup de matches où je reste encore sur ma faim. Il est arrivé que j'inscrive un doublé mais qu'en rentrant chez moi, je sois déçu car j'aurais pu en marquer quatre. LUKAKU : Je ne suis jamais vraiment satisfait. C'est une drogue pour moi, les buts, la victoire. Mes entraîneurs le savent : à l'entraînement, si je perds, c'est un problème, je commence à tacler, je blesse quasiment les autres joueurs parce que j'ai envie de gagner, je suis comme ça. Par contre, à Everton, il y a pas mal de supporters qui me disent que je joue sans passion, qui me demandent pourquoi je ne me fâche jamais sur le terrain ? Mais pourquoi se fâcher ? Pour prendre un bête carton rouge, se retrouver à 10 ? Moi, je n'ai qu'un seul but : gagner en marquant le plus possible. Et pour ça, je dois rester concentré. LUKAKU : Oui. D'ailleurs, je crois qu'on l'a ou on l'a pas. C'est très difficile à travailler. A l'école, en première primaire, on jouait contre les plus grands et je marquais déjà tout le temps. LUKAKU : Je regarde le gardien, je le fixe puis j'ai une petite technique et ça marche quasi tout le temps (il rit). Je sais que quand j'arrive devant le but, il y a toujours un moment où le gardien va montrer quelque chose... LUKAKU : Non (il rit). Mais les gardiens savent que quand j'arrive en face-à-face, c'est chaud. Car j'ai beaucoup de sang-froid. J'ai toujours eu ça. Avec le temps, j'ai travaillé ma technique de frappe. Jamais je ne frappe en force, je l'enroule. Ça peut parfois aller tout doucement mais je sais que ça va rentrer (il rit). J'en ai parlé avec Thierry Heny, je lui ai dit : " Ta technique, je la connais, sauf que toi tu l'as à la perfection. Et je vais travailler pour atteindre ce niveau ". On parle souvent ensemble, on se met à table et on discute de ce qu'il y a à travailler. LUKAKU : Oui, il m'est arrivé de lui parler d'un match avec Arsenal de l'année 2005-2006 et de lui raconter son but. Je peux même m'énerver sur une des phases de jeu de ce match. Et lui, en réponse, me parle d'un de mes matches. Je suis un malade de foot et je peux avoir avec lui des débats intéressants. Il va aussi comparer mes mouvements aux siens afin de m'amener à franchir une étape. LUKAKU : Il veut que je sois davantage un joueur d'action. Avant, si je ne recevais pas des centres ou un ballon en mouvement, je ne marquais pas. Il m'a dit que j'avais le geste juste dans les 16 mètres mais que je devais aussi être capable de marquer tout seul en prenant le ballon. LUKAKU : Oui, un peu comme ça mais il me dit que je dois arriver à le faire plus souvent. Devenir un joueur capable de changer le cours d'un match. LUKAKU : Pendant le match, il ne fallait pas que je perde ma concentration car je savais que j'allais marquer, je le savais. Même après la grosse occasion que j'ai loupée. Ce n'est que quand je suis arrivé à la maison, quand j'ai eu ma mère et mon meilleur pote au téléphone, que j'ai pris conscience des sifflets. Et là, ça m'a énervé. Contre l'Estonie, j'ai encore entendu des sifflets. Je sais d'où ils viennent, du coin à droite derrière le goal où il y a les ultras. Je sais que c'est eux. LUKAKU : Elle a quoi ma personnalité ? LUKAKU : Pourquoi ne devrais-je pas essayer de tirer le maximum de mon potentiel ? C'est du grand n'importe quoi ! Quand j'étais en U16 avec la sélection, on m'avait demandé de donner par écrit mes ambitions futures : j'avais répondu que j'avais envie de participer à la Coupe du Monde 2010. Ça pouvait sembler fou mais qu'est-ce qui s'est passé en 2010 ? J'ai gagné le titre avec Anderlecht, j'ai fini meilleur buteur et trois mois avant j'avais été convoqué en équipe nationale. LUKAKU : Quel est le problème de se montrer ambitieux ? Tous les jours, je bosse pour arriver là où j'ai envie d'arriver. La carrière d'un footballeur, c'est 15 voire 20 ans avec de la chance. Et durant ce laps de temps, je dois faire en sorte que ma famille soit bien, que ma famille en Afrique soit bien, que mes enfants et petits-enfants futurs soient bien. Je pense à ça et je n'ai pas de temps à perdre avec les critiques des haineux. Il faut que je fonce. Il faut pouvoir dire aux jeunes que s'ils veulent être chanteur, tennisman, businessman, peu importe, ils doivent pouvoir croire en leurs rêves. Mais souvent en Belgique, j'entends le discours que c'est impossible. Moi, quand j'ai eu 18 ans, j'ai eu mon diplôme, et j'ai dit à ma mère : je me barre, je vais à Chelsea, j'en ai marre de la Belgique, je veux aller en Angleterre. LUKAKU : Parce que je voyais que sur certains points, je n'avançais pas dans mon jeu et que si je restais plus longtemps, j'allais freiner mon développement. Et j'ai donc préféré partir, même si je devais rester pendant un an sur le banc. Je savais qu'en m'entraînant avec les meilleurs, qu'en côtoyant tous les jours le haut niveau, j'allais progresser. Quand j'ai quitté Chelsea pour West Bromwich, je me rappelle m'être retrouvé dans le bureau de Michael Emenalo (directeur sportif de Chelsea, ndlr) et lui avoir dit : " Je vais marquer plus de 15 buts en championnat. " J'avais 19 ans mais je savais que j'avais beaucoup appris aux côtés des Anelka, Drogba, Torres, etc. Et au final, j'en ai mis 17 car j'étais tellement déterminé, j'avais tellement de choses à prouver à ceux qui m'avaient enterré durant mon année à Chelsea. J'ai lu tellement de choses sur moi, plus jamais je ne pourrai leur pardonner, ni leur adresser la parole. Jamais. Même chose pour ce qui a été dit sur mon frère récemment. LUKAKU : On a fait passer mon frère pour un criminel alors qu'on parlait d'un retrait de permis. On dirait qu'il y a quelque chose contre le nom " Lukaku ". Et pourtant, nous n'avons jamais eu de problème avec qui que ce soit, on n'a jamais eu la grande gueule. Quand je suis dehors, je suis respectueux envers tout le monde. Mais ma vie privée c'est ma vie privée. Je veux que les gens me jugent sur le terrain. LUKAKU : Je respecte énormément Anderlecht mais c'est là qu'on a tué mon frère. Pas le club mais deux personnes. Elles se reconnaîtront. Je sais que si Ariel Jacobs était resté, Jordan jouerait aujourd'hui à Anderlecht. Et en Italie, il n'y a pas de problème de " Jordan discipline ". Il a été out pendant deux mois et demi et il est directement revenu dans le parcours. Ça veut dire beaucoup. Mais j'ai l'impression qu'on nous cherche tout le temps. LUKAKU : Oui. J'ai toujours dit à mon frère que s'il n'avait pas connu de blessures, il serait depuis un petit temps en Premier League. Le fait qu'il soit parti en Italie est une bonne chose pour son plan de carrière car il va apprendre beaucoup. Je note aussi que les petites erreurs qu'il commettait à son poste en Belgique, il les a déjà corrigées en Italie. Je " dors " sur son compte wyscout pour voir ses matches, ses un contre un, ses actions défensives, offensives, il n'y a pas une seule fois où je l'ai appelé pour lui dire qu'il aurait dû corriger telle ou telle chose. Il commence vraiment à penser comme un défenseur même s'il aura toujours ce flair offensif puisqu'il a joué ailier toute sa jeunesse. LUKAKU : Je suis souvent avec des gens qui m'inspirent ou qui osent me dire leurs vérités en face. J'ai eu un père footballeur et quand il a arrêté de joueur, on a atterri dans un trou, les gens nous ont laissé tomber. J'ai toujours gardé ça en tête. Pour moi, la famille c'est essentiel. Si ça ne va pas, je me retourne vers ma mère, c'est ma source d'inspiration. Je suis toujours avec ma maman, j'ai pas besoin d'être entouré de beaucoup de personnes. Seulement de ma mère, mon frère, mes copains d'enfance. Je n'ai pas besoin de plus. Tu n'évoques quasiment jamais ton père.LUKAKU : Je crois qu'il préfère que je ne parle pas trop de lui. Il ne donne quasiment plus d'interviews, il reste à l'écart de tout ça. Il a aujourd'hui 50 ans, il ne veut plus s'énerver pour tout ça, surtout qu'il a connu de gros problèmes de santé il y a quelques années. LUKAKU : Oui à 100 %. C'est la boss. Les décisions sur le plan footballistique, je les fais sans elle mais, pour le reste, elle est ma source d'inspiration. Quand je vois comment elle a trimé pour nous. Elle nettoyait les maisons, les cafés tout en étant diabétique. Je me rappelle qu'on prenait le bus d'Anvers pour aller jouer à Boom. Je jouais mon match, Jordan jouait le sien et puis on partait directement vers son travail à Anvers où elle nettoyait les cafés où nous l'aidions à rentrer les tables avant de rentrer le soir à la maison. Quand je dis qu'on ne m'a rien donné, on ne m'a rien donné. C'est pour ça que je n'ai pas de temps à perdre à écouter les autres car je sais par où je suis passé. Si j'ai des enfants plus tard, je ne veux pas qu'ils passent par ce que j'ai connu, car mentalement c'est dur. A 6 ans, je disais déjà à ma mère que je jouerais un jour à Anderlecht pour l'aider financièrement. Et quand j'ai signé à Anderlecht chez les pros, je ne rêvais que d'une chose, et vous allez rigoler : une PlayStation 3 et de FIFA 2008. Et la prochaine étape a été d'avoir ma chambre séparée de Jordan. Quand j'ai eu enfin ma chambre, un petit coin avec ma télé, ma " play ", j'étais content. C'est pour ça qu'aujourd'hui, j'ai pas besoin de soirées, de tous ces trucs. Ce sont les choses simples qui me rendent heureux. Me retrouver avec ma mère, Jordan et mater un film par exemple. Ça, ça me rend heureux. PAR THOMAS BRICMONT, À MANCHESTER - PHOTOS BELGAIMAGE - CHRISTOPHE KETELS" Ma mère, c'est la boss. Les décisions sur le plan footballistique, je les fais sans elle mais, pour le reste, elle est ma source d'inspiration. " - ROMELU LUKAKU " Thierry Henry veut que je devienne un joueur capable de changer le cours d'un match. " - ROMELU LUKAKU " J'ai lu tellement de choses sur moi pendant mon année à Chelsea, plus jamais je ne pourrai leur pardonner, ni leur adresser la parole. Jamais. " - ROMELU LUKAKU