Gert Verheyen est détendu en pénétrant dans le hall du Brussels Media Centre. Il a dispensé un entraînement et effectué le trajet d'Ostende à Evere, ce qui l'a obligé à passer par le pénible ring de Bruxelles, mais il va parler plus de trois heures. De son travail à la fédération de football et pour la télévision ( " une vie facile ") et de son nouvel emploi à Ostende, qui l'accapare ( " c'est très éprouvant "). De temps en temps, il lève les bras et s'excite. Il est alors radicalement différent de l'entraîneur qui, en début de saison, avait promis de ne pas faire le fou le long de la touche, une promesse qu'il a tenue.

" Je suis très heureux de mon choix, ce qui ne signifie pas que c'est facile ni que je traverse la vie en sifflotant. Au contraire. Mon existence a complètement changé mais je le savais. Je ne peux jamais tourner la page. Qui va jouer ? Qu'allons-nous faire à l'entraînement ? Qu'est-ce qui est perfectible ? Que pouvons-nous changer ? Et il y a la réalité de la vie d'un club : il se passe quelque chose tous les jours. C'est un métier pénible, surtout quand on veut réussir. Je ne fais plus rien d'autre. Ma vie privée est nulle. "

Ce n'est pas bien, Gert.

GERT VERHEYEN : Je suis disposé à faire ces sacrifices une dizaine d'années, puisque d'autres les font aussi. Ma femme travaille dans le secteur pharmaceutique, chez GlaxoSmithKline, de sept heures du matin à sept heures du soir, et elle passe encore plusieurs heures derrière son ordinateur. Le voisin d'en face élève du bétail. Il est déjà sur son tracteur le matin quand je m'éveille et le soir, il continue à soigner ses bêtes. Quand il me demande comment est mon travail à Ostende, je réponds " difficile " mais j'obtiens la même réponse quand je l'interroge sur son travail : " Difficile, Gert. "

Je l'avoue : j'ai utilisé mes années à la fédération pour développer ma vision. " - Gert Verheyen

Nous jouons souvent le samedi et nous avons donc congé le dimanche. Nous passons toute la journée à deux, éventuellement avec les enfants, à la maison. Le matin, je revisionne notre match ( sourire) et l'après-midi, je suis les trois matches sur Play Sports. C'est du travail mais au moins suis-je à la maison. Nous traînons ensemble sur le divan, avec un verre de vin.

" On a besoin d'émotions fortes pour être performant "

Pourquoi as-tu fait ce choix ? Pour ressentir quelque chose que tu n'avais plus éprouvé depuis douze ans, comme tu l'as dit après le premier match, contre Mouscron ?

VERHEYEN : On ne fait pas ça pour le plaisir mais pour la satisfaction que ça procure. Ce sentiment est évidemment lié à la victoire. Joueur, j'éprouvais la même chose. La tristesse qui régnait dans le bus après une défaite avait un parfum spécial aussi. Être tous ensemble dans le trou, se sentir impuissant puis, deux jours plus tard, penser : nous allons résoudre ça comme ça. On a besoin d'émotions fortes, joie ou tristesse, pour être performant.

Quand j'ai commencé à entraîner les espoirs du Club Bruges, à l'issue de ma carrière active, j'étais encore trop las mentalement. J'ai eu une vie facile comme analyste et entraîneur des jeunes à la fédération et je n'ai pas arrêté parce que je n'aimais plus ces jobs. Même si j'ai beaucoup appris grâce au travail d'analyste, j'ai commencé à me répéter. J'étais content mais j'en voulais plus. Ces cinq ans en U19 ont tout changé. La victoire, la musique, le bus en liesse... Et puis, j'ai senti que je pouvais avoir un impact, réussir quelque chose.

L'aspect financier a-t-il joué un rôle ?

VERHEYEN : Je gagne un peu plus qu'avec mes deux boulots précédents réunis. Mais si nous ne prenons pas de points pendant un mois, je ne gagne pas plus.

Vous avez remporté six victoires cette saison. As-tu vécu suffisamment de moments de bonheur ?

VERHEYEN : Non. Mais nous sommes très heureux chaque fois, justement parce que ces moments sont rares. Je rentre satisfait chez moi après un nul, mais sans avoir dansé. Je dois être satisfait car d'autres équipes ont gagné encore moins souvent.

" La norme, ce n'est pas moi mais mes joueurs "

Tu as gagné beaucoup pendant ta carrière de joueur, pas encore dans ta carrière d'entraîneur. Est-ce frustrant ?

VERHEYEN : Ce n'est pas moi la norme mais mes joueurs. Je veux simplement bien faire mon travail et être apprécié. Quand je jouais, on disait de moi que je ne savais pas shooter mais ceux qui travaillaient avec moi m'ont toujours apprécié. J'espère que mes joueurs sont satisfaits et apprécient le temps et la qualité que j'investis dans l'équipe. C'est pour ça qu'il serait dommage que nous ayons des problèmes : tout serait réduit à néant.

Je ne suis pas d'accord avec ceux qui prétendent que nous avons eu beaucoup de chance au début. Les équipes qui ne font pas partie du top six n'ont pas encore réussi à gagner contre nous. Donc, nous travaillons bien. Plusieurs grands clubs étaient trop forts pour nous, notamment à cause de la période durant laquelle nous les avons affrontés. Le Club n'avait plus gagné depuis longtemps : 4-0. Le Standard était en crise quand il nous a rendu visite et Gand venait de changer d'entraîneur. Le moment est très important pour une équipe de notre calibre. Attention, je ne veux pas dire qu'autrement, nous aurions 35 points.

Lors de ton embauche, Peter Callant a déclaré que le KVO 3.0 voulait retrouver son authenticité et l'ADN d'Ostende : la camaraderie, la force de caractère et l'esprit d'équipe. Ce sont aussi tes valeurs ?

VERHEYEN : La première question que j'ai posée au président, c'était : " Qui sommes-nous maintenant ? " Pour moi, tous les footballeurs doivent posséder ces valeurs, pas seulement les Ostendais. Nos joueurs les ont-ils ? Non. Peut-être dans trois ans, si nous pouvons les trier. J'ai constaté un manque d'intérêt quand j'ai parlé de cet ADN aux joueurs. Ils ont probablement trouvé ça ridicule. C'est une déception pour moi mais je trouve que le combat vaut la peine d'être mené.

" Vandendriessche est le premier nom que je couche sur la feuille "

Où trouve-t-on encore cet ADN, vu que les joueurs sont souvent des passants ?

VERHEYEN : L'Atlético Madrid en est le plus bel exemple. J'y suis souvent allé et c'est là que je ressens le plus cet ADN. J'ai eu la chair de poule en commentant les matches. Chaque fois. Cette alchimie entre coach, joueurs et public... Tout le monde dégage la même chose. Le rêve pour tout entraîneur. Si Diego Simeone est un si bon entraîneur, c'est parce qu'il obtient ça.

Pourquoi est-ce si important à tes yeux ?

VERHEYEN : Je le dois à la Pro Licence et au psychologue Jef Brouwers, qui a énormément insisté là-dessus. Les entreprises et les clubs qui ont du succès ont une identité, une culture, même si je remarque maintenant à quel point il est difficile de changer un club où régnait une culture totalement différente. Je n'y arrive pas, je dois être franc. Du moins pour le moment.

On ne retrouve pas dans mon équipe beaucoup de choses que je veux obtenir. Certains aspects sont plutôt bien, comme l'abattage. C'est un aspect très important. Sur nos 18 matches, il n'y en a que trois durant lesquels nous avons moins couru que notre adversaire et ça nous a certainement aidés à obtenir les points que nous avons.

Il est très difficile de gagner un match sans courir davantage que l'adversaire. Kevin Vandendriessche personnifie ce caractère. Même après deux moins bons matches, il est le premier que je couche sur la feuille. Nous avons besoin de son moteur.

" Mon groupe me surprend rarement "

Il doit être très frustrant de ne pas pouvoir imposer complètement son empreinte ?

VERHEYEN : D'abord ceci : je ne suis pas d'accord quand on dit que nous jouons toujours mal et que si nous avons pris 22 points, c'est parce que nous avons eu du bol. Ce qui me satisfait, c'est que je vois à l'entraînement, en semaine, ce que je vois dans les matches. Mon groupe me surprend rarement.

Chaque week-end, je vois cinq des huit matches de championnat et au moins trois d'entre eux ne sont pas meilleurs que le nôtre. Le match contre Lokeren n'était sans doute pas du grand art mais il a été animé. Je pense que les supporters sont rentrés chez eux satisfaits.

Je suis un entraîneur très satisfait, mais avec des soucis. Il n'en va pas autrement de mes collègues, d'après ce que j'entends. Des soucis ! Et du plaisir, quand on gagne. Avant, je me disais qu'avec un peu d'expérience, on pouvait devenir entraîneur du Club Bruges directement. Absolument pas. Il faut apprendre beaucoup de choses. À gérer les joueurs, à résoudre des problèmes, à faire des concessions, parfois.

Mes gaillards étaient habitués à jouer des petits matches à l'entraînement et ils ont été confrontés à un entraîneur qui insérait des consignes tactiques dans ces matches, qui arrêtait les séances... Je trouve que ça peut être agréable mais au début, ce n'était pas l'avis des joueurs. Je suis devenu plus accommodant. Aujourd'hui un petit match mais demain, c'est à mon tour ! ( Rires)

" J'exige de l'enthousiasme mais je reste sur ma faim "

On a l'impression qu'Ostende manque de qualités.

VERHEYEN : Nous ne gardons pas bien le ballon et nous marquons trop peu. Ça doit changer. La pression en profondeur fait partie de notre identité mais quand un avant se présente seul devant le gardien, à six reprises en trois matches, sans marquer... Si nous conservons plus longtemps le ballon, nous progresserons et nous gagnerons plus de points. Fernando Canesin est mon meilleur tireur, il passe aisément son concurrent direct ballon au pied mais son passing n'est pas précis. Pas plus que celui de Sander Coopman. Il est bon des pieds mais il perd trop le ballon parce qu'il manque de force.

© belgaimage - christophe ketels

Je ne dis pas non plus que nous sommes fantastiques, hein ! Je suis très sévère en perte de balle, beaucoup plus qu'en possession. Nous ne sommes pas capables de dominer ni de presser haut mais j'exige de l'enthousiasme. Si un joueur en affiche, par exemple en taclant un adversaire, il fait plaisir à notre public. Avant chaque match, je couche sur papier cinq points-clefs, des directives tactiques ou mentales. " Dare to play " et " enthousiasme " reviennent régulièrement mais je continue à voir des joueurs entamer le match comme s'ils portaient un sac à dos de vingt kilos. Je leur demande si quelque chose ne va pas. " Non, pas de stress. " Mais en réalité, nous entamons rarement un match en étant affûtés.

Je suis très sévère en perte de balle, beaucoup plus qu'en possession. " - Gert Verheyen

Comment expliques-tu ça ?

VERHEYEN : J'en suis incapable. Au début, l'ambiance qui régnait dans le vestiaire avant un match m'effrayait. Pas de vécu. L'arbitre sifflait pour que nous sortions et mes joueurs se levaient. ( Il se lève avec indolence.) Allez, on y va... Quand j'étais à leur place, nous hurlions dans le vestiaire et dans le tunnel, au point que nos adversaires pensaient : " Aïe, aujourd'hui, on ne va rien prendre. "

Gert Verheyen  :  " Ces cinq ans en U19 ont tout changé. La victoire, la musique, le bus en liesse... J'ai senti que je pouvais avoir un impact, réussir quelque chose. ", belgaimage - christophe ketels
Gert Verheyen : " Ces cinq ans en U19 ont tout changé. La victoire, la musique, le bus en liesse... J'ai senti que je pouvais avoir un impact, réussir quelque chose. " © belgaimage - christophe ketels

" Un match commence dans le vestiaire "

Tu as tenté d'y remédier ?

VERHEYEN : J'ai tout essayé. Je suis sorti du vestiaire pour écouter à la porte s'ils disaient quelque chose. ( Rires) Quasiment rien... Je les ai interpellés et à la longue, j'ai commencé à crier. Ils ont fini par suivre. Il y a progrès mais avant ce match si important, les joueurs de Lokeren criaient dix fois plus fort. Ça me rend dingue. Un match commence dans le vestiaire. Kevin est un guerrier, qui se motive lui-même, mais il est introverti. Il n'est pas un leader. Wout Faes en est un mais on ne peut pas demander à un garçon de vingt ans qui vient de débarquer de motiver les autres. Mais je le répète, je décèle une évolution et nous sommes résistants. Nous avons gagné deux fois et fait match nul à deux reprises après avoir été menés. Nous sommes donc capables de nous battre.

Actuellement, je ne retrouve pas dans mon équipe tout ce que je veux obtenir. " - Gert Verheyen

En début de saison, tu étais déçu du manque d'interaction pendant les analyses ou les discussions tactiques.

VERHEYEN : Je posais beaucoup de questions mais personne n'osait répondre. Ça va mieux, sans doute parce qu'ils me connaissent mieux et qu'ils ont compris qu'il n'y avait pas de mauvaise réponse. Ils étaient trop timides ou ils avaient peur d'être ridicules alors qu'on doit pouvoir rire de nos bêtises. Il ne faut pas se prendre trop au sérieux.

On raconte que tu es parti, fâché, en plein milieu de l'entraînement précédant le premier match, contre Mouscron. Est-ce exact ?

VERHEYEN : Oui. Une mauvaise séance, peu d'ambiance. S'en aller est sans doute not done, surtout avant son premier match au poste d'entraîneur mais il n'est pas plus mal que mes joueurs voient que je suis fâché. Et : nous avons gagné, alors que nous étions menés. Un peu de bagarre ne fait pas de tort. Nous provoquons même la colère des joueurs en ne sifflant pas des fautes.

Une préparation qui se déroule trop gentiment n'est pas bonne. Nous avons gagné six matches et il s'est toujours passé quelque chose pendant la préparation de ces parties. Faut-il provoquer délibérément des incidents ? Non mais ce n'est quand même pas un hasard. Il faudrait quand même que nous gagnions un match sans qu'il y ait de frictions à l'entraînement qui le précède. ( Rires)

" En Belgique, la tactique vient après l'organisation, les duels et la course "

Gert Verheyen procédait en 3-4-2-1 avec les U19. Il a appliqué ce système à Ostende avant de l'adapter. " Je reconnais que, pour le moment, le 4-3-3 est un meilleur choix, même si je n'ai pas voulu m'y plier trop vite. On ne jette pas facilement un système dont on parle depuis trois mois. J'ai aligné trois défenseurs dans un tournoi en Corée du Sud pour la première fois - avant je procédais en 4-3-3 -. La France, l'Uruguay et la Corée du Sud étaient plus forts que nous mais nous avons gagné parce que avions trois défenseurs. Je l'avoue : j'ai utilisé mes années à la fédération pour développer ma vision.

Je préfère construire le jeu avec trois défenseurs et un seul homme sur chaque flanc mais pour le moment, une double occupation des ailes et la relance avec deux hommes nous conviennent mieux. Un système n'est jamais sacro-saint. On nous avait déjà suggéré un changement lors d'une soirée de supporters, même si l'idée couvait depuis quelques semaines. Nous avons joué en 4-3-3 pour la première fois à Lokeren, lors de la treizième journée, et personne ne l'a remarqué. Aucun journaliste ne m'a posé la moindre question à ce propos alors que pour la première fois de la saison, nous avons préservé nos filets. Il ne faut pas surestimer un système, surtout dans notre compétition. Le nombre de buts encaissés à cause du style de jeu est très limité. Certainement dans notre cas mais aussi pour nos adversaires. Les buts tombent souvent par hasard, suite à des fautes de l'adversaire ou au départ des phases arrêtées...

Ce qui prime en championnat de Belgique, c'est l'organisation, les duels, la course. La tactique ne figure pas parmi les trois priorités. Quel que soit notre système de jeu, nos statistiques sont comparables. Nous courons autant, nous ne perdons ni plus ni moins de ballons, le nombre de passes réussies et de passes vers l'avant est identique. Cela veut dire qu'en fait, c'est dans l'ADN des joueurs et de l'équipe, puisque ça ne change pas. Ce qui est très important, en revanche, c'est que les joueurs se sentent bien dans une composition de terrain, qu'ils lui fassent confiance. "

Gert Verheyen sur...

... Aleksandar Bjelica

" Quand, pendant un petit match d'entraînement qui comporte un tant soit peu de tactique, un joueur ne court pas un mètre ou déclare après coup qu'il ne comprend pas l'objectif de l'exercice, il est classé. On s'exerce en prévision des matches, non ? -Cet exercice ne vaut rien. Si j'ai commis une erreur, c'est bien de lui avoir accordé une seconde chance après l'avoir banni une première fois dans le noyau B. Je ne gaspille plus mon énergie avec des types pareils. "

... le noyau

" Nous avons opté pour un noyau de 22 ou 23 joueurs de champ et trois gardiens. Je ne peux pas trouver d'explication scientifique à cela mais je constate qu'il y a un lien entre des noyaux étoffés et le nombre de blessés. 35 footballeurs et huit blessés de longue durée... Nous en avons seulement deux, Michiel Jonckheere et Logan Ndembe, qui étaient déjà touchés la saison passée. Nous n'avons encore jamais eu de problème pour trouver 18 joueurs. Au contraire.

Contre Lokeren, j'ai même dû écarter Goran Milovic, un joueur qui mérite d'être dans le onze de base, parce que je voulais jouer avec un défenseur central gaucher, Nicolas Lombaerts. Je suis très satisfait de nos jeunes nouveaux venus, WoutFaes et Indy Boonen, mais j'attendais plus de JordiVanlerberghe et de LaurensDe Bock. Je suis plus sévère à l'égard de joueurs comme eux. "

... le travail avec des amis

" Entamer ma carrière d'entraîneur avec des personnes que je connais - Hugo Broos et Franky Van der Elst - est un avantage. Je ne dois pas me dire qu'ils veulent me mettre dehors. Cette saison, des entraîneurs qui n'étaient pas plus mauvais ont déjà été renvoyés. À commencer par les coaches des trois derniers. Après quelques matches, Hugo a compris que les PO1 n'étaient pas accessibles. "

Gert Verheyen est détendu en pénétrant dans le hall du Brussels Media Centre. Il a dispensé un entraînement et effectué le trajet d'Ostende à Evere, ce qui l'a obligé à passer par le pénible ring de Bruxelles, mais il va parler plus de trois heures. De son travail à la fédération de football et pour la télévision ( " une vie facile ") et de son nouvel emploi à Ostende, qui l'accapare ( " c'est très éprouvant "). De temps en temps, il lève les bras et s'excite. Il est alors radicalement différent de l'entraîneur qui, en début de saison, avait promis de ne pas faire le fou le long de la touche, une promesse qu'il a tenue. " Je suis très heureux de mon choix, ce qui ne signifie pas que c'est facile ni que je traverse la vie en sifflotant. Au contraire. Mon existence a complètement changé mais je le savais. Je ne peux jamais tourner la page. Qui va jouer ? Qu'allons-nous faire à l'entraînement ? Qu'est-ce qui est perfectible ? Que pouvons-nous changer ? Et il y a la réalité de la vie d'un club : il se passe quelque chose tous les jours. C'est un métier pénible, surtout quand on veut réussir. Je ne fais plus rien d'autre. Ma vie privée est nulle. " Ce n'est pas bien, Gert. GERT VERHEYEN : Je suis disposé à faire ces sacrifices une dizaine d'années, puisque d'autres les font aussi. Ma femme travaille dans le secteur pharmaceutique, chez GlaxoSmithKline, de sept heures du matin à sept heures du soir, et elle passe encore plusieurs heures derrière son ordinateur. Le voisin d'en face élève du bétail. Il est déjà sur son tracteur le matin quand je m'éveille et le soir, il continue à soigner ses bêtes. Quand il me demande comment est mon travail à Ostende, je réponds " difficile " mais j'obtiens la même réponse quand je l'interroge sur son travail : " Difficile, Gert. " Nous jouons souvent le samedi et nous avons donc congé le dimanche. Nous passons toute la journée à deux, éventuellement avec les enfants, à la maison. Le matin, je revisionne notre match ( sourire) et l'après-midi, je suis les trois matches sur Play Sports. C'est du travail mais au moins suis-je à la maison. Nous traînons ensemble sur le divan, avec un verre de vin. Pourquoi as-tu fait ce choix ? Pour ressentir quelque chose que tu n'avais plus éprouvé depuis douze ans, comme tu l'as dit après le premier match, contre Mouscron ? VERHEYEN : On ne fait pas ça pour le plaisir mais pour la satisfaction que ça procure. Ce sentiment est évidemment lié à la victoire. Joueur, j'éprouvais la même chose. La tristesse qui régnait dans le bus après une défaite avait un parfum spécial aussi. Être tous ensemble dans le trou, se sentir impuissant puis, deux jours plus tard, penser : nous allons résoudre ça comme ça. On a besoin d'émotions fortes, joie ou tristesse, pour être performant. Quand j'ai commencé à entraîner les espoirs du Club Bruges, à l'issue de ma carrière active, j'étais encore trop las mentalement. J'ai eu une vie facile comme analyste et entraîneur des jeunes à la fédération et je n'ai pas arrêté parce que je n'aimais plus ces jobs. Même si j'ai beaucoup appris grâce au travail d'analyste, j'ai commencé à me répéter. J'étais content mais j'en voulais plus. Ces cinq ans en U19 ont tout changé. La victoire, la musique, le bus en liesse... Et puis, j'ai senti que je pouvais avoir un impact, réussir quelque chose. L'aspect financier a-t-il joué un rôle ? VERHEYEN : Je gagne un peu plus qu'avec mes deux boulots précédents réunis. Mais si nous ne prenons pas de points pendant un mois, je ne gagne pas plus. Vous avez remporté six victoires cette saison. As-tu vécu suffisamment de moments de bonheur ? VERHEYEN : Non. Mais nous sommes très heureux chaque fois, justement parce que ces moments sont rares. Je rentre satisfait chez moi après un nul, mais sans avoir dansé. Je dois être satisfait car d'autres équipes ont gagné encore moins souvent. Tu as gagné beaucoup pendant ta carrière de joueur, pas encore dans ta carrière d'entraîneur. Est-ce frustrant ? VERHEYEN : Ce n'est pas moi la norme mais mes joueurs. Je veux simplement bien faire mon travail et être apprécié. Quand je jouais, on disait de moi que je ne savais pas shooter mais ceux qui travaillaient avec moi m'ont toujours apprécié. J'espère que mes joueurs sont satisfaits et apprécient le temps et la qualité que j'investis dans l'équipe. C'est pour ça qu'il serait dommage que nous ayons des problèmes : tout serait réduit à néant. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui prétendent que nous avons eu beaucoup de chance au début. Les équipes qui ne font pas partie du top six n'ont pas encore réussi à gagner contre nous. Donc, nous travaillons bien. Plusieurs grands clubs étaient trop forts pour nous, notamment à cause de la période durant laquelle nous les avons affrontés. Le Club n'avait plus gagné depuis longtemps : 4-0. Le Standard était en crise quand il nous a rendu visite et Gand venait de changer d'entraîneur. Le moment est très important pour une équipe de notre calibre. Attention, je ne veux pas dire qu'autrement, nous aurions 35 points. Lors de ton embauche, Peter Callant a déclaré que le KVO 3.0 voulait retrouver son authenticité et l'ADN d'Ostende : la camaraderie, la force de caractère et l'esprit d'équipe. Ce sont aussi tes valeurs ? VERHEYEN : La première question que j'ai posée au président, c'était : " Qui sommes-nous maintenant ? " Pour moi, tous les footballeurs doivent posséder ces valeurs, pas seulement les Ostendais. Nos joueurs les ont-ils ? Non. Peut-être dans trois ans, si nous pouvons les trier. J'ai constaté un manque d'intérêt quand j'ai parlé de cet ADN aux joueurs. Ils ont probablement trouvé ça ridicule. C'est une déception pour moi mais je trouve que le combat vaut la peine d'être mené. Où trouve-t-on encore cet ADN, vu que les joueurs sont souvent des passants ? VERHEYEN : L'Atlético Madrid en est le plus bel exemple. J'y suis souvent allé et c'est là que je ressens le plus cet ADN. J'ai eu la chair de poule en commentant les matches. Chaque fois. Cette alchimie entre coach, joueurs et public... Tout le monde dégage la même chose. Le rêve pour tout entraîneur. Si Diego Simeone est un si bon entraîneur, c'est parce qu'il obtient ça. Pourquoi est-ce si important à tes yeux ? VERHEYEN : Je le dois à la Pro Licence et au psychologue Jef Brouwers, qui a énormément insisté là-dessus. Les entreprises et les clubs qui ont du succès ont une identité, une culture, même si je remarque maintenant à quel point il est difficile de changer un club où régnait une culture totalement différente. Je n'y arrive pas, je dois être franc. Du moins pour le moment. On ne retrouve pas dans mon équipe beaucoup de choses que je veux obtenir. Certains aspects sont plutôt bien, comme l'abattage. C'est un aspect très important. Sur nos 18 matches, il n'y en a que trois durant lesquels nous avons moins couru que notre adversaire et ça nous a certainement aidés à obtenir les points que nous avons. Il est très difficile de gagner un match sans courir davantage que l'adversaire. Kevin Vandendriessche personnifie ce caractère. Même après deux moins bons matches, il est le premier que je couche sur la feuille. Nous avons besoin de son moteur. Il doit être très frustrant de ne pas pouvoir imposer complètement son empreinte ? VERHEYEN : D'abord ceci : je ne suis pas d'accord quand on dit que nous jouons toujours mal et que si nous avons pris 22 points, c'est parce que nous avons eu du bol. Ce qui me satisfait, c'est que je vois à l'entraînement, en semaine, ce que je vois dans les matches. Mon groupe me surprend rarement. Chaque week-end, je vois cinq des huit matches de championnat et au moins trois d'entre eux ne sont pas meilleurs que le nôtre. Le match contre Lokeren n'était sans doute pas du grand art mais il a été animé. Je pense que les supporters sont rentrés chez eux satisfaits. Je suis un entraîneur très satisfait, mais avec des soucis. Il n'en va pas autrement de mes collègues, d'après ce que j'entends. Des soucis ! Et du plaisir, quand on gagne. Avant, je me disais qu'avec un peu d'expérience, on pouvait devenir entraîneur du Club Bruges directement. Absolument pas. Il faut apprendre beaucoup de choses. À gérer les joueurs, à résoudre des problèmes, à faire des concessions, parfois. Mes gaillards étaient habitués à jouer des petits matches à l'entraînement et ils ont été confrontés à un entraîneur qui insérait des consignes tactiques dans ces matches, qui arrêtait les séances... Je trouve que ça peut être agréable mais au début, ce n'était pas l'avis des joueurs. Je suis devenu plus accommodant. Aujourd'hui un petit match mais demain, c'est à mon tour ! ( Rires) On a l'impression qu'Ostende manque de qualités. VERHEYEN : Nous ne gardons pas bien le ballon et nous marquons trop peu. Ça doit changer. La pression en profondeur fait partie de notre identité mais quand un avant se présente seul devant le gardien, à six reprises en trois matches, sans marquer... Si nous conservons plus longtemps le ballon, nous progresserons et nous gagnerons plus de points. Fernando Canesin est mon meilleur tireur, il passe aisément son concurrent direct ballon au pied mais son passing n'est pas précis. Pas plus que celui de Sander Coopman. Il est bon des pieds mais il perd trop le ballon parce qu'il manque de force. Je ne dis pas non plus que nous sommes fantastiques, hein ! Je suis très sévère en perte de balle, beaucoup plus qu'en possession. Nous ne sommes pas capables de dominer ni de presser haut mais j'exige de l'enthousiasme. Si un joueur en affiche, par exemple en taclant un adversaire, il fait plaisir à notre public. Avant chaque match, je couche sur papier cinq points-clefs, des directives tactiques ou mentales. " Dare to play " et " enthousiasme " reviennent régulièrement mais je continue à voir des joueurs entamer le match comme s'ils portaient un sac à dos de vingt kilos. Je leur demande si quelque chose ne va pas. " Non, pas de stress. " Mais en réalité, nous entamons rarement un match en étant affûtés. Comment expliques-tu ça ? VERHEYEN : J'en suis incapable. Au début, l'ambiance qui régnait dans le vestiaire avant un match m'effrayait. Pas de vécu. L'arbitre sifflait pour que nous sortions et mes joueurs se levaient. ( Il se lève avec indolence.) Allez, on y va... Quand j'étais à leur place, nous hurlions dans le vestiaire et dans le tunnel, au point que nos adversaires pensaient : " Aïe, aujourd'hui, on ne va rien prendre. " Tu as tenté d'y remédier ? VERHEYEN : J'ai tout essayé. Je suis sorti du vestiaire pour écouter à la porte s'ils disaient quelque chose. ( Rires) Quasiment rien... Je les ai interpellés et à la longue, j'ai commencé à crier. Ils ont fini par suivre. Il y a progrès mais avant ce match si important, les joueurs de Lokeren criaient dix fois plus fort. Ça me rend dingue. Un match commence dans le vestiaire. Kevin est un guerrier, qui se motive lui-même, mais il est introverti. Il n'est pas un leader. Wout Faes en est un mais on ne peut pas demander à un garçon de vingt ans qui vient de débarquer de motiver les autres. Mais je le répète, je décèle une évolution et nous sommes résistants. Nous avons gagné deux fois et fait match nul à deux reprises après avoir été menés. Nous sommes donc capables de nous battre. En début de saison, tu étais déçu du manque d'interaction pendant les analyses ou les discussions tactiques. VERHEYEN : Je posais beaucoup de questions mais personne n'osait répondre. Ça va mieux, sans doute parce qu'ils me connaissent mieux et qu'ils ont compris qu'il n'y avait pas de mauvaise réponse. Ils étaient trop timides ou ils avaient peur d'être ridicules alors qu'on doit pouvoir rire de nos bêtises. Il ne faut pas se prendre trop au sérieux. On raconte que tu es parti, fâché, en plein milieu de l'entraînement précédant le premier match, contre Mouscron. Est-ce exact ? VERHEYEN : Oui. Une mauvaise séance, peu d'ambiance. S'en aller est sans doute not done, surtout avant son premier match au poste d'entraîneur mais il n'est pas plus mal que mes joueurs voient que je suis fâché. Et : nous avons gagné, alors que nous étions menés. Un peu de bagarre ne fait pas de tort. Nous provoquons même la colère des joueurs en ne sifflant pas des fautes. Une préparation qui se déroule trop gentiment n'est pas bonne. Nous avons gagné six matches et il s'est toujours passé quelque chose pendant la préparation de ces parties. Faut-il provoquer délibérément des incidents ? Non mais ce n'est quand même pas un hasard. Il faudrait quand même que nous gagnions un match sans qu'il y ait de frictions à l'entraînement qui le précède. ( Rires)