Stoffel Vandoorne est un amateur de cyclisme. Il court d'ailleurs parfois avec certains pros installés comme lui à Monaco. " Avant, on allait plutôt vers l'Italie, mais les automobilistes roulent comme des malades donc aujourd'hui, on préfère rester en France... où ce n'est pas moins compliqué au niveau des dénivelés. " T-shirt blanc à longues manches, jeans et baskets rouges, le pilote profite des derniers jours avant le début de la nouvelle saison de Formule E.

Début septembre, Vandoorne a en effet confirmé continuer l'aventure avec Mercedes. Cet après-midi, installé à la terrasse d'un café du port monégasque, à quelques pas de l'appartement de son pote Jérôme D'Ambrosio, Stoffel parle squash, padle et Formule 1, quand même.

" J'aime bien le style de Charles Leclerc. Et puis ça fait du bien de voir Ferrari se refaire une santé. " Une renaissance de l'écurie italienne que le Courtraisien vivra à distance, éloigné des paddocks de F1 depuis novembre 2018 et la fin de son expérience douloureuse avec McLaren.

Un an après tes débuts en Formule E, peut-on dire que cela t'a permis de reprendre goût à la conduite ?

Stoffel Vandoorne : J'ai toujours voulu continuer à conduire. Mais c'est sûr qu'après la période McLaren, je n'étais plus autant amoureux du sport qu'à mes débuts. Ça a été une bonne chose de passer en Formule E, dans un environnement plus relax où je prends plus de plaisir dans ce que je fais. Puis, réussir quelques résultats après deux années difficiles m'a reboosté. L'amour du sport est de retour.

Tu t'es peu exprimé sur ton passage chez McLaren, mais tu as un jour dit ne souhaiter cette situation à personne.

Vandoorne : Quand on est jeune et qu'on rêve de la F1, on croit que c'est la meilleure chose au monde. Moi, j'ai vécu les deux pires années de McLaren en terme de performances : même si je faisais la meilleure course de l'année, je terminais 14e. Tout ça pour dire qu'il y a une grosse part de perception en F1 parce qu'en réalité, quand on n'a pas la voiture, on ne peut pas faire grand-chose. Politiquement, l'équipe n'allait pas très très bien, c'était une vraie crise.

" Je n'ai jamais eu de problème avec Alonso "

Tu es resté fort silencieux à l'époque. Ce côté " corporate " ne t'a-t-il pas causé du tort ?

Vandoorne : Ce n'était pas toujours facile parce que tu dois être correct vis-à-vis de l'équipe et pas vraiment toi-même dans les réponses que tu donnes. Ce n'était peut-être pas l'attitude idéale...

C'est toi qui te l'imposais ou tu recevais des conseils ?

Vandoorne : Un peu les deux. L'équipe aussi me demandait de m'exprimer dans son sens. Au final, ça change quoi de dire que les choses n'avancent pas ?

Peut-être pour rééquilibrer les statuts avec Fernando Alonso ?

Vandoorne : Pas forcément.

Parce que c'est Fernando Alonso ?

Vandoorne : (Hésitation) Je n'ai aucun regret par rapport à ce que j'ai fait dans l'équipe. J'ai toujours été très professionnel avec eux. Donc je ne pense pas que ça aurait changé grand-chose.

Beaucoup d'observateurs accusaient Alonso de faire ami-ami avec toi notamment dans les médias pour rester au-dessus de la hiérarchie comme il l'avait déjà fait dans ses précédentes équipes.

Vandoorne : Fernando a toujours été un peu comme ça. Je n'ai jamais eu de problème avec lui, maintenant il y avait toujours deux-trois personnes bien placées dans l'équipe qui faisaient en sorte que tout se passe comme Fernando le voulait. Il est à chaque fois parvenu à ses fins.

" Avec McLaren, la perception était mauvaise "

Au détriment de ta situation ?

Vandoorne : Oui (rire nerveux). Mais je ne pouvais pas gérer les autres membres de l'équipe.

À certains moments, Alonso t'a qualifié de coéquipier le plus fort mentalement qu'il ait jamais eu. Mais à la fin, il s'est plutôt rengorgé de t'avoir battu à 21 reprises. C'est un peu barbare...

Vandoorne : Ça ne m'étonne pas du tout de Fernando.

La hiérarchie sociale était claire ?

Vandoorne : Oui, mais ce n'est pas que de la faute de Fernando, c'est aussi celle de l'équipe qui lui a donné autant de support et de pouvoir. N'importe quel pilote aurait profité du matériel supplémentaire pour être meilleur que son coéquipier.

L'ancien pilote belge Thierry Boutsen a regretté que malgré toutes les difficultés auxquelles tu as fait face, tu ne sois jamais parvenu à montrer ton vrai talent en prenant le meilleur sur Alonso. Est-ce que tu comprends ce qu'il veut dire ?

Vandoorne : Oui, je comprends tout à fait parce que c'est difficile pour le public de savoir ce qui se passe à l'intérieur de l'équipe. Sur papier, je n'ai jamais été devant Alonso. Après, j'ai été un des coéquipiers les plus proches qu'il ait jamais eus, même en étant derrière. Si on avait terminé aux première et deuxième places, personne n'aurait rien dit. Le problème, c'est qu'on était 12e, 13e, 18e... Du coup, la perception était très très mauvaise.

On te demandait de ne pas terminer devant Alonso ?

Vandoorne : L'équipe ne m'a jamais dit que je ne pouvais pas terminer devant, mais en course, elle me demandait de le laisser passer, c'était presque toujours le cas.

" La F1, c'est un monde un peu fake "

Le directeur exécutif Zak Brown a dit après ton départ qu'il aurait voulu te voir plus agressif, qu'en penses-tu ?

Vandoorne : D'un côté il me demande de ne pas foutre le bordel dans l'équipe et de ne rien dévoiler aux médias. De l'autre, il me reproche de ne pas être agressif. J'ai respecté la décision de continuer sans moi, mais dire ça... J'ai toujours été professionnel avec l'équipe, je n'ai jamais dit comment les choses s'étaient vraiment passées !

Pourquoi ?

Vandoorne : En ce moment, je n'ai pas envie de parler de ça. Ce n'est pas uniquement envers McLaren, c'est pour l'ensemble du sport. Ce n'est pas professionnel d'aller dire ce qu'il s'est réellement passé.

Même si beaucoup parlent de sabotage.

Vandoorne : (Il hoche la tête puis balbutie) C'est vous qui voulez savoir !

L'hypocrisie du sport de haut niveau ?

Vandoorne : Ça a toujours été comme ça et au final, c'est normal parce que c'est un business énorme avec plein d'argent. C'est un monde un peu fake où tout le monde s'entend bien, mais a surtout son propre intérêt à défendre. En Formule E, LMP1 ou en WEC, c'est du pur racing pour le moment : tu viens pour faire la course, pas de la politique.

Tu serais trop gentil pour le monde de la F1 ?

Vandoorne : Je n'étais pas dans la position de Fernando Alonso, double champion du monde : j'étais un rookie, je n'avais rien prouvé... Si j'avais gagné un GP ou même fait un podium, ça m'aurait mis dans une position très différente et j'aurais eu plus de puissance partout.

" Je dois me reconstruire "

Tu as été en discussion avec une autre écurie après McLaren à l'automne 2018, laquelle était-ce ?

Vandoorne : (Il hésite) J'ai été en contact avec quelques équipes, ça ne sert à rien de les citer, mais il n'y a jamais eu beaucoup plus. Ça ne s'est pas fait pour des raisons politiques - je n'entrais pas dans les plans de certains membres de l'équipe - et financières.

La période McLaren est la première de ta vie où tu n'as pas gagné. C'est là que tu as commencé à sentir la pression ?

Vandoorne : L'approche est différente quand on n'a pas l'opportunité de se battre pour des victoires, ce que j'avais toujours eu l'habitude de faire. Chez McLaren, je démarrais ma course en me disant que je n'avais pas grand-chose à perdre. Parfois, il n'y avait même pas assez de pression. La pression m'aide à aller chercher la performance donc quand tu commences en sachant que tu ne pourras pas te battre pour la meilleure position, c'est différent. Je me donnais à 100%, mais l'adrénaline n'était pas là.

Tu sens que tu dois redorer ton image ?

Vandoorne : Oui, je dois la reconstruire parce que les deux années avec McLaren ne m'ont pas fait du bien. La priorité, c'est d'être bon en Formule E et je crois que Mercedes va me donner la possibilité de me battre pour faire des résultats. Une fois fait, les gens se rappelleront du pilote que j'étais, du vainqueur de certains championnats. Je suis toujours le même pilote, c'est juste que je n'ai pas eu le matériel pour le prouver ces dernières années.

Quel était le rôle précis de HWA RaceLab, la structure soutenue par Mercedes la saison dernière ?

Vandoorne : Prendre de l'expérience. Mercedes n'allait pas s'engager directement sous son nom et risquer d'écorner son image auprès du public. Du coup, ça a été nouveau pour tout le monde : on était un customer de Venturi donc on n'utilisait pas notre powertrain et il a fallu du temps pour tout mettre en place. On a eu pas mal de soucis techniques, j'ai fait des erreurs... c'était assez compliqué. On a beaucoup plus progressé durant la deuxième partie de saison, mais ça restait un team privé. Cette année, si l'équipe est plus ou moins la même, les moyens sont différents : le personnel passe de 30 à une septantaine, Mercedes s'occupe du powertrain, il y a une équipe marketing, une autre technique basée en Allemagne, etc. La dynamique n'est plus la même, on a vécu une fameuse transformation.

Le Courtraisien au volant de son bolide au Mexique, en début d'année., GETTY
Le Courtraisien au volant de son bolide au Mexique, en début d'année. © GETTY

" La Formule E, c'est le futur "

Ton coéquipier Nyck De Vries vient d'être champion en Formule 2. Que peut-on déduire du fait qu'il rejoigne directement un team de Formule E et pas de Formule 1 comme certains de ses prédécesseurs l'ont fait ?

Vandoorne : Il n'y a pas forcément de message... C'est sûr que la Formule 1 reste le plus gros championnat, mais la Formule E se classe directement en second : elle a connu un énorme boom en cinq ans, elle s'est professionnalisée et le nombre de constructeurs présents attire de plus en plus de pilotes. C'est le futur ! Donc c'est très intéressant pour un jeune pilote. Puis Nyck n'avait pas vraiment d'opportunités en F1, c'était donc la meilleure option. Ça ne peut pas lui faire de mal d'intégrer un constructeur comme Mercedes.

Certains reprochent à la Formule E son côté politiquement correct, cette façade pro environnement sans réel intérêt sportif.

Vandoorne : C'est un des championnats les plus compétitifs que j'aie faits. Quand on regarde le plateau des pilotes, beaucoup ont une expérience de F1 et le palmarès des autres aurait dû leur permettre de recevoir une place en F1. Si de plus en plus de grands constructeurs sont attirés par la FE, c'est qu'ils voient d'un bon oeil l'évolution de la discipline.

La Formule E ne serait pas un cimetière des éléphants des anciens pilotes de F1 ?

Vandoorne : Je ne pense pas. Peut-être que les gens le pensaient au début vu le manque de professionnalisme du championnat, mais ça a évolué. Maintenant, même après cinq ans d'existence, on ne peut pas comparer avec la F1, qui est là depuis toujours. Le championnat a encore des défauts...

Lesquels ?

Vandoorne : Les circuits, la technologie des voitures, l'hospitality, le format du week-end avec la qualification en quatre groupes - idéale pour le spectacle, moins pour les pilotes - et la course, organisées sur une journée... Heureusement, on est encore au stade où on peut expérimenter un peu.

" Je n'avais aucune expérience en 24 heures "

Comment t'es-tu retrouvé à remplacer Jenson Button aux 24 heures du Mans en juin 2019 ?

Vandoorne : J'étais en discussion avec SMP depuis un certain temps parce que j'ai été champion en GP2 en 2015 avec son équipe technique, ART Grand Prix. Pour eux, c'était assez logique de penser à moi. On a parlé de faire Sebring ( Floride, ndlr), mais on est finalement allé à Spa et au Mans. C'est en Belgique que j'ai roulé pour la première fois dans la voiture, c'était un test pour la suite et l'opportunité de piloter une LMP1 à la maison. Ça a été une super expérience bouclée, comme au Mans, sur la troisième marche du podium. C'était comme une victoire pour nous parce qu'on ne pouvait pas imaginer que tout se passerait bien pour la voiture, qui n'était jamais réellement allée au bout d'une course de six heures sans avoir de problèmes techniques. Alors 24 heures... On a été intelligent et on a bien géré le moteur. De toute façon, c'était le mieux à faire face aux Toyota.

Stoffel Vandoorne : " J'ai toujours été professionnel avec McLaren, je n'ai jamais dit comment les choses s'étaient vraiment passées. ", EMILIEN HOFMAN
Stoffel Vandoorne : " J'ai toujours été professionnel avec McLaren, je n'ai jamais dit comment les choses s'étaient vraiment passées. " © EMILIEN HOFMAN

Au moment des 24 h, tu as confié avoir suivi une préparation minutieuse...

Vandoorne : C'est tombé très tard dans mon programme et je n'avais aucune expérience, mais j'ai directement été à l'aise avec le pilotage et le comportement de la voiture. Après, la course reste particulière parce qu'elle est très longue, c'est donc au niveau du mindset ( étatd'esprit, ndlr) que le travail est le plus important. Ce n'est pas une course sprint, il faut toujours réfléchir un peu plus loin. C'est surtout le soir, à la maison, que j'ai regardé des dizaines d'heures de onboards, des vidéos dans la nuit, pour savoir comment prendre ou non des vibreurs, pour protéger la voiture, etc. Je n'ai pas vu beaucoup de séries ces soirs-là (sourire). Parce que Le Mans, ce n'est pas qu'une question de performance, c'est surtout aller au bout !

On pourrait t'y revoir dans le futur ?

Vandoorne : C'est possible. SMP ne fera pas la saison en WEC donc rien n'est confirmé pour le moment. Il reste encore pas mal de temps...

" Mon but est de revenir en F1 "

Est-ce que le fait d'avoir partagé ta saison entre l'endurance et la Formule E n'a pas eu une influence négative sur ton classement final en FE ?

Vandoorne : Je ne pense pas que ça ait changé beaucoup de choses. Le classement global ne veut pas dire grand-chose parce qu'on a eu pas mal d'abandons techniques et le but n'a jamais été de viser une place dans les qualifications. On voulait prendre de l'expérience et réussir quelques coups. On l'a fait avec beaucoup de qualifications en Super Pole, une pole position à Hong Kong, un podium à Rome et une fin de saison plus consistante en termes de points.

Quels sont les objectifs clairs de la saison ?

Vandoorne : Je suis très ambitieux. Après une année d'expérience, je veux faire un pas en avant en termes de performances et je pense que j'aurai les moyens pour le faire. Peut-être pas directement en début de saison, mais à moyen terme, c'est sûr que l'on pourra se battre dans le haut du classement. Et puis j'attends avec impatience les nouveaux circuits de Londres et Jakarta !

Tu vas rester simulateur pour Mercedes ?

Vandoorne : Certainement jusqu'à la fin de la saison 2019 puis je devrais continuer en 2020 aussi. C'est bien pour Mercedes qui profite de mes deux ans d'expérience et c'est bien pour moi de rester en contact avec la Formule 1. S'il y a des opportunités de retourner en F1 dans le futur, ça sera via cette équipe.

Ça dépend aussi de ta future saison en Formule E ?

Vandoorne : À 100% ! Mon but n'est pas uniquement de revenir en Formule 1, mais je dois reconstruire mon image. Donc si je me mets en situation idéale avec Mercedes, cela peut augmenter mes chances. Mais ça ne se fera pas à n'importe quel prix : j'ai connu la F1 dans des moments difficiles et je n'ai pas envie de revivre la même chose.

Suite au décès d'Anthoine Hubert en août à Stavelot, Charles Villeneuve a fortement critiqué le rôle de simulateur, qui ne donne pas selon lui une bonne impression du danger. Qu'en penses-tu ?

Vandoorne : Je ne suis pas vraiment d'accord. Le simulateur est surtout utilisé par les équipes pour le développement. Ma perception du danger est la même dans un simulateur ou sur circuit, je ne vais pas changer ma manière de conduire. Certains pilotes profitent d'un accident pour accélérer et tenter quelque chose, d'autres relâchent pour être sûrs de l'éviter. C'est l'approche qui diffère, pas la notion du danger.

Comment s'est développée la sécurité au sein des voitures ces dernières années ?

Vandoorne : Elle a bien évolué, au point qu'on ne pense pratiquement plus au danger. On croit souvent que c'est ultra safe, qu'il ne peut plus rien se passer donc quand un accident arrive, c'est un choc pour tout le monde. Personnellement, je n'ai jamais ressenti le danger.

" Spa, c'est la maison "

Installé depuis 2017 à l'ombre du Rocher de Monaco, Stoffel Vandoorne s'est habitué à la vie principautaire, sa densité de population, sa circulation en scooter... et son circuit, devenu un de ses favoris. " C'est un des meilleurs circuits en ville ", insiste le natif de Courtrai. " C'est vrai que certains le critiquent et le considèrent comme ennuyeux parce qu'il y a peu de dépassements. Ici, la course n'est pas aussi excitante que le build-up vers la qualification, où il faut essayer de réaliser le tour parfait pour faire toute la différence. "

Dans la foulée, impossible de ne pas en demander plus sur son circuit permanent préféré. Comme à son habitude, Stoffel ne fait pas de surprise. " Avec ses dénivelés et ses types de virages, Spa figure parmi les plus beaux pour faire la course. Et puis ça reste la "maison" où je reçois beaucoup de soutien des fans chaque fois que j'y roule. "

Stoffel Vandoorne est un amateur de cyclisme. Il court d'ailleurs parfois avec certains pros installés comme lui à Monaco. " Avant, on allait plutôt vers l'Italie, mais les automobilistes roulent comme des malades donc aujourd'hui, on préfère rester en France... où ce n'est pas moins compliqué au niveau des dénivelés. " T-shirt blanc à longues manches, jeans et baskets rouges, le pilote profite des derniers jours avant le début de la nouvelle saison de Formule E. Début septembre, Vandoorne a en effet confirmé continuer l'aventure avec Mercedes. Cet après-midi, installé à la terrasse d'un café du port monégasque, à quelques pas de l'appartement de son pote Jérôme D'Ambrosio, Stoffel parle squash, padle et Formule 1, quand même. " J'aime bien le style de Charles Leclerc. Et puis ça fait du bien de voir Ferrari se refaire une santé. " Une renaissance de l'écurie italienne que le Courtraisien vivra à distance, éloigné des paddocks de F1 depuis novembre 2018 et la fin de son expérience douloureuse avec McLaren. Un an après tes débuts en Formule E, peut-on dire que cela t'a permis de reprendre goût à la conduite ? Stoffel Vandoorne : J'ai toujours voulu continuer à conduire. Mais c'est sûr qu'après la période McLaren, je n'étais plus autant amoureux du sport qu'à mes débuts. Ça a été une bonne chose de passer en Formule E, dans un environnement plus relax où je prends plus de plaisir dans ce que je fais. Puis, réussir quelques résultats après deux années difficiles m'a reboosté. L'amour du sport est de retour. Tu t'es peu exprimé sur ton passage chez McLaren, mais tu as un jour dit ne souhaiter cette situation à personne. Vandoorne : Quand on est jeune et qu'on rêve de la F1, on croit que c'est la meilleure chose au monde. Moi, j'ai vécu les deux pires années de McLaren en terme de performances : même si je faisais la meilleure course de l'année, je terminais 14e. Tout ça pour dire qu'il y a une grosse part de perception en F1 parce qu'en réalité, quand on n'a pas la voiture, on ne peut pas faire grand-chose. Politiquement, l'équipe n'allait pas très très bien, c'était une vraie crise. Tu es resté fort silencieux à l'époque. Ce côté " corporate " ne t'a-t-il pas causé du tort ? Vandoorne : Ce n'était pas toujours facile parce que tu dois être correct vis-à-vis de l'équipe et pas vraiment toi-même dans les réponses que tu donnes. Ce n'était peut-être pas l'attitude idéale... C'est toi qui te l'imposais ou tu recevais des conseils ? Vandoorne : Un peu les deux. L'équipe aussi me demandait de m'exprimer dans son sens. Au final, ça change quoi de dire que les choses n'avancent pas ? Peut-être pour rééquilibrer les statuts avec Fernando Alonso ? Vandoorne : Pas forcément. Parce que c'est Fernando Alonso ? Vandoorne : (Hésitation) Je n'ai aucun regret par rapport à ce que j'ai fait dans l'équipe. J'ai toujours été très professionnel avec eux. Donc je ne pense pas que ça aurait changé grand-chose. Beaucoup d'observateurs accusaient Alonso de faire ami-ami avec toi notamment dans les médias pour rester au-dessus de la hiérarchie comme il l'avait déjà fait dans ses précédentes équipes. Vandoorne : Fernando a toujours été un peu comme ça. Je n'ai jamais eu de problème avec lui, maintenant il y avait toujours deux-trois personnes bien placées dans l'équipe qui faisaient en sorte que tout se passe comme Fernando le voulait. Il est à chaque fois parvenu à ses fins. Au détriment de ta situation ? Vandoorne : Oui (rire nerveux). Mais je ne pouvais pas gérer les autres membres de l'équipe. À certains moments, Alonso t'a qualifié de coéquipier le plus fort mentalement qu'il ait jamais eu. Mais à la fin, il s'est plutôt rengorgé de t'avoir battu à 21 reprises. C'est un peu barbare... Vandoorne : Ça ne m'étonne pas du tout de Fernando. La hiérarchie sociale était claire ? Vandoorne : Oui, mais ce n'est pas que de la faute de Fernando, c'est aussi celle de l'équipe qui lui a donné autant de support et de pouvoir. N'importe quel pilote aurait profité du matériel supplémentaire pour être meilleur que son coéquipier. L'ancien pilote belge Thierry Boutsen a regretté que malgré toutes les difficultés auxquelles tu as fait face, tu ne sois jamais parvenu à montrer ton vrai talent en prenant le meilleur sur Alonso. Est-ce que tu comprends ce qu'il veut dire ? Vandoorne : Oui, je comprends tout à fait parce que c'est difficile pour le public de savoir ce qui se passe à l'intérieur de l'équipe. Sur papier, je n'ai jamais été devant Alonso. Après, j'ai été un des coéquipiers les plus proches qu'il ait jamais eus, même en étant derrière. Si on avait terminé aux première et deuxième places, personne n'aurait rien dit. Le problème, c'est qu'on était 12e, 13e, 18e... Du coup, la perception était très très mauvaise. On te demandait de ne pas terminer devant Alonso ? Vandoorne : L'équipe ne m'a jamais dit que je ne pouvais pas terminer devant, mais en course, elle me demandait de le laisser passer, c'était presque toujours le cas. Le directeur exécutif Zak Brown a dit après ton départ qu'il aurait voulu te voir plus agressif, qu'en penses-tu ? Vandoorne : D'un côté il me demande de ne pas foutre le bordel dans l'équipe et de ne rien dévoiler aux médias. De l'autre, il me reproche de ne pas être agressif. J'ai respecté la décision de continuer sans moi, mais dire ça... J'ai toujours été professionnel avec l'équipe, je n'ai jamais dit comment les choses s'étaient vraiment passées ! Pourquoi ? Vandoorne : En ce moment, je n'ai pas envie de parler de ça. Ce n'est pas uniquement envers McLaren, c'est pour l'ensemble du sport. Ce n'est pas professionnel d'aller dire ce qu'il s'est réellement passé. Même si beaucoup parlent de sabotage. Vandoorne : (Il hoche la tête puis balbutie) C'est vous qui voulez savoir ! L'hypocrisie du sport de haut niveau ? Vandoorne : Ça a toujours été comme ça et au final, c'est normal parce que c'est un business énorme avec plein d'argent. C'est un monde un peu fake où tout le monde s'entend bien, mais a surtout son propre intérêt à défendre. En Formule E, LMP1 ou en WEC, c'est du pur racing pour le moment : tu viens pour faire la course, pas de la politique. Tu serais trop gentil pour le monde de la F1 ? Vandoorne : Je n'étais pas dans la position de Fernando Alonso, double champion du monde : j'étais un rookie, je n'avais rien prouvé... Si j'avais gagné un GP ou même fait un podium, ça m'aurait mis dans une position très différente et j'aurais eu plus de puissance partout. Tu as été en discussion avec une autre écurie après McLaren à l'automne 2018, laquelle était-ce ? Vandoorne : (Il hésite) J'ai été en contact avec quelques équipes, ça ne sert à rien de les citer, mais il n'y a jamais eu beaucoup plus. Ça ne s'est pas fait pour des raisons politiques - je n'entrais pas dans les plans de certains membres de l'équipe - et financières. La période McLaren est la première de ta vie où tu n'as pas gagné. C'est là que tu as commencé à sentir la pression ? Vandoorne : L'approche est différente quand on n'a pas l'opportunité de se battre pour des victoires, ce que j'avais toujours eu l'habitude de faire. Chez McLaren, je démarrais ma course en me disant que je n'avais pas grand-chose à perdre. Parfois, il n'y avait même pas assez de pression. La pression m'aide à aller chercher la performance donc quand tu commences en sachant que tu ne pourras pas te battre pour la meilleure position, c'est différent. Je me donnais à 100%, mais l'adrénaline n'était pas là. Tu sens que tu dois redorer ton image ? Vandoorne : Oui, je dois la reconstruire parce que les deux années avec McLaren ne m'ont pas fait du bien. La priorité, c'est d'être bon en Formule E et je crois que Mercedes va me donner la possibilité de me battre pour faire des résultats. Une fois fait, les gens se rappelleront du pilote que j'étais, du vainqueur de certains championnats. Je suis toujours le même pilote, c'est juste que je n'ai pas eu le matériel pour le prouver ces dernières années. Quel était le rôle précis de HWA RaceLab, la structure soutenue par Mercedes la saison dernière ? Vandoorne : Prendre de l'expérience. Mercedes n'allait pas s'engager directement sous son nom et risquer d'écorner son image auprès du public. Du coup, ça a été nouveau pour tout le monde : on était un customer de Venturi donc on n'utilisait pas notre powertrain et il a fallu du temps pour tout mettre en place. On a eu pas mal de soucis techniques, j'ai fait des erreurs... c'était assez compliqué. On a beaucoup plus progressé durant la deuxième partie de saison, mais ça restait un team privé. Cette année, si l'équipe est plus ou moins la même, les moyens sont différents : le personnel passe de 30 à une septantaine, Mercedes s'occupe du powertrain, il y a une équipe marketing, une autre technique basée en Allemagne, etc. La dynamique n'est plus la même, on a vécu une fameuse transformation. Ton coéquipier Nyck De Vries vient d'être champion en Formule 2. Que peut-on déduire du fait qu'il rejoigne directement un team de Formule E et pas de Formule 1 comme certains de ses prédécesseurs l'ont fait ? Vandoorne : Il n'y a pas forcément de message... C'est sûr que la Formule 1 reste le plus gros championnat, mais la Formule E se classe directement en second : elle a connu un énorme boom en cinq ans, elle s'est professionnalisée et le nombre de constructeurs présents attire de plus en plus de pilotes. C'est le futur ! Donc c'est très intéressant pour un jeune pilote. Puis Nyck n'avait pas vraiment d'opportunités en F1, c'était donc la meilleure option. Ça ne peut pas lui faire de mal d'intégrer un constructeur comme Mercedes. Certains reprochent à la Formule E son côté politiquement correct, cette façade pro environnement sans réel intérêt sportif. Vandoorne : C'est un des championnats les plus compétitifs que j'aie faits. Quand on regarde le plateau des pilotes, beaucoup ont une expérience de F1 et le palmarès des autres aurait dû leur permettre de recevoir une place en F1. Si de plus en plus de grands constructeurs sont attirés par la FE, c'est qu'ils voient d'un bon oeil l'évolution de la discipline. La Formule E ne serait pas un cimetière des éléphants des anciens pilotes de F1 ? Vandoorne : Je ne pense pas. Peut-être que les gens le pensaient au début vu le manque de professionnalisme du championnat, mais ça a évolué. Maintenant, même après cinq ans d'existence, on ne peut pas comparer avec la F1, qui est là depuis toujours. Le championnat a encore des défauts... Lesquels ? Vandoorne : Les circuits, la technologie des voitures, l'hospitality, le format du week-end avec la qualification en quatre groupes - idéale pour le spectacle, moins pour les pilotes - et la course, organisées sur une journée... Heureusement, on est encore au stade où on peut expérimenter un peu. Comment t'es-tu retrouvé à remplacer Jenson Button aux 24 heures du Mans en juin 2019 ? Vandoorne : J'étais en discussion avec SMP depuis un certain temps parce que j'ai été champion en GP2 en 2015 avec son équipe technique, ART Grand Prix. Pour eux, c'était assez logique de penser à moi. On a parlé de faire Sebring ( Floride, ndlr), mais on est finalement allé à Spa et au Mans. C'est en Belgique que j'ai roulé pour la première fois dans la voiture, c'était un test pour la suite et l'opportunité de piloter une LMP1 à la maison. Ça a été une super expérience bouclée, comme au Mans, sur la troisième marche du podium. C'était comme une victoire pour nous parce qu'on ne pouvait pas imaginer que tout se passerait bien pour la voiture, qui n'était jamais réellement allée au bout d'une course de six heures sans avoir de problèmes techniques. Alors 24 heures... On a été intelligent et on a bien géré le moteur. De toute façon, c'était le mieux à faire face aux Toyota. Au moment des 24 h, tu as confié avoir suivi une préparation minutieuse... Vandoorne : C'est tombé très tard dans mon programme et je n'avais aucune expérience, mais j'ai directement été à l'aise avec le pilotage et le comportement de la voiture. Après, la course reste particulière parce qu'elle est très longue, c'est donc au niveau du mindset ( étatd'esprit, ndlr) que le travail est le plus important. Ce n'est pas une course sprint, il faut toujours réfléchir un peu plus loin. C'est surtout le soir, à la maison, que j'ai regardé des dizaines d'heures de onboards, des vidéos dans la nuit, pour savoir comment prendre ou non des vibreurs, pour protéger la voiture, etc. Je n'ai pas vu beaucoup de séries ces soirs-là (sourire). Parce que Le Mans, ce n'est pas qu'une question de performance, c'est surtout aller au bout ! On pourrait t'y revoir dans le futur ? Vandoorne : C'est possible. SMP ne fera pas la saison en WEC donc rien n'est confirmé pour le moment. Il reste encore pas mal de temps... Est-ce que le fait d'avoir partagé ta saison entre l'endurance et la Formule E n'a pas eu une influence négative sur ton classement final en FE ? Vandoorne : Je ne pense pas que ça ait changé beaucoup de choses. Le classement global ne veut pas dire grand-chose parce qu'on a eu pas mal d'abandons techniques et le but n'a jamais été de viser une place dans les qualifications. On voulait prendre de l'expérience et réussir quelques coups. On l'a fait avec beaucoup de qualifications en Super Pole, une pole position à Hong Kong, un podium à Rome et une fin de saison plus consistante en termes de points. Quels sont les objectifs clairs de la saison ? Vandoorne : Je suis très ambitieux. Après une année d'expérience, je veux faire un pas en avant en termes de performances et je pense que j'aurai les moyens pour le faire. Peut-être pas directement en début de saison, mais à moyen terme, c'est sûr que l'on pourra se battre dans le haut du classement. Et puis j'attends avec impatience les nouveaux circuits de Londres et Jakarta ! Tu vas rester simulateur pour Mercedes ? Vandoorne : Certainement jusqu'à la fin de la saison 2019 puis je devrais continuer en 2020 aussi. C'est bien pour Mercedes qui profite de mes deux ans d'expérience et c'est bien pour moi de rester en contact avec la Formule 1. S'il y a des opportunités de retourner en F1 dans le futur, ça sera via cette équipe. Ça dépend aussi de ta future saison en Formule E ? Vandoorne : À 100% ! Mon but n'est pas uniquement de revenir en Formule 1, mais je dois reconstruire mon image. Donc si je me mets en situation idéale avec Mercedes, cela peut augmenter mes chances. Mais ça ne se fera pas à n'importe quel prix : j'ai connu la F1 dans des moments difficiles et je n'ai pas envie de revivre la même chose. Suite au décès d'Anthoine Hubert en août à Stavelot, Charles Villeneuve a fortement critiqué le rôle de simulateur, qui ne donne pas selon lui une bonne impression du danger. Qu'en penses-tu ? Vandoorne : Je ne suis pas vraiment d'accord. Le simulateur est surtout utilisé par les équipes pour le développement. Ma perception du danger est la même dans un simulateur ou sur circuit, je ne vais pas changer ma manière de conduire. Certains pilotes profitent d'un accident pour accélérer et tenter quelque chose, d'autres relâchent pour être sûrs de l'éviter. C'est l'approche qui diffère, pas la notion du danger. Comment s'est développée la sécurité au sein des voitures ces dernières années ? Vandoorne : Elle a bien évolué, au point qu'on ne pense pratiquement plus au danger. On croit souvent que c'est ultra safe, qu'il ne peut plus rien se passer donc quand un accident arrive, c'est un choc pour tout le monde. Personnellement, je n'ai jamais ressenti le danger.