Cheikhou Kouyaté installe sa grande carcasse et son sourire contagieux dans le somptueux lobby du 5 étoiles occupé par les Mauves à Belek, et c'est parti pour une heure et demie de confidences. Souvent logiques, parfois étonnantes, à l'occasion hilarantes.
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Cheikhou Kouyaté installe sa grande carcasse et son sourire contagieux dans le somptueux lobby du 5 étoiles occupé par les Mauves à Belek, et c'est parti pour une heure et demie de confidences. Souvent logiques, parfois étonnantes, à l'occasion hilarantes. Cheikhou Kouyaté : Ben oui... Si je dis que je suis content de ne pas être en pleine préparation pour la CAN, je me mens à moi-même. Je suis déçu. Mais c'est la loi du sport. La prochaine fois, on ira. Exactement. Ma sagesse et ma croyance en Dieu, qui avait décidé qu'on n'irait pas en Afrique du Sud. On avait deux matches coupe-gorge contre la Côte-d'Ivoire, on les a mal négociés. Défaite là-bas puis un match fou chez nous, arrêté à un quart d'heure de la fin alors que c'était 0-2. Des supporters du Sénégal sont devenus dingues, ils ont lancé un tas de trucs sur la pelouse, des pierres et tout ça. Ils ne nous en voulaient pas, ils étaient fâchés sur l'arbitre. Mais notre élimination était logique. On n'est pas au niveau des Ivoiriens : c'est une grande équipe avec plein d'expérience. Il faut voir la nôtre, c'est plein de jeunes. On sera au top dans quelques années, pour le moment on construit. C'est demain que le peuple sera content. Oui. Je n'étais pas à l'aise, comme mes coéquipiers parce qu'on avait de la famille dans les tribunes et ça chauffait. Et surtout, tous les joueurs étaient déçus par le public. Parce que des réactions pareilles ne ressemblent pas aux Sénégalais. Des gens de la Téranga, donc des pacifiques par définition. Oui, vu comme ça, c'était peut-être plus chouette d'aller à Londres. Mais la CAN, c'est quand même quelque chose de très sacré en Afrique ! C'est pour ça que nos supporters ont réagi aussi violemment contre la Côte-d'Ivoire. Oui mais bon, quand tu tombes sur la Côte-d'Ivoire dans les barrages... C'étaient les play-offs de la mort. Contre un adversaire normal, on aurait sans doute gagné. Imagine que les Ivoiriens aient été éliminés : la déception aurait été encore plus forte chez eux que chez nous. C'est clair. Nos supporters ne comprennent pas qu'avec autant de talent, on n'y aille pas. Maintenant, la Belgique a trouvé la pièce qui manquait à son puzzle : un grand coach. Ça saute aux yeux : les Diables se font à nouveau plaisir et les gens ont envie d'aller au stade. Ils font rêver, c'est beau. Marc Wilmots a fait le mix : de la mentalité et du jeu. Il n'y a plus qu'à trouver la bonne pièce au Sénégal. Pour le moment, il n'y a pas d'entraîneur (ndlr, la nomination d'Alain Giresse n'avait pas encore été actée au moment de l'interview). Le Sénégal était carrément favori après avoir tout explosé dans les éliminatoires. Mais quand le tournoi s'est annoncé, ça a commencé à déraper : plus d'esprit d'équipe, plus rien, et rien que des défaites au bout du compte. Subitement, l'esprit sénégalais n'était plus là. C'est devenu chacun pour soi, plus personne n'a eu envie de se battre pour le gars d'à côté, il y avait des clans. C'était fini, ça ne servait même plus à rien de jouer. Et pourtant, du talent, il y en avait. Avant le tournoi, plusieurs personnes m'avaient demandé pourquoi je n'étais pas sélectionné. J'avais répondu que ce n'était pas ma place dans cette équipe du top. Il y avait plein de stars, tous des gars qui, dans leur club, étaient les meilleurs défenseurs, les meilleurs médians, les meilleurs attaquants. C'est vrai, mais des stars pareilles, tu en trouves une dizaine dans le noyau de la Côte-d'Ivoire. Kolo Touré, Yaya Touré, Didier Zokora, tu as vu où ils jouent ? Et il y a Didier Drogba, évidemment. Chez nous, Demba Ba est bien parti pour faire le même chemin que Drogba, mais à côté, je te répète qu'il y a plein de jeunes qui ont encore beaucoup à prouver. La base de l'équipe de demain, c'est le noyau qui a participé aux Jeux de Londres. Il faut nous donner deux ans. Je n'avais que 12 ans mais j'ai des images fortes plein la tête. Ça avait commencé fort avec la victoire contre la France qui était encore championne du monde et championne d'Europe. Je me souviens que ce jour-là, personne au Sénégal ne travaillait, à part le président... Tout le monde disait que le Sénégal allait se ramasser mais c'était 1-0 pour nous après une heure et demie. Cette génération a donné plein d'espoir aux suivantes. Des gars sont devenus immortels au pays grâce à ce Mondial : Khalilou Fadiga, Aliou Cissé, Ferdinand Coly, Bouba Diop, El Hadji Diouf,... Il y a quelques mois, on a organisé une grande fête pour le dixième anniversaire de cette victoire historique, tous les joueurs étaient là, c'était fantastique. Pour le foot, évidemment. J'avais dit que je ne fermais la porte à personne. A partir du moment où la Fédération sénégalaise ne m'appelait pas, je considérais que ce serait un honneur de jouer avec les Diables. Mais dès que j'ai été convoqué au pays, c'était fini, je n'y pensais plus. Avec le recul, je comprends que ça aurait été très mal pris si j'avais demandé un autre passeport et si je m'étais mis au service des Belges. Dans mon quartier de Dakar, il n'y avait jamais eu d'international. J'étais leur rêve, leur ambassadeur. Quand j'ai eu ma première cap, il y a plein de gens qui ont chialé. Certainement. Les gens auraient été dégoûtés, on m'aurait insulté, craché dessus, on aurait dit que je ne faisais ça que pour l'argent et que je marchais sur le drapeau sénégalais parce que j'avais honte de ma nationalité. J'ai bien fait de ne pas prendre le risque ! Il y a plusieurs footballeurs sénégalais qui sont devenus français et ça ne s'est pas nécessairement bien passé pour eux au pays... Je fais un peu des deux. Disons que là-bas aussi, je perds de plus en plus mon étiquette de box-to-box. On me considère progressivement comme un pur défenseur central. Hé, mais je crois à fond en moi, hein ! Quand je me dis que je peux jouer, je sais que je vais jouer... Qu'est-ce qui est impossible quand tu es ambitieux ? Tous les footballeurs disent qu'ils ont de l'ambition. Chez beaucoup, ce ne sont que des paroles. Maintenant, c'est clair que contre Kompany... C'est le meilleur défenseur du monde. Tu le mets au Real, tu le mets au Barça, il joue tout le temps. Il ne lui manque rien, c'est l'exemple à suivre. Quand il joue, je ne regarde que lui et ça m'apprend des choses. Il a parfois des passages à vide, comme n'importe quel joueur, mais quand il est à 100 % et se sent bien, personne ne passe. Demande par exemple à Wayne Rooney quel défenseur il déteste croiser... Ah, mais là, on ne parle plus de la même chose. Messi, c'est le... messie du foot. Ce n'est pas un footballeur, c'est un envoyé, un extraterrestre. Je te rassure : même pas peur ! Quand on m'a interrogé avant le tirage de la Ligue des Champions, j'ai dit que je souhaitais Manchester United ou le Barça. Le joueur de foot qui n'a pas envie d'affronter les stars de clubs pareils n'est pas un joueur de foot. Imaginer un match contre Rooney ou Messi, ça me donne déjà des frissons. Ils me mettraient peut-être des patates, mais au moins je saurais ce qu'il me manque pour jouer dans leurs championnats. Et j'y arriverai. Si Dieu me préserve, si je n'ai pas de blessures, j'y serai dans quelques années. Non, même pas : dans quelques mois ! Quand je quitterai Anderlecht, ce sera pour l'Angleterre. L'Allemagne, c'est magnifique aussi, mais c'est la Premier League qui me fait flipper. La Russie ou une autre destination du même genre, pas maintenant. J'ai un plan de carrière. Je sais que j'ai les qualités pour aller très haut, à moi de ne pas déraper. Il y a plein de risques. Me dire que je suis arrivé parce que je suis à Anderlecht. Les grands joueurs sont des gars humbles. Il y a aussi l'alcool, les femmes, la tentation de faire n'importe quoi avec son argent. Un intérêt concret, c'est une offre officielle qui arrive dans ton club. Anderlecht n'a rien reçu. Quand je suis retourné en vacances au Sénégal, on m'a dit : -Pourquoi tu as refusé tous ces clubs ? Tout ce qui paraît dans les journaux n'est pas l'Evangile. Aujourd'hui, je sais que je suis à Anderlecht jusqu'à la fin de la saison. On a commencé un truc, je veux le terminer avec l'équipe, faire un gros deuxième tour et gagner un nouveau titre. Pas du tout. Imagine qu'on perde deux fois directement, il se passe quoi après ? Les autres prennent de la confiance, on commence à douter. Janvier ne sera pas simple : Gand en Coupe, ensuite Zulte Waregem, Lokeren et le Standard en championnat. Et il faudra encore aller à Bruges. Ils m'ont appris que j'étais prêt pour partir dans un plus grand championnat. Maintenant, j'en suis sûr. Pour moi, ces tests ont été réussis à 100 %. Je voulais déjà aller aux Jeux surtout pour en savoir plus sur mon vrai niveau, et là aussi, je m'en étais bien sorti. J'ai joué contre Daniel Sturridge, Ryan Giggs, Aaron Ramsey, Edinson Cavani, Luis Suarez, Giovani Dos Santos. Regarde leur parcours. Contre eux, j'ai vu ce que je devais améliorer. Je l'ai à nouveau compris en Ligue des Champions. Et pour y arriver, c'est en Angleterre que je dois partir. Contre Malaga chez nous, Javier Saviola a fait très mal pendant une mi-temps. Au match aller à Milan, j'attendais mieux de Giampaolo Pazzini. Mais l'équipe était malade, et dans ces cas-là, beaucoup de joueurs sont malades. Oui... Encore quelques petits trucs à régler, puis on pourra le dire. Celui qui m'inspirait le plus, il ne joue plus. C'est Roland Juhasz. Mon guide, celui qui m'a permis de devenir encore plus guerrier qu'avant, qui m'a imposé d'être un leader derrière. Il me gueulait dessus quand je faisais une erreur parce qu'il voulait qu'on m'apprécie dans mon nouveau rôle de défenseur. Complètement. Parce que je ne me sentais pas prêt pour devenir le leader de la défense. Juhasz me disait souvent qu'il fallait parler pour être quelqu'un derrière. Si je le fais aujourd'hui, c'est grâce à lui. C'est fou. Après une semaine avec nous, on avait l'impression qu'il était à Anderlecht depuis cinq ans. On se comprend super bien. (Il rigole). Ah, là, c'est assez spécial. Il me parle en anglais, que je ne comprends pas. Je m'adresse à lui en français, qu'il ne maîtrise pas non plus. On complète avec des gestes. Quand il essaie le français et quand je tente l'anglais, on fait tous les deux des fautes de langue... C'est marrant et magnifique. Parce qu'il a le talent. L'engagement. Et un culot monstre. Il y a des gars qui arrivent à Anderlecht et choisissent le risque zéro, font simplement leur boulot pour ne pas commettre d'erreurs. Nuytinck, il fonce. Il se retrouve régulièrement près du rectangle d'en face. Il a compris un truc : ici, tu as peu de crédit, tu dois être bon tout de suite, sans quoi tu risques de t'enfoncer et de ne jamais jouer. Comme s'il n'avait pas voulu passer par une période d'adaptation. Normalement, non. J'ai définitivement trouvé ma place. Il y a suffisamment de connaisseurs qui m'en ont convaincu. Dont Hein Vanhaezebrouck et Ariel Jacobs. Plusieurs personnes qui savent de quoi elles parlent m'ont dit : -Ce n'est pas sûr que tu ne pourrais pas faire une belle carrière dans l'entrejeu, mais c'est certain que tu peux aller très loin si tu restes en défense. J'ai bien fait de reculer. Kompany avait fait la même chose. (Il rigole). Pepe, Carles Puyol, Gérard Piqué. Ah... Shakira... C'est clair qu'il a bien choisi... (Il éclate de rire). Deux choses : ma relance et ma concentration. Parfois, j'ai encore tendance à me dire que c'est fini quand on mène par un ou deux buts d'écart. John van den Brom me dit : -Même si c'est 10-0, tu dois rester top. Je suis conscient que j'ai toujours un manque à ce niveau-là. Si je dois prendre un exemple dans notre noyau, c'est Marcin Wasilewski. Même en semaine, il est toujours concentré à 200 %. Au niveau physique aussi, il me reste encore un peu de boulot. Mais tout le reste, je l'ai. Il y a des attaquants qui se disent : -Oh purée, qu'est-ce qu'il est mince, il ne va pas faire le poids. C'est un atout pour moi. OK, je ne suis pas gros, mais je suis dur à l'intérieur. Il faut venir au contact avec moi pour le comprendre. ?PAR PIERRE DANVOYE À BELEK (TURQUIE)" L'alcool, les femmes, la tentation de faire n'importe quoi avec mon argent : je ne dois pas déraper. " " Si je joue contre Messi, il me mettra peut-être des patates, mais au moins je saurai ce qu'il me manque. "