Oradea. Une ville universitaire en Roumanie, à la frontière avec la Hongrie. Une cité comparable, chez nous, à Gand. On y trouve encore de tristes et typiques blocs d'appartements érigés au temps du communisme. Mais aussi, et c'est ce qui frappe, une vraie envie de moderniser les lieux. Les parcs communaux sont rafraîchis, les églises sont en parfait état, les places sont proprettes, tout est nickel le long du Cris, le fleuve qui traverse Oradea. Les thermes de Baile Felix, haut lieu touristique, sont à deux pas. Mais ce n'est pour ça que nous nous sommes déplacés, avant que n'éclate la crise du coronavirus.
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Oradea. Une ville universitaire en Roumanie, à la frontière avec la Hongrie. Une cité comparable, chez nous, à Gand. On y trouve encore de tristes et typiques blocs d'appartements érigés au temps du communisme. Mais aussi, et c'est ce qui frappe, une vraie envie de moderniser les lieux. Les parcs communaux sont rafraîchis, les églises sont en parfait état, les places sont proprettes, tout est nickel le long du Cris, le fleuve qui traverse Oradea. Les thermes de Baile Felix, haut lieu touristique, sont à deux pas. Mais ce n'est pour ça que nous nous sommes déplacés, avant que n'éclate la crise du coronavirus. Dans le centre-ville, sur le Dimitrie Cantemir Bulevardul particulièrement fréquenté, on tombe sur le bâtiment qui abrite la Mihai Nesu Foundation. Des dizaines d'enfants y passent chaque jour. Ils ont, tous, l'un ou l'autre handicap moteur. Qu'ils soient paralysés de naissance, qu'ils soient autistes, qu'ils souffrent du syndrome de Down. Dries Mertens est passé ici il y a trois ans. Pendant ses vacances d'été, il a rendu visite à son pote Mihai Nesu. Ils ont été coéquipiers à Utrecht pendant deux saisons, de 2009 à 2011. Jusqu'au jour où un choc à l'entraînement a mis fin au rêve du Roumain. Une chute en apparence banale a laissé des traces terribles : une vertèbre cervicale brisée et une paralysie à vie. " Je me dis parfois que c'était comme ça, que ça devait arriver, que ça m'a permis de commencer une nouvelle vie ", lance Mihai Nesu (37 ans). Il est face à nous dans son petit bureau de ce centre de rééducation qu'il a lancé en 2015. Une centaine d'enfants handicapés moteurs y suivent toutes sortes de thérapies. Il y a une liste d'attente. Pour plus d'un an... " Ce que je fais aujourd'hui, c'est bien plus essentiel que ce que je faisais quand j'étais footballeur. Je crois vraiment que mon malheur a servi une cause plus importante. Dès que je me suis retrouvé au sol sur le terrain d'entraînement, j'ai compris que mon corps ne réagissait plus. Je n'arrivais plus à respirer et j'avais une grosse hémorragie. Normalement, dans une situation pareille, ton cerveau flanche et tu ne survis pas. Mais j'ai survécu. Et je n'ai même pas eu de séquelles cérébrales. C'est un miracle. " Dries Mertens a vécu tout ça en première ligne. Pour lui aussi, ça a été un terrible choc ( voir encadré). Il avait 24 ans et était en train de percer avec le FC Utrecht. Ce jour-là, il a compris qu'il valait mieux ne pas vivre de grands projets. Parce que tout peut s'effondrer en deux secondes. Encore aujourd'hui, il évoque régulièrement cet accident quand il accorde une interview. Il estime que ce 10 mai 2011 l'a formé. Comme footballeur. Mais surtout comme homme. Le Dries Mertens épicurien que l'on connaît, le gars toujours bien luné, unanimement apprécié, a donc pris forme à ce moment-là. " J'étais déjà comme ça mais ça a encore renforcé mes traits de caractère. J'ai compris que la vie pouvait basculer à tout moment, et donc qu'il valait mieux profiter de chaque instant. Mihai était un garçon très sain, il mettait de l'argent de côté, il avait des plans pour l'avenir. En quelques secondes, tout est tombé à l'eau et il s'est retrouvé dans un fauteuil roulant. " Cet été-là, Mertens a quitté Utrecht pour le PSV Eindhoven. Mais il a continué à rendre régulièrement visite à son ancien coéquipier, qui a passé les premières années de sa rééducation aux Pays-Bas. Il allait le voir, il lui envoyait des messages sur WhatsApp, il l'appelait. Ou il lui dédiait un but. Comme ce 16 février 2013 dans un match opposant le PSV à Utrecht justement. Mihai Nesu revient sur cette anecdote et on sent que ça lui fait plaisir de la remettre sur le tapis. " Dries m'avait invité pour ce match et il m'avait prévenu qu'il allait marquer pour moi. Il l'a fait. Mais il ne savait pas où j'étais dans le stade. Il a commencé à courir partout pour montrer un message sous son maillot. Pas de chance, j'étais à l'opposé du stade. Je n'ai donc vu la photo qu'après le match. Et ça m'a beaucoup bouleversé. " Et pourtant, au départ, ils n'étaient pas les meilleurs amis du monde. " On avait un bon contact, sans plus ", continue le Roumain. " Je restais beaucoup à la maison alors que Dries était beaucoup plus sorteur. Mais après l'accident, il a toujours gardé le contact, ça veut dire beaucoup. Ça illustre sa bonté. Je ne veux pas dire par là que ceux qui ne se sont plus manifestés ne sont pas des gars bien, mais parfois, tu as tes problèmes et tu n'as pas envie d'être confronté aux difficultés des autres. J'ai des amis qui refusent de mettre un pied dans mon centre parce qu'ils ne s'en sentent pas capables. Dries, lui, il a toujours été bien dans sa peau et ça ne le dérange pas. Il me traite comme si j'étais un gars en parfaite santé. C'est pour ça qu'il est aussi populaire en Italie. Il est bien vu partout où il passe, en fait. Dries n'est pas obligé de me consacrer du temps, il a sa vie à Naples, il est une star là-bas. Pourtant, il s'occupe de moi. Quand il est venu ici il y a trois ans, on est allés au resto, il a visité le centre, il était présent au gala où on a rassemblé des fonds. On s'est aussi revus aux États-Unis, quand j'étais en rééducation en Californie. Il était à une centaine de kilomètres du centre où je travaillais et il a fait le détour pour me voir. Ça a été un moment fantastique. " Dries Mertens et Mihai Nesu sont encore régulièrement en contact, ils s'appellent ou échangent des messages. Son grade de supporter de la Juve n'empêche pas le Roumain de suivre le Napoli à la trace. Par contre, il ne va pas voir de matches au stade. À cause de sa mobilité compliquée et de ses responsabilités dans son centre. " On a seulement fait un pari. Le jour où Naples est champion, il m'emmène là-bas et il paie tout. Je serai partant. " Même si le gars reste positif, ça n'a pas été simple pour lui de trouver de nouveaux objectifs dans sa vie. Durant les premiers mois qui ont suivi l'accident, il a simplement dû réapprendre les choses les plus simples : respirer sans assistance, parler, manger. " La première fois que j'ai pu de nouveau avaler un morceau de pain, ça a été un moment particulier. " Il est aujourd'hui dans un fauteuil et il arrive juste à bouger un peu les bras. C'est avec la bouche et un crayon qu'il commande son smartphone. Comme ça, il envoie des messages, répond à des mails, travaille des photos pour ses médias sociaux. Il dessine aussi. Et pas de simples dessins sans importance ! Il est ici question d'un plan XXL de centre de rééducation à construire en dehors de la ville. Il n'est pas peu fier de nous montrer son projet. On y voit un bâtiment central avec plusieurs espaces de thérapie, une piscine intérieure pour des séances d'hydrothérapie, une ferme pour notamment l'hippothérapie, un jardin botanique où les enfants pourront apprendre l'art du jardinage, une plaine de jeu pour le développement sensoriel, etc. Il y aura aussi quelques chambres à destination de parents qui y emmèneront leurs enfants. Les travaux coûteront 3,5 millions d'euros. Le terrain appartient déjà à la Mihai Nesu Foundation. " Nous n'avons pas de connexion avec le politique parce que nous voulons rester indépendants. Nous sommes une ONG. " À côté de ça, 500.000 euros ont déjà été récoltés. Pour la plus grande partie du solde, l'ancien footballeur compte sur des entreprises locales. " En Roumanie, les entreprises peuvent consacrer 20 % de leurs bénéfices à des oeuvres au lieu de verser ces montants au fisc. Mais il est aussi important de mettre sur pied des actions à plus petite échelle, comme une action par SMS qui nous rapportera moins d'argent mais doit permettre d'impliquer les gens. " La Mihai Nesu Foundation aide déjà une centaine d'enfants, le nombre devrait être multiplié par trois quand le nouveau centre sera opérationnel. L'homme derrière le projet n'avait pas prévu qu'il prendrait une telle ampleur. " On a commencé avec un espace de thérapie et un kiné ", explique Iulia Bacaran, bras droit de Mihai Nesu. En 2014, George Ogararu, ancien joueur roumain de l'Ajax Amsterdam, l'a présentée à Mihai. Quelques mois plus tard, ils avaient tous les deux compris que leur initiative était une nécessité dans ce pays. " Les handicapés, dans la société roumaine, c'est toujours un sujet tabou ", continue Iulia. " Je pense que c'est un héritage des années de communisme. À l'époque, on les cachait. Les parents étaient censés devoir payer pour une faute, un péché. La situation a évolué entre-temps, mais beaucoup de Roumains ne savent toujours pas comment ils doivent s'y prendre avec des handicapés, qu'ils soient handicapés physiques ou mentaux. " Elle-même a été confrontée à cette situation particulière. " Je n'oublierai jamais mon premier jour ici. Un jeune entièrement paralysé est arrivé, il ne savait même plus tenir sa tête droite. Je ne savais pas ce que je devais faire. Mais je me suis convaincue que c'était plus qu'un métier. Petit à petit, on apprend à découvrir d'autres aspects. Il y a des enfants qui ne savent pas parler mais qui se créent un propre univers. Ils t'entendent, ils te voient, ils te comprennent. Mais chez eux, tout se passe autrement. Ils envoient des signaux avec leurs yeux, ou par un petit geste, ça peut être aussi un sourire. " Nous voyons tout ça... Pendant notre visite guidée du centre, nous tombons sur Sarah, une jolie fillette de six ans atteinte de paralysie cérébrale. Comme Mihai Nesu, elle doit s'adonner chaque jour à des exercices musculaires. Le but n'est pas de la faire évoluer vers une guérison mais simplement de lui permettre de ne pas être encore plus atteinte. Plus loin, Estera est prise de spasmes. Elle ne contrôle pas ses muscles, et à dix-sept ans, elle continue l'apprentissage de la marche. Elle arrive à faire quelques mètres sous nos yeux, nous levons le pouce. Elle rigole, l'air gêné. Puis nous découvrons un soignant qui s'occupe de Matei, un magnifique gamin de cinq ans. Il est atteint d'hypotonie, ce qui veut dire que son cerveau a du mal à faire passer les impulsions au corps. Des exercices sont censés améliorer sa vitesse de réaction. Les cas les plus compliqués sont les autistes. Comme Rianna. Rien que notre présence la trouble, elle s'agite. On nous explique que c'est normal. Les enfants autistes réagissent très fort aux changements soudains dans leur entourage. Rianna est recroquevillée sur elle-même, elle sait à peine communiquer, elle ne sait faire qu'un nombre limité de mouvements. " À l'origine, on ne devait accueillir que des enfants souffrant de paralysie cérébrale ", dit Iulia. " Mais on a vite compris qu'on ne pouvait pas exclure les sujets autistes et ceux qui souffrent du syndrome de Down. Ils peuvent toujours aller en hôpital, mais d'abord, ça coûte très cher. Il faut compter près de 5.000 euros par mois alors que le revenu moyen en Roumanie se situe entre 400 et 800 euros, et chez nous, ils ne paient que 10 % du prix total. Et puis, à l'hôpital, ils ne peuvent que faire des séjours de trois semaines, deux fois par an. Et dans les écoles, on fait cohabiter des enfants qui ont des diagnostics différents, ça n'a pas de sens. C'est important de consacrer très tôt une thérapie ciblée à un enfant avec paralysie cérébrale, et de lui consacrer du temps tous les jours. Comme ça, il garde un espoir de guérison. Pas une guérison complète, évidemment, mais un enfant atteint de ça peut apprendre à marcher. On a reçu des enfants qui savaient seulement ramper. Des années plus tard, ils quittaient le centre en marchant. " Mihai est présent chaque jour au centre. C'est frappant de voir à quel point les enfants aiment passer du temps avec lui. Et l'inverse est tout aussi vrai. Il les connaît tous par leur prénom. Les enfants et les parents lui font confiance parce qu'il a été un footballeur célèbre, mais aussi parce qu'il partage leurs soucis de santé. La fondation, c'est aussi une communauté de parents. " On a déjà vu, dans la salle d'attente, des parents qui tombaient dans les bras d'autres parents. Certains sont contents de pouvoir être un peu débarrassés de leur enfant quand il vient ici - c'est dur à dire mais c'est la réalité. Les parents forment une communauté, ils ont créé un groupe Facebook, ils s'échangent des avis et des conseils, ils s'encouragent mutuellement. " Le soutien moral est parfois encore plus important que la thérapie physique. Mihai Nesu s'en est rendu compte pendant les premières années de sa rééducation. Il s'est retrouvé en fauteuil en 2011. Sa compagne l'a quitté quelques mois plus tard. Puis ses parents sont décédés en 2014. Sa mère a succombé à un cancer, ensuite son père à une crise cardiaque. " Mon père vivait très mal ma paralysie. Lui-même était fort porté sur le sport et la compétition. Voir son fils subitement réduit à vivre en fauteuil, il ne l'a pas supporté. Après mon accident, son état de santé s'est vite dégradé. " Mihai lui-même a eu du mal à se reprendre en mains, dans un premier temps. " Je me suis demandé quels buts je pouvais encore avoir ? Ce que je pourrais encore faire ? Est-ce que ça avait un sens de continuer à vivre ? Est-ce que Dieu existait ? Et si oui, pourquoi m'avait-il fait ça ? Je suis parti à la recherche de différentes formes de croyance. J'ai beaucoup lu, beaucoup parlé, je suis allé dans des églises. Je me suis finalement retrouvé dans la religion orthodoxe. En 2016, un an après l'ouverture du complexe, j'ai senti un gros changement à l'intérieur de moi. Du jour au lendemain, pour ainsi dire, tous mes doutes ont disparu, aussi mes idées noires et l'impression de ne plus avoir d'objectifs dans ma vie. Tu ne peux aider les autres que si tu te contrôles toi-même. " Et il conclut sur ces phrases étonnantes ! " Ce que j'ai vécu après mon accident, je dis souvent que c'est un miracle. Parfois, je suis plus heureux que quand je jouais au foot. Il y a des gens qui me traitent de fou quand je dis ça, mais c'est la vérité. Et tout ça malgré la douleur, parce que, la nuit surtout, j'en bave. Mais le lendemain, une fois au centre, quand je vois des enfants qui sourient, j'oublie tout. "