Istvan Gulyas (45 ans) était un gai luron, un comique de première : c'était hier, il y a un an, une éternité... Que reste-t-il de ce Hongrois atypique qui signa des prouesses dans le but du Sporting de Charleroi (63 matches entre 1992 et 1996) avant d'en devenir l'entraîneur adjoint et le préparateur des gardiens ? Un homme brisé qui tourne en rond. Le sourire est toujours là par moments mais on sent qu'il est forcé. La mobilité, elle, s'est carrément taillée pour de bon. " Je suis foutu ", lance Golyo.
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Istvan Gulyas (45 ans) était un gai luron, un comique de première : c'était hier, il y a un an, une éternité... Que reste-t-il de ce Hongrois atypique qui signa des prouesses dans le but du Sporting de Charleroi (63 matches entre 1992 et 1996) avant d'en devenir l'entraîneur adjoint et le préparateur des gardiens ? Un homme brisé qui tourne en rond. Le sourire est toujours là par moments mais on sent qu'il est forcé. La mobilité, elle, s'est carrément taillée pour de bon. " Je suis foutu ", lance Golyo. Chaque journée dans sa maison de Gerpinnes lui semble longue comme une saison de footballeur sans victoire retentissante. Cinq hernies discales, trois opérations, du métal dans le dos et une situation financière précaire, cela laisse de grosses traces. Ses problèmes de dos ne datent pas d'hier. Ils l'avaient déjà obligé à mettre fin à sa carrière. Istvan Gulyas : Mon destin a basculé en 1994. J'ai commencé à souffrir du dos, Gaston Colson m'a envoyé chez un spécialiste qui a cru que quelques piqûres bien placées suffiraient. Mais il en fallait beaucoup plus pour me soulager. Une première hernie discale s'était formée et je suis passé une première fois sur le billard. Pour beaucoup, c'était déjà synonyme de fin de carrière. Je me suis battu, j'ai bossé comme un fou et j'ai fini par revenir dans l'équipe. Mais l'année suivante, rebelote. Et là, c'était fini pour moi. J'ai toutefois eu une chance énorme : Luka Pe-ruzovic a insisté pour qu'on m'intègre dans le staff. Le crash. J'échauffais Bertrand Laquait avant un match amical du Sporting à Auxerre. En lui lançant un ballon à 25 mètres, j'ai glissé et je suis tombé en avant. La douleur est vite devenue atroce. Je pouvais encore à peine bouger. Le retour en car a été un enfer. Je ne sentais plus ma jambe gauche. Je suis directement allé à l'hôpital : ils m'ont gardé, je devais à nouveau me faire opérer. Le médecin qui m'avait opéré les deux premières fois n'a plus voulu intervenir : c'était trop délicat, il fallait remplacer deux disques détruits par deux artificiels, poser une plaque métallique et des vis pour souder trois vertèbres dans le bas de mon dos. L'opération a duré une journée et, les trois jours qui ont suivi, j'ai souffert le martyre. Je garde notamment le souvenir d'une infirmière qui prenait son service le soir et m'injectait de la morphine en cachette, en plus des doses prescrites. Je planais complètement avec ces produits, mais au moins, la douleur devenait un peu moins insupportable. Comme vous dites... Des personnes de la compagnie d'assurances estiment sans doute que je ne suis pas encore assez meurtri. Elles disent que ce n'est pas un accident de travail, et pour moi, ça change tout d'un point de vue financier (voir encadré). L'affaire va passer devant les tribunaux, et si on ne me donne pas raison, je ne sais pas ce que je vais devenir. Faire vivre une femme et deux adolescents avec 1.200 euros bruts par mois, c'est complètement impossible. J'ai des douleurs insupportables dans le dos, dans une jambe, dans un pied. Les chirurgiens ne me laissent même pas d'illusions : c'est normal après avoir été charcuté comme je l'ai été. Des nerfs ont été coupés puis recoupés. La plaque qui me fixe trois vertèbres m'a fait perdre toute la mobilité du bas de mon dos : je suis incapable de ramasser un objet au sol et je n'arrive plus à porter des poids de plus de cinq kilos. Mes enfants doivent me mettre mes chaussettes et mes chaussures. J'ai très mal quand je reste assis plus de 5 minutes. Je souffre quand je suis couché. C'est mieux quand je reste debout, mais je ne peux pas marcher longtemps car la douleur revient vite. Je fais des petites balades dans mon quartier, mais je ne sors plus que le soir, à la nuit tombée, parce que je ne supporte pas qu'on me dévisage comme un handicapé. Marcher en boitant, vous trouvez ça valorisant ? Oui, je fais de la dépression. Normal, non ? J'ai toujours eu une vie hyper active et c'est terrible de se retrouver diminué comme ça, du jour au lendemain. J'ai beaucoup changé mentalement et je sais que ce n'est pas toujours évident à vivre pour ma femme et mes deux fils. Avant, quand je rentrais de l'entraînement, j'étais vidé et je leur foutais la paix. Aujourd'hui, je ne suis plus jamais fatigué et je tourne en rond. Forcément, cela joue sur mon caractère. Les médecins me disent de faire des séances de kiné mais j'ai arrêté pour des raisons financières. Comment voulez-vous que je paye ça avec 1.200 euros par mois ? Je compense en faisant des exercices moi-même. J'ai mon petit outillage à la maison et c'est au moins un bon prétexte pour encore profiter de ce que j'ai appris pendant ma formation d'entraîneur à l'Union Belge. Ne m'en parlez pas. Le manque d'humanité de certaines personnes du club me fait aussi mal que mes blessures. Au moment de mon opération, j'ai passé trois semaines à l'Hôpital Civil, en face du stade. Il suffisait de traverser le boulevard pour venir m'encourager. La première semaine, je n'ai vu personne et je me suis dit que les dirigeants avaient sans doute beaucoup de travail. Mais le manque d'intérêt s'est ensuite confirmé. Pas un coup de fil, rien. Le staff est fantastique : Jacky Mathijssen, Dante Brogno, Raymond Mommens et Didier Beugnies sont directement venus aux nouvelles et ils continuent à s'intéresser à mes problèmes. Trois joueurs montrent aussi qu'ils ne m'ont pas oublié : Bertrand Laquait, Frank Defays et Laurent Macquet. Les autres ? Ceux avec lesquels j'ai travaillé pendant des années ? Ils m'ont complètement oublié du jour au lendemain. Je reçois encore régulièrement un coup de fil de Robert Waseige, Luka Peruzovic, Enzo Scifo et Michel Bertinchamps. Et je suis en contact régulier avec Jean-Pierre Deprez, l'avocat du club, qui va m'aider dans ma lutte pour que l'accident de travail soit reconnu. Mais ne me demandez pas ce que je pense de tous les autres gens du club. C'est honteux. Pour eux, j'ai arrêté d'exister dès le soir de mon accident. J'ai passé 13 ans au Sporting, vous trouvez ça normal ? Ouais... Ils ont fait remplir une déclaration d'accident par un médecin du Sporting qui n'était même pas à Auxerre le soir où j'ai fait ma chute. Il a parlé d'un " mouvement de rotation lors de l'interception d'un ballon ". N'importe quoi : je suis tombé en lançant une balle, c'est complètement différent. Je suis sûr que cette déclaration a influencé les gens de la compagnie d'assurances. Quand je me suis inquiété de ce papier, il n'était pas daté, le club ne l'avait même pas renvoyé à la compagnie... Je ne comprends toujours pas pourquoi le Sporting n'a pas fait remplir la déclaration par le toubib qui avait assisté à la scène. J'ai demandé au club de payer la facture de mon opération (960 euros) et d'autres frais : refusé. On a aussi voulu me reprendre ma voiture après trois ou quatre mois : ils m'ont alors fait remarquer qu'ils avaient déjà été très gentils de me la laisser pendant autant de temps alors que je ne travaillais plus pour eux ! A ce moment-là, un de mes fils m'a inscrit à Sporta, le syndicat des footballeurs. Sporta et le Sporting ont finalement trouvé un arrangement pour la voiture. Mais cela ne change rien pour certaines personnes : Gulyas est mort... On m'a jeté comme un kleenex. Dégage... Je rappelle que je suis toujours sous contrat à durée indéterminée avec le Sporting et que je me suis blessé en travaillant pour ce club. Je suis incapable de rester assis pendant deux heures, mais on ne m'a de toute façon pas fait comprendre que ma présence ferait plaisir aux gens du club. Les autres années, j'avais droit à quatre abonnements ; cette saison, j'ai dû négocier à l'arraché pour en recevoir deux. Non, évidemment. Il suffirait que je shoote un bon coup dans un ballon pour faire sauter la plaque qui me tient trois vertèbres. Et je me retrouverais pour la vie dans un fauteuil roulant. Mon seul espoir, c'est de retrouver une vie plus ou moins normale. C'est terrible de ne plus pouvoir aller en voiture jusqu'à Bruxelles à cause de douleurs insupportables dès que je reste assis un peu trop longtemps. Conduire moi-même, il ne faut même plus m'en parler pour le moment : impossible de débrayer avec ce pied gauche qui a perdu toute sa force. On verra plus tard, avec une boîte automatique peut-être. Je vois ma jambe gauche perdre du volume de semaine en semaine. Du bas du genou jusqu'aux orteils, je n'ai pratiquement plus de sensibilité. On pourrait frapper avec un marteau, je ne sentirais pratiquement rien. Lors de la dernière opération, on a dû couper un nerf qui commande une partie du pied. Les nerfs, ça repousse : le chirurgien me l'a bien expliqué. Mais ça repousse d'un centimètre par an. Comme il y a près d'un mètre entre l'endroit de l'opération et mon pied, tout sera à nouveau en ordre dans... 100 ans (il rigole). Evidemment. Je n'aurais jamais souffert du dos si j'avais fait carrière dans un bureau. C'est mon plus grand regret : si c'était à refaire, je ne pratiquerais plus jamais ce sport. Jamais. Je pense que certaines méthodes d'entraînement qu'on applique ici ne me convenaient pas. A 32 ans, j'ai découvert le travail dans un bac à sable aménagé devant le but. J'ai bossé dans ce sable pendant des années et je suis persuadé que mes premiers problèmes viennent de là. Pierre Danvoye" Si c'était à refaire, JE NE JOUERAIS PLUS JAMAIS AU FOOT "