Vendredi 7 juin 2019, la Belgique est en émoi suite à la signature d'Eden Hazard au Real Madrid. Une dizaine de jours plus tard, c'est Janice Cayman qui rejoint Lyon, un peu l'équivalent féminin du club merengue. Quadruples championnes d'Europe en titre, treize fois lauréates du championnat de France, les filles de l'OL balaient tout sur leur passage, fortes d'un effectif composé notamment de la Ballon d'Or Ada Hegerberg, de la meilleure joueuse UEFA de l'année Lucy Bronze, d'Amandine Henry ou encore de Wendie Renard. Un effectif de stars, où la Belge de 30 ans, qui rêve de goûter à nouveau aux joies d'un titre après avoir été sacrée en Belgique et aux États-Unis, va devoir s'imposer.

Les hommes gagnent beaucoup trop. " Janice Cayman

Janice, tu viens d'arriver dans la meilleure équipe d'Europe. Le challenge est grand, car tu n'es plus sûre de ta place.

JANICE CAYMAN : Je le savais en y allant. C'est là tout le défi. Mais j'aime sentir que je progresse. C'est la raison qui m'a poussée à signer. Tout est super professionnel là-bas. L'objectif, c'est simple, c'est tout gagner.

Tu as la sensation de progresser à chaque moment ?

CAYMAN : Oui, car on travaille beaucoup la technique. Rien que l'intensité des jeux que l'on fait à l'entraînement est plus haute. J'ai l'impression d'être entrée dans une autre dimension. À Montpellier, il y avait de bonnes joueuses aussi, mais elles étaient un peu plus jeunes. Ici, on est toutes internationales. C'est fou, car il y a toujours quatre ou cinq internationales qui ne figurent même pas dans les dix-huit retenues.

Qu'as-tu ressenti quand l'OL t'a appelée ?

CAYMAN : C'était une surprise, mais j'ai vite réfléchi à l'impact que ça allait avoir sur ma carrière. Je savais que ça pouvait me mettre en danger pour la sélection, par rapport à mon temps de jeu. Mais, c'était le meilleur moment pour moi pour aller là-bas.

Ces conditions de travail très pros te rappellent ce que tu as vécu aux États-Unis ?

CAYMAN : Oui, c'est le sentiment que j'ai eu la première fois que j'ai visité les installations. Il y a tout.

Comment s'est passé ton départ pour les States ?

CAYMAN : À cette époque, j'étais à Tirlemont. Le coach de l'équipe de l'Université de Floride, à Tallahassee, m'a appelée, car il avait une Néerlandaise sous ses ordres. Il se trouve qu'elle avait joué avec Femke Maes ( ancienne gloire des Red Flames, 86 caps, ndlr) aux Pays-Bas. Et il avait demandé à cette joueuse si elle ne connaissait pas quelques jeunes Belges talentueuses. Femke lui avait renseigné mon nom. C'était un honneur de la voir me nommer, car c'est une référence pour le foot belge.

" J'avais fait le tour en Belgique "

Que retiens-tu de la mentalité américaine ?

CAYMAN : Avant d'aller là-bas, je préférais naturellement gagner, mais j'étais plus relax. Là, c'est tout pour la gagne. Ça finit par s'imprégner en toi, tu deviens comme ça. Tu es dégoûtée de perdre le moindre match. Et c'est positif.

Là-bas, tu penses avoir progressé à quels niveaux ?

CAYMAN : L'intensité m'a beaucoup apporté. Mentalement aussi, j'ai évolué, car j'ai dû gérer le fait de ne pas toujours jouer. Le coach me disait que j'étais forte, que j'apportais plein de choses, mais il ne me faisait pas jouer. C'était dur à vivre. Mais il ne faut pas perdre sa confiance en soi.

Tu y repenses un peu, vu ta situation à Lyon ?

CAYMAN : Oui, car je n'ai pas joué le premier match. Mais ça ne signifie pas que je n'ai pas le niveau. C'est juste que le coach, Jean-Luc Vasseur, possède un excellent noyau. Il faut juste continuer à tout donner.

Tu peux décrire les conditions de jeu aux USA ?

CAYMAN : À Tallahassee, c'était super, car les universités bénéficient de pas mal d'argent. Les vestiaires étaient top, avec des chargeurs USB, des placards personnels. Les terrains sont des vrais billards, on se croirait sur un green de golf. Tu disposes d'un kiné, d'un médecin. On avait même des étudiants en kiné qui étaient en stage et qui nous apportaient nos gourdes pendant nos pauses boissons. C'est un truc qui m'est resté en mémoire. Avant de partir, je jouais pour Tirlemont, qui n'était pas une mauvaise équipe. Mais au niveau des installations, du suivi, c'était totalement différent. On ne faisait pas de fitness, on était moins des athlètes. Ne serait-ce que les straps, ça n'existe pas toujours en Belgique. Or, ce sont peut-être des détails, mais ils ont leur importance pour le bien-être des joueuses. Cela dit, c'est bien de voir que les choses changent ici aussi.

Janice Cayman : " À Lyon, il y a toujours quatre ou cinq internationales qui ne figurent même pas dans les dix-huit retenues. ", belgaimage
Janice Cayman : " À Lyon, il y a toujours quatre ou cinq internationales qui ne figurent même pas dans les dix-huit retenues. " © belgaimage

Tu as vite compris que si tu voulais passer pro, tu devais t'expatrier ?

CAYMAN : Je sentais que j'avais un peu fait le tour en Belgique. J'avais été championne, j'avais disputé le tournoi qualificatif pour la Ligue des Champions avec Tirlemont. J'avais déjà hésité un an avant, puis j'ai fini par sauter le pas en 2009. C'était aussi un rêve d'aller là-bas.

À partir de quel âge tu t'es dit que tu pouvais vraiment vivre de ta passion ?

CAYMAN : C'est venu petit à petit. Aux États-Unis, je voyais bien qu'il y avait un championnat professionnel, mais pendant deux ans, il n'était plus organisé. Donc, même là-bas, il n'y avait pas d'assurance d'être pro et ce n'était pas simple financièrement. C'est quand je suis revenue en France, à Juvisy, que ça a germé. Là-bas, je n'étais que semi-pro, mais ça bougeait. Je suis devenue 100 % pro à New York, puis à Montpellier. Pour ma génération, ça a mis du temps à venir, mais pour les jeunes, ça sera différent.

À Juvisy, tu n'étais donc que semi-pro.C'était quoi ton activité en dehors du foot ?

CAYMAN : La première année, après avoir bouclé mes études en éducation physique à la KUL, j'ai bossé chez Carrefour. Il fallait bien vivre et c'était l'un de nos sponsors, donc c'était plus facile de s'y faire engager. Je travaillais dans le rayon multimédias. Parfois à la vente, parfois dans la réserve, pour remplir les rayons. Ce n'était pas l'idéal, mais c'était un bon apprentissage. Oui, il y a des gens qui font ce boulot et ce n'est pas facile pour eux. Ça t'apprend le respect. Ensuite, j'ai fait de l'animation sportive avec des enfants après les heures d'école. C'était chouette, mais c'était fatigant, car on devait enchaîner directement avec les entraînements.

Je bossais chez Carrefour parce que les revenus du foot ne me suffisaient pas. " Janice Cayman

" L'Escarpin d'Or, c'était frustrant "

Tu as été sacrée Soulier d'Or en 2017, il était temps que ce trophée soit créé, non ?

CAYMAN : Oui, car avant, c'était l'Escarpin d'Or ( un prix qui récompensait la plus belle compagne ou épouse d'un joueur, ndlr). C'était un peu frustrant. Mais les décideurs se rendent tout doucement compte qu'on réalise les mêmes choses que les hommes. Parfois même plus, car nous, on ne peut pas faire voyager nos familles avec nous. Or, ça fait vraiment du bien de les voir lors d'un tournoi international. C'est donc bien de bénéficier de cette reconnaissance.

Le succès du Mondial, comment l'as-tu vécu ?

CAYMAN : Je suis allée voir Brésil - Australie à Montpellier. Tout était très pro, autant que ce à quoi ont droit les messieurs. La finale à Lyon, c'était magnifique. J'étais à côté des familles des joueuses américaines. C'était drôle. Ça fait du bien de voir le respect que les gens ont pour nous. Ça nous motive. J'espère que tous les sports moins mis en avant vivront ça aussi. Car que ce soit du foot, du handball ou du hockey, chacun exerce sa passion, après tout.

On peut imaginer que tu avais un petit pincement au coeur en allant voir les matches, vu l'élimination de la Belgique en barrages qualificatifs...

CAYMAN : Oui. Au début, je me suis dit que je n'allais même pas suivre la Coupe du Monde. Puis bon, au final, la passion a pris le dessus. J'étais contente pour les copines qui étaient sélectionnées. Mais c'est dommage, car je pense qu'on aurait pu sortir quelque chose.

Hegerberg boycotte la sélection norvégienne car elle considère que sa fédération ne traite pas les joueuses et les joueurs sur un pied d'égalité. L'inégalité salariale, justement, quel est ton avis là-dessus ?

CAYMAN : Le problème, c'est que l'écart est tellement grand qu'il est difficile de se dire qu'on doit atteindre une égalité parfaite. Les hommes gagnent beaucoup trop par rapport à la population. Les montants sont irréalistes. Je me dis juste que ça serait bien que les filles puissent vivre de leur passion, tout en mettant un peu de côté, histoire de ne pas s'inquiéter juste après leur retraite sportive. Oui, on aura besoin de travailler, mais ce n'est peut-être pas si mal.

Que répondrais-tu à ceux qui disent que c'est logique, car il y a moins d'engouement pour les femmes ?

CAYMAN : Pfffff. (Elle sourit). Un peu ça ! Le foot masculin, c'est en flux continu. On a droit à un peu plus de place, donc il faut nous accorder du temps pour conquérir le public. Mais les vrais amateurs de sport apprécient les deux types de foot. Tout est une question de médias, de sponsoring. C'est un peu le jeu.

" Notre jeu est plus tactique que celui des hommes "

Les Red Flames progressent, elles aussi.Et l'objectif reste le même : se qualifier pour les grandes compétitions.

CAYMAN : Oui, inévitablement, la reconnaissance passe par les résultats. On a encore sept matches à gagner afin de nous qualifier pour l'EURO 2021 et ça ne sera pas facile ( les Flames, qui sont dans le groupe de la Suisse, de la Roumanie et de la Lituanie, ont déjà battu la Croatie 6-1, grâce notamment à un triplé Cayman, ndlr).Ce serait évidemment parfait si on pouvait éviter les barrages. On a disputé des matches amicaux la saison dernière contre des adversaires parfois théoriquement plus faibles. Ce qui nous a forcées à faire le jeu. On jouera aussi contre la Suisse, le gros morceau de notre groupe, qui nous avait sorties dans la course au Mondial. Tout le monde y pensera, je crois. Mais il va falloir jouer juste.

Tu es à 97 caps chez les Flames, le record est toujours dans la poche d'Aline Zeler, avec 111 caps.Tu y penses parfois ?

CAYMAN : Si je peux l'avoir, pourquoi pas ? Mais je n'ai que du respect pour Aline et toutes ses sélections. Ça fait mal de la voir partir. C'est vraiment une très grande dame de notre foot.

Le coaching, ça te parle ?

CAYMAN : Oui, j'ai déjà le diplôme UEFA B et je suis les cours pour obtenir le diplôme UEFA A. Peut-être pas pour être entraîneuse principale, mais c'est intéressant, car ça me permet d'en apprendre encore plus sur le jeu.

Tu as dit que les femmes étaient parfois meilleures tactiquement.

CAYMAN : Peut-être que parfois, on va plus réfléchir à comment jouent nos adversaires. Tiens, si elles évoluent avec telle ou telle animation, on peut peut-être avancer une de nos défenseuses de telle ou telle manière, etc. Les hommes y vont parfois plus à l'instinct. Notre jeu est plus tactique que le leur. Attention, plein de joueurs sont excellents également dans ce domaine, mais c'est une de nos forces.

Tu sens une différence entre un coaching masculin ou féminin ?

CAYMAN : Franchement, ça ne change rien. J'ai été coachée par des femmes en sélection et à Juvisy, et maintenant par des hommes. Si le coach est bon, il est bon.

C'était un bon signal que les deux nations finalistes du Mondial soient coachées par des femmes ?

CAYMAN : Oui, car ça montre que ça importe peu que ce soit un homme ou une femme aux commandes. Une femme aussi peut avoir des résultats. C'est un signal fort. En France, Corinne Diacre avait coaché des hommes à Clermont, en Ligue 2. Ce n'est pas facile de rentrer dans ce monde-là, mais si tu as des résultats avec une équipe, ça peut bouger.

© belgaimage

" Il y a aura toujours des machos "

La Coupe du Monde en France était la première grande compétition post-#metoo.Penses-tu que ce succès est un peu le résultat de cette réflexion globale ?

JANICE CAYMAN : Oui, je pense que la femme prend de plus en plus la place qu'elle mérite dans la société. Beaucoup d'hommes ont également changé leur opinion à ce propos, se disent qu'il n'y a pas de raison de voir une différence exister entre les genres. Car on a les mêmes compétences, chacun avec nos caractéristiques, évidemment. Il y aura toujours des machos ! Mais à nous de prouver qu'ils sont dans le faux. De leur montrer que les filles aussi peuvent faire ce qu'elles veulent, comme jouer au foot, par exemple. Mais aujourd'hui, on ne nous regarde plus de travers quand on dit qu'on est footeuse. Les gens sont plutôt enthousiastes.

Vendredi 7 juin 2019, la Belgique est en émoi suite à la signature d'Eden Hazard au Real Madrid. Une dizaine de jours plus tard, c'est Janice Cayman qui rejoint Lyon, un peu l'équivalent féminin du club merengue. Quadruples championnes d'Europe en titre, treize fois lauréates du championnat de France, les filles de l'OL balaient tout sur leur passage, fortes d'un effectif composé notamment de la Ballon d'Or Ada Hegerberg, de la meilleure joueuse UEFA de l'année Lucy Bronze, d'Amandine Henry ou encore de Wendie Renard. Un effectif de stars, où la Belge de 30 ans, qui rêve de goûter à nouveau aux joies d'un titre après avoir été sacrée en Belgique et aux États-Unis, va devoir s'imposer. Janice, tu viens d'arriver dans la meilleure équipe d'Europe. Le challenge est grand, car tu n'es plus sûre de ta place.JANICE CAYMAN : Je le savais en y allant. C'est là tout le défi. Mais j'aime sentir que je progresse. C'est la raison qui m'a poussée à signer. Tout est super professionnel là-bas. L'objectif, c'est simple, c'est tout gagner. Tu as la sensation de progresser à chaque moment ? CAYMAN : Oui, car on travaille beaucoup la technique. Rien que l'intensité des jeux que l'on fait à l'entraînement est plus haute. J'ai l'impression d'être entrée dans une autre dimension. À Montpellier, il y avait de bonnes joueuses aussi, mais elles étaient un peu plus jeunes. Ici, on est toutes internationales. C'est fou, car il y a toujours quatre ou cinq internationales qui ne figurent même pas dans les dix-huit retenues. Qu'as-tu ressenti quand l'OL t'a appelée ? CAYMAN : C'était une surprise, mais j'ai vite réfléchi à l'impact que ça allait avoir sur ma carrière. Je savais que ça pouvait me mettre en danger pour la sélection, par rapport à mon temps de jeu. Mais, c'était le meilleur moment pour moi pour aller là-bas. Ces conditions de travail très pros te rappellent ce que tu as vécu aux États-Unis ? CAYMAN : Oui, c'est le sentiment que j'ai eu la première fois que j'ai visité les installations. Il y a tout. Comment s'est passé ton départ pour les States ? CAYMAN : À cette époque, j'étais à Tirlemont. Le coach de l'équipe de l'Université de Floride, à Tallahassee, m'a appelée, car il avait une Néerlandaise sous ses ordres. Il se trouve qu'elle avait joué avec Femke Maes ( ancienne gloire des Red Flames, 86 caps, ndlr) aux Pays-Bas. Et il avait demandé à cette joueuse si elle ne connaissait pas quelques jeunes Belges talentueuses. Femke lui avait renseigné mon nom. C'était un honneur de la voir me nommer, car c'est une référence pour le foot belge. Que retiens-tu de la mentalité américaine ? CAYMAN : Avant d'aller là-bas, je préférais naturellement gagner, mais j'étais plus relax. Là, c'est tout pour la gagne. Ça finit par s'imprégner en toi, tu deviens comme ça. Tu es dégoûtée de perdre le moindre match. Et c'est positif. Là-bas, tu penses avoir progressé à quels niveaux ? CAYMAN : L'intensité m'a beaucoup apporté. Mentalement aussi, j'ai évolué, car j'ai dû gérer le fait de ne pas toujours jouer. Le coach me disait que j'étais forte, que j'apportais plein de choses, mais il ne me faisait pas jouer. C'était dur à vivre. Mais il ne faut pas perdre sa confiance en soi. Tu y repenses un peu, vu ta situation à Lyon ? CAYMAN : Oui, car je n'ai pas joué le premier match. Mais ça ne signifie pas que je n'ai pas le niveau. C'est juste que le coach, Jean-Luc Vasseur, possède un excellent noyau. Il faut juste continuer à tout donner. Tu peux décrire les conditions de jeu aux USA ? CAYMAN : À Tallahassee, c'était super, car les universités bénéficient de pas mal d'argent. Les vestiaires étaient top, avec des chargeurs USB, des placards personnels. Les terrains sont des vrais billards, on se croirait sur un green de golf. Tu disposes d'un kiné, d'un médecin. On avait même des étudiants en kiné qui étaient en stage et qui nous apportaient nos gourdes pendant nos pauses boissons. C'est un truc qui m'est resté en mémoire. Avant de partir, je jouais pour Tirlemont, qui n'était pas une mauvaise équipe. Mais au niveau des installations, du suivi, c'était totalement différent. On ne faisait pas de fitness, on était moins des athlètes. Ne serait-ce que les straps, ça n'existe pas toujours en Belgique. Or, ce sont peut-être des détails, mais ils ont leur importance pour le bien-être des joueuses. Cela dit, c'est bien de voir que les choses changent ici aussi. Tu as vite compris que si tu voulais passer pro, tu devais t'expatrier ? CAYMAN : Je sentais que j'avais un peu fait le tour en Belgique. J'avais été championne, j'avais disputé le tournoi qualificatif pour la Ligue des Champions avec Tirlemont. J'avais déjà hésité un an avant, puis j'ai fini par sauter le pas en 2009. C'était aussi un rêve d'aller là-bas. À partir de quel âge tu t'es dit que tu pouvais vraiment vivre de ta passion ? CAYMAN : C'est venu petit à petit. Aux États-Unis, je voyais bien qu'il y avait un championnat professionnel, mais pendant deux ans, il n'était plus organisé. Donc, même là-bas, il n'y avait pas d'assurance d'être pro et ce n'était pas simple financièrement. C'est quand je suis revenue en France, à Juvisy, que ça a germé. Là-bas, je n'étais que semi-pro, mais ça bougeait. Je suis devenue 100 % pro à New York, puis à Montpellier. Pour ma génération, ça a mis du temps à venir, mais pour les jeunes, ça sera différent. À Juvisy, tu n'étais donc que semi-pro.C'était quoi ton activité en dehors du foot ? CAYMAN : La première année, après avoir bouclé mes études en éducation physique à la KUL, j'ai bossé chez Carrefour. Il fallait bien vivre et c'était l'un de nos sponsors, donc c'était plus facile de s'y faire engager. Je travaillais dans le rayon multimédias. Parfois à la vente, parfois dans la réserve, pour remplir les rayons. Ce n'était pas l'idéal, mais c'était un bon apprentissage. Oui, il y a des gens qui font ce boulot et ce n'est pas facile pour eux. Ça t'apprend le respect. Ensuite, j'ai fait de l'animation sportive avec des enfants après les heures d'école. C'était chouette, mais c'était fatigant, car on devait enchaîner directement avec les entraînements. Tu as été sacrée Soulier d'Or en 2017, il était temps que ce trophée soit créé, non ? CAYMAN : Oui, car avant, c'était l'Escarpin d'Or ( un prix qui récompensait la plus belle compagne ou épouse d'un joueur, ndlr). C'était un peu frustrant. Mais les décideurs se rendent tout doucement compte qu'on réalise les mêmes choses que les hommes. Parfois même plus, car nous, on ne peut pas faire voyager nos familles avec nous. Or, ça fait vraiment du bien de les voir lors d'un tournoi international. C'est donc bien de bénéficier de cette reconnaissance. Le succès du Mondial, comment l'as-tu vécu ? CAYMAN : Je suis allée voir Brésil - Australie à Montpellier. Tout était très pro, autant que ce à quoi ont droit les messieurs. La finale à Lyon, c'était magnifique. J'étais à côté des familles des joueuses américaines. C'était drôle. Ça fait du bien de voir le respect que les gens ont pour nous. Ça nous motive. J'espère que tous les sports moins mis en avant vivront ça aussi. Car que ce soit du foot, du handball ou du hockey, chacun exerce sa passion, après tout. On peut imaginer que tu avais un petit pincement au coeur en allant voir les matches, vu l'élimination de la Belgique en barrages qualificatifs...CAYMAN : Oui. Au début, je me suis dit que je n'allais même pas suivre la Coupe du Monde. Puis bon, au final, la passion a pris le dessus. J'étais contente pour les copines qui étaient sélectionnées. Mais c'est dommage, car je pense qu'on aurait pu sortir quelque chose. Hegerberg boycotte la sélection norvégienne car elle considère que sa fédération ne traite pas les joueuses et les joueurs sur un pied d'égalité. L'inégalité salariale, justement, quel est ton avis là-dessus ? CAYMAN : Le problème, c'est que l'écart est tellement grand qu'il est difficile de se dire qu'on doit atteindre une égalité parfaite. Les hommes gagnent beaucoup trop par rapport à la population. Les montants sont irréalistes. Je me dis juste que ça serait bien que les filles puissent vivre de leur passion, tout en mettant un peu de côté, histoire de ne pas s'inquiéter juste après leur retraite sportive. Oui, on aura besoin de travailler, mais ce n'est peut-être pas si mal. Que répondrais-tu à ceux qui disent que c'est logique, car il y a moins d'engouement pour les femmes ? CAYMAN : Pfffff. (Elle sourit). Un peu ça ! Le foot masculin, c'est en flux continu. On a droit à un peu plus de place, donc il faut nous accorder du temps pour conquérir le public. Mais les vrais amateurs de sport apprécient les deux types de foot. Tout est une question de médias, de sponsoring. C'est un peu le jeu. Les Red Flames progressent, elles aussi.Et l'objectif reste le même : se qualifier pour les grandes compétitions.CAYMAN : Oui, inévitablement, la reconnaissance passe par les résultats. On a encore sept matches à gagner afin de nous qualifier pour l'EURO 2021 et ça ne sera pas facile ( les Flames, qui sont dans le groupe de la Suisse, de la Roumanie et de la Lituanie, ont déjà battu la Croatie 6-1, grâce notamment à un triplé Cayman, ndlr).Ce serait évidemment parfait si on pouvait éviter les barrages. On a disputé des matches amicaux la saison dernière contre des adversaires parfois théoriquement plus faibles. Ce qui nous a forcées à faire le jeu. On jouera aussi contre la Suisse, le gros morceau de notre groupe, qui nous avait sorties dans la course au Mondial. Tout le monde y pensera, je crois. Mais il va falloir jouer juste. Tu es à 97 caps chez les Flames, le record est toujours dans la poche d'Aline Zeler, avec 111 caps.Tu y penses parfois ? CAYMAN : Si je peux l'avoir, pourquoi pas ? Mais je n'ai que du respect pour Aline et toutes ses sélections. Ça fait mal de la voir partir. C'est vraiment une très grande dame de notre foot. Le coaching, ça te parle ? CAYMAN : Oui, j'ai déjà le diplôme UEFA B et je suis les cours pour obtenir le diplôme UEFA A. Peut-être pas pour être entraîneuse principale, mais c'est intéressant, car ça me permet d'en apprendre encore plus sur le jeu. Tu as dit que les femmes étaient parfois meilleures tactiquement.CAYMAN : Peut-être que parfois, on va plus réfléchir à comment jouent nos adversaires. Tiens, si elles évoluent avec telle ou telle animation, on peut peut-être avancer une de nos défenseuses de telle ou telle manière, etc. Les hommes y vont parfois plus à l'instinct. Notre jeu est plus tactique que le leur. Attention, plein de joueurs sont excellents également dans ce domaine, mais c'est une de nos forces. Tu sens une différence entre un coaching masculin ou féminin ? CAYMAN : Franchement, ça ne change rien. J'ai été coachée par des femmes en sélection et à Juvisy, et maintenant par des hommes. Si le coach est bon, il est bon. C'était un bon signal que les deux nations finalistes du Mondial soient coachées par des femmes ? CAYMAN : Oui, car ça montre que ça importe peu que ce soit un homme ou une femme aux commandes. Une femme aussi peut avoir des résultats. C'est un signal fort. En France, Corinne Diacre avait coaché des hommes à Clermont, en Ligue 2. Ce n'est pas facile de rentrer dans ce monde-là, mais si tu as des résultats avec une équipe, ça peut bouger.