Le 26 juin, sur la piste de Cottbus, Kristina Vogel (27 ans) a heurté à 60 km/h une jeune Néerlandaise qui exerçait son départ. Celle-ci s'en est tirée avec des égratignures mais Vogel a été gravement blessée au dos et évacuée en hélicoptère dans un hôpital de Berlin. Pendant des mois, rien n'a filtré sur son état de santé. Il était interdit d'en parler. Seuls ses proches et sa famille savaient ce qu'il en était. Il y a quelques semaines, elle a parlé avec une franchise incroyable des suites de sa chute. Krsitina Vogel, deuxième du Mondial 2017 en keirin derrière Nicky Degrendele, est partiellement paralysée.
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Le 26 juin, sur la piste de Cottbus, Kristina Vogel (27 ans) a heurté à 60 km/h une jeune Néerlandaise qui exerçait son départ. Celle-ci s'en est tirée avec des égratignures mais Vogel a été gravement blessée au dos et évacuée en hélicoptère dans un hôpital de Berlin. Pendant des mois, rien n'a filtré sur son état de santé. Il était interdit d'en parler. Seuls ses proches et sa famille savaient ce qu'il en était. Il y a quelques semaines, elle a parlé avec une franchise incroyable des suites de sa chute. Krsitina Vogel, deuxième du Mondial 2017 en keirin derrière Nicky Degrendele, est partiellement paralysée. Tu conserves des souvenirs de ton accident ? KRISTINA VOGEL : C'était un jour comme les autres. Le soleil brillait, on voulait s'entraîner puis aller boire un cocktail car mon coéquipier Max Levy fêtait son anniversaire. Je m'entraînais au sprint avec Pauline Grabosch. On pédalait dans une position très aérodynamique. Un moment donné, j'ai pris la tête puis tout est devenu noir. Je ne me rappelle plus rien jusqu'à mon réveil, allongée sur la piste. Comment t'es-tu réveillée ? VOGEL : J'étais couchée au milieu de la piste, la tête légèrement en bas. J'ai pensé qu'il fallait respirer puis j'ai vu plusieurs personnes se précipiter vers mois. J'ai réalisé qu'il s'était passé quelque chose de grave. J'ai ensuite ressenti une terrible pression, comme si tout mon corps était en train de gonfler. Mes vêtements me semblaient soudain trop petits, surtout mes chaussures. J'ai demandé qu'on me les enlève mais ça a pris beaucoup de temps car j'utilisais des lacets spéciaux. Puis j'ai vu quelqu'un s'en aller avec mes chaussures alors que je n'avais pas réalisé qu'on les avait enfin ôtées. J'ai alors compris : je suis paralysée, je ne pourrai plus jamais marcher. Tu as paniqué ? VOGEL : Non. J'ai pensé qu'il fallait rester calme, que les médecins allaient arriver et m'aider. Mon coéquipier Max Levy était à mes côtés. Je me rappelle lui avoir dit : - Ne me laisse pas seule, j'ai besoin d'une main. Je devais pouvoir m'accrocher à quelqu'un pendant que j'essayais de comprendre ce qui m'était arrivé. Tu souffrais ? VOGEL : J'avais du mal à respirer. Je me suis intimé l'ordre de ne pas pleurer, de me détendre. J'ai vraiment eu mal quand un infirmier a placé un coussin sous moi. La route vers l'hôpital, sur une route pavée, a été horrible. Mon ami Michael était à la clinique à mon arrivée. Il paraît que je lui ai dit que j'allais immédiatement arrêter le sport. On m'a opérée et j'ai beaucoup souffert à mon réveil. Michael et ma mère ne pouvaient même pas me caresser la main. On m'a dit assez vite que j'étais paralysée mais je l'avais déjà compris. Comment as-tu réagi ? VOGEL : Quelque part, j'étais soulagée de l'avoir compris : je n'ai pas été complètement groggy. Plus vite on accepte une situation, mieux on peut la cadrer. J'ai répondu qu'il fallait voir ce qu'on pouvait encore faire. À partir d'où es-tu paralysée ? VOGEL : Ma moelle épinière est coupée à hauteur de la septième vertèbre thoracique. Je sens ma peau mais il n'y a plus de liaison avec le dos. C'est très difficile à décrire. Quels ont été tes principaux défis après l'accident ? VOGEL : Pendant les deux premières semaines, je me suis battue comme je ne l'avais encore jamais fait. Pour survivre. J'ai subi une seconde opération et j'ai attrapé une grave infection pulmonaire. On m'a placée en coma artificiel plusieurs jours. Les médecins avaient un mal fou à me donner des antidouleurs. Mon corps les rejetait. J'ai souvent cru que j'allais mourir. Quand as-tu pris place dans une chaise roulante pour la première fois ? VOGEL : Le 19 juillet, trois semaines après l'accident. On m'avait attachée pour que je ne tombe pas. C'était assez rapide. Je pouvais déjà me retourner au lit, me brosser les dents et laver le haut de mon corps. Tout ce que je veux, c'est progresser. Souvent, je m'entraîne avec un theraband dans mon lit, quand personne ne me voit. Ça m'occupe. Je ne pourrais pas supporter de rester allongée en attendant que quelqu'un me retourne toutes les x heures. La patience n'est pas ta principale qualité ? VOGEL : Les médecins l'ont rapidement compris. Ils sont surpris que certaines choses aillent si vite. J'essaie d'être positive. J'ai toujours été convaincue que ça avait un impact positif sur le corps. Mais, par moments, je suis au fond du trou, bien sûr. Alors, je téléphone à des amis. À la suite de ton accident, personne ne savait comment tu allais. Pourquoi ? VOGEL : Je voulais guérir loin de tout le monde. Maintenant, je peux dire comment je vais. Quelque part, je voudrais être une source de motivation pour les autres. La vie continue, même quand le sort s'acharne sur nous. Dans mon cas, la vie continue sur quatre roues au lieu de deux. Mes bras me servent aussi de jambes, désormais. Tu as déjà eu un grave accident en 2009. Que s'était-il passé ? VOGEL : Je rentrais à la maison à vélo et quelqu'un a subitement pris ma priorité. J'ai fait un vol plané au-dessus de l'auto et perdu cinq dents. J'aurais déjà pu être paralysée car ma cinquième vertèbre thoracique était brisée mais mes muscles, solides, m'ont protégée. Ça n'était pas grand-chose comparé à ce qui vient de m'arriver. Après cet accident, combien de temps t'a-t-il fallu pour remonter à vélo ? VOGEL : J'ai passé quatre semaines à l'hôpital et ma revalidation a encore duré trois mois après ma sortie. Ensuite, j'ai participé au championnat du monde. Je ne voulais pas que la personne qui m'avait refusé la priorité détermine ma vie. Je n'avais qu'une issue : remonter à vélo. À peine sortie du coma, j'ai réclamé mon vélo. Tu as revu le vélo avec lequel tu as eu ton second accident ? VOGEL : Non, même si je le voudrais, pour mieux comprendre comment le crash s'est produit. Sur les premières radios, ma colonne vertébrale ressemblait à une table pliante d'Ikea. J'ai vraiment de la chance d'être encore en vie et de pouvoir encore me servir de mes bras. J'aurais pu être complètement paralysée. Tu as déjà des projets d'avenir ? VOGEL : Toute ma vie, j'ai suivi un plan quinquennal. Je me retrouve sans plan pour la première fois. Ce n'est pas plus mal. Je dois d'abord prendre la mesure de ma paralysie. Je ne sais pas ce que je ferai plus tard. Mon employeur, la police, me soutient et a plusieurs options. Je peux m'estimer heureuse d'être fonctionnaire. Il va y avoir une enquête sur les responsabilités de cet accident. VOGEL : Je ne peux en imputer la faute à personne. Je ne sais pas qui se trouvait où. Tout ce que je sais, c'est que j'ai déjà frôlé l'accident des milliers de fois sur la piste mais ça ne m'a jamais effrayée. On est mal barré quand on a peur. C'est un sport dur. Il faut jouer des coudes pour dépasser une adversaire. Je n'aurais gagné aucun sprint si j'avais connu la peur. Toute petite déjà, je voulais être la plus rapide. J'aimais les duels. Il y a des disciplines paralympiques. C'est une option pour toi ? VOGEL : Je ne me pose pas encore la question. Parce que je ne sais pas encore ce que je peux faire. Je suis un peu comme un bébé qui doit apprendre à se redresser. Je prends mon temps. Pour la première fois de ma vie, je n'ai aucune obligation. Je veux en profiter. En fait, pour la première fois, je suis libre. Quand pourras-tu quitter l'hôpital ? VOGEL : Je dois d'abord être capable de survivre seule, de m'habiller, de m'asseoir toute seule dans la chaise. Il faut encore opérer des transformations à la maison : la salle de bains, la cuisine. Il faut trouver une solution pour l'escalier. Je veux être aussi indépendante que possible. Je ne peux plus marcher mais le pire pour moi est d'être dépendante des autres.