"Dans le football, tout va très vite. J'étais bien installé à Swansea et pourtant, aujourd'hui, je suis à Eupen... " Claude Makelele en rigole. Dans son gros pull noir à capuche, avec une petite pointe de rose, il s'épanche pendant deux heures et demie sur ses cinq derniers mois. Depuis son arrivée en novembre, à la surprise générale, il est passé par toutes les émotions.
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"Dans le football, tout va très vite. J'étais bien installé à Swansea et pourtant, aujourd'hui, je suis à Eupen... " Claude Makelele en rigole. Dans son gros pull noir à capuche, avec une petite pointe de rose, il s'épanche pendant deux heures et demie sur ses cinq derniers mois. Depuis son arrivée en novembre, à la surprise générale, il est passé par toutes les émotions. En ce jour de trêve, il hausse le ton, baisse le volume, se lève et se rassoit. Tour à tour. Posé dans le canapé de son bureau eupenois, il rejoue les scènes marquantes d'une mission réussie, malgré un maigre bilan (7 défaites, 5 nuls, 4 victoires). Il se dit satisfait, mais ne jubile pas pour autant. Il le " savait ", tout simplement. " Dans ce championnat, quand ton effectif est bien proportionné physiquement et que tu as de la qualité devant, tu dois pouvoir te maintenir facilement ", dit-il. Pourtant, pour sauver les Pandas, il aura fallu que Yuta Toyokawa sorte un triplé et une passe décisive. Le tout en vingt minutes, lors de la dernière journée, sachant que le Japonais avait démarré la rencontre sur le banc. Un beau coup du sort ? " Non, je savais que si je lui donnais sa chance, il allait répondre présent ", reprend Makelele. " Ce n'était qu'une question de temps. " Justement, l'horloge continue de tourner. Ce qui n'empêche pas l'ancien Bleu d'évoquer calmement son incompréhension pour le système des Play-Offs 2. " Sur une saison, tu peux jouer quatre fois contre la même équipe, c'est faussé. Les matches sont presque des amicaux... Mais ça ne veut pas dire qu'on ne va pas les aborder sérieusement. On va les jouer à fond pour pouvoir préparer la saison prochaine. " Si son contrat est valable jusqu'en 2020, on a quand même du mal à le voir s'installer durablement dans les Cantons de l'Est. Quand on le lui demande, celui qui a bien pris ses quartiers à Eupen répète le même refrain : " Dans le football, tout va très vite. " Alors, on en profite. Vous avez toujours affiché votre confiance. Ça n'a pourtant pas été si facile de vous maintenir...Claude Makelele : Ça a mis du temps. Quand je suis arrivé, c'était mission impossible. Makelele ou pas, c'était comme ça dans la tête de tout le monde. C'est pour ça que le football est spécial : pour ses retournements de situation. Je suis vraiment content pour mes joueurs. Quand on s'est maintenu, voir leurs yeux pétiller de satisfaction, c'était quelque chose. Je leur avais dit que notre travail allait payer. Tardivement, mais il allait payer. Je leur ai répété. Je savais qu'on allait se sauver. De l'extérieur, ça ressemblait quand même à un discours de façade.Makelele : J'ai tout pris sur moi. Il valait mieux que je concentre toutes les critiques pour que mon groupe puisse travailler sereinement. J'ai quelques joueurs expérimentés, mais la plupart sont jeunes. Jouer le maintien avec toute cette pression, ça demande de l'énergie. Et la majorité de ces jeunes ont une trajectoire particulière, différente de celle des autres. Pour beaucoup, ils viennent de l' Aspire Academy, où on ne leur apprend pas forcément à s'économiser, à gérer un avantage lors d'une rencontre. Avant mon arrivée, c'était " football champagne " : on marque quatre buts et on en prend cinq... On parle d'un club, d'une équipe : il faut des bases, des fondations solides, une identité. Et il faut que les joueurs s'y adaptent. Quand tout s'effondre, tu t'accroches à ces fondations ( il tape du poing sur la table). C'est pour ça que vous avez insisté sur la discipline à votre arrivée ? Makelele : Bien sûr. Il nous fallait de la rigueur, alors j'ai imposé mes règles. Que ce soit des règles de vie ou de performance. J'ai été obligé de reprendre tous ces éléments-là. Sinon, il n'y avait pas d'issue. En janvier, tout le monde disait : " Eupen, c'est en bas ". Mais au fur et à mesure, avec cette rigueur, nos adversaires ont commencé à jouer différemment contre nous. Vous avez forcément eu des moments de doutes...Makelele : Il y a toujours des moments difficiles. Mais l'adversité, il faut la vivre pour passer au-dessus. Il faut la connaître, la subir. La seule façon de la combattre, c'est d'acquérir de l'expérience. C'est ce que j'ai fait tout au long de ma carrière. Aujourd'hui, c'est différent. Je dois être un leader pour mes joueurs. Même si, en tant qu'entraîneur, on est toujours tout seul. On est livré à soi-même. Et donc, " seul ", comment avez-vous vécu le maintien ? Makelele : Normalement. Je savais où j'allais, c'est tout. Même si on était descendus, on n'était déjà plus la même équipe. Dans l'envie, dans l'impact, le changement était exceptionnel. Mais avec toutes les injustices dont on a été victimes ( voir cadre), cette équipe, ce club méritait de se maintenir, quoi qu'il arrive. Lors de la rencontre déterminante à Malines, le 10 février dernier, on avait l'impression que votre équipe n'était pas capable de proposer autre chose qu'une rigueur défensive. Comme si aucune prise de risque n'était permise, même à 1-0...Makelele : Non, parce que dans ce cas, on serait retombé dans les travers du " football champagne ". Depuis le début de saison, c'était open bar ( il écarte les bras). Je suis arrivé, j'ai fait mon analyse. J'ai dû faire tous ces changements en quatre mois. Pour les joueurs, c'est beaucoup d'informations à emmagasiner. Je me suis concentré sur des messages simples. Ce sont des êtres humains, pas des robots ( il rit). Mais je savais qu'à un moment ou à un autre, on allait avoir un contre-coup. Quand tu changes autant de choses, tu finis par le payer. Dommage, c'est arrivé à Malines. Sur ce match, on avait peur, on est passé au travers. C'est devenu beaucoup plus difficile ensuite, mais je savais qu'on allait leur repasser devant. Heureusement, j'ai eu le temps de remettre une dynamique en marche. D'entrée, vous aviez déjà dû recadrer votre groupe. Dès le premier entraînement, il y a eu cette altercation entre Nicolas Verdier et Mickaël Tirpan.Makelele : Ce n'était pas surprenant pour vous, les médias. Vous le saviez déjà. Vous connaissiez déjà la mentalité de certains de mes joueurs. Ce sont des choses qui arrivent quand un groupe se cherche et quand des joueurs veulent aussi se montrer. Moi, j'avais une semaine pour analyser tout ça. Après, je savais qui pouvait apporter un plus, ou pas... C'est dans ce but précis que vous êtes allé chercher Raspentino, Peybernes ou Mulumba ? Makelele : Oui, ils font le lien. Il fallait régénérer le groupe avec des mecs sains, des coéquipiers capables de tirer tout le monde vers le haut, de donner le maximum. Des soldats qui ne rechignent pas à faire le sale boulot. Que ça soit pour cinq, dix ou quinze minutes. Peu importe. D'autres joueurs sont également partis, comme Verdier ou Akram Afif, qui est pourtant le visage d'Aspire.Makelele : C'est très simple. Dans ce projet, les jeunes talents qataris doivent engranger un maximum de compétition pour ensuite, aller apporter quelque chose à leur sélection. Le Mondial 2022 arrive vite et il faut qu'ils soient prêts. On a laissé partir Akram Afif et Abdulkarim Hassan ( tous deux vers Al-Sadd, à Doha, ndlr) pour qu'ils puissent jouer la Ligue des Champions asiatique et prendre de l'expérience. La situation du club ne leur permettait pas de se développer dans les meilleures conditions. Vous vous êtes aussi passé de Mbaye Leye...Makelele : ( il coupe) J'ai allégé son fardeau. On lui demandait d'être leader, exemplaire et efficace. Il devait à la fois marquer et encadrer les jeunes. Et si l'équipe ne performait pas, sur qui seraient retombées les critiques ? Sur lui. J'avais l'impression que c'était un poids pour lui. Si j'ai fait le choix de ne pas le prendre ( contre l'Antwerp et Mouscron, nldr), c'était simplement pour le protéger. Après, je n'ai pas le temps de satisfaire tous les joueurs. Si un entraîneur devait expliquer à tout le monde pourquoi untel joue et untel ne joue pas, il ne s'en sortirait jamais. Vous n'êtes pas du genre à être proche de vos joueurs ? Makelele : Si, je suis très proche de mes joueurs. Si je peux leur trouver des excuses devant les médias, en face, je leur dirai toujours la vérité. Il faut leur dire les choses. Il faut être correct avec eux. C'est le meilleur moyen de les respecter. Ils ne sont pas bêtes. Ce sont des pères de famille. Quand ils prennent des décisions dehors, ils les assument. Pourquoi, ici, ils ne les assumeraient pas ? ( il se lève, puis se rassoit) Malgré votre aura, vous restez quelqu'un de très discret. Vous vous êtes lancé sur les réseaux sociaux, mais ça n'a pas vraiment pris...Makelele : Je m'y mets intelligemment, parce que mes conseillers me le demandent. Je suis conscient que ça peut être intéressant en termes d'image. C'est notre métier qui le veut. Mais ça ne me ressemble pas. Je suis très secret. Il faut vraiment être très intime avec moi pour ouvrir ma carapace. Dans ma vie, je n'ai que deux vrais amis. Ce sont les mêmes depuis mon enfance et je les considère comme des frères. Finalement, sur ce point, Eupen vous ressemble.Makelele : C'est calme. J'aime ça. C'est différent de ce que j'ai connu. Dans la rue, on ne m'arrête pas toujours. Quand c'est le cas, je prends le temps de discuter deux minutes. C'est normal. Je suis quelqu'un qui aime partager. Cet environnement me parle, il n'y a pas beaucoup de distractions. Mais bon, j'ai donné. J'ai fait tout ce que j'avais à faire, j'ai très bien vécu ( il sourit). Enfin... ( il marque une pause) Je suis encore jeune, j'ai encore le droit de vivre ( rires). Vous conservez cette image de mec sympa...Makelele : ( il coupe) Souvent, les gens me voient seulement comme quelqu'un de gentil, humble, posé. Ils pensent que c'est une faiblesse, que je ne suis pas costaud dans la tête. Mais il n'y a pas besoin d'aller très loin pour le savoir. Il suffit de regarder ma carrière et mon parcours jusqu'ici. Les gens se trompent souvent me concernant.Ça vous agace ? Makelele : Non, parce que je suis comme ça. Je suis quelqu'un de sympa. Sympa, mais pas bête. Je ne suis pas bête du tout. J'ai évolué depuis que j'ai commencé dans ce monde du football. Mais il faut aussi savoir être humble. L'un de mes premiers entraîneurs, Coco Suaudeau ( à Nantes, ndlr), me l'a toujours répété : l'humilité, c'est une qualité très rare et très importante dans ce milieu. Quel entraîneur serait venu à Bastia ou à Eupen avec la carrière que j'ai faite ? Aucun. Vous voulez dire que vous avez choisi la difficulté ? Makelele : On ne choisit pas la difficulté, elle vient d'elle-même ( il rit). Mais bien sûr, ça aurait été facile si on m'avait donné un club comme Chelsea. J'aurais tout eu : des grands joueurs, des compétiteurs. Ici, je devais transformer mes joueurs en compétiteurs et j'avais carte blanche pour le faire. Un entraîneur n'a pas toujours ce genre d'opportunités. C'est ce qu'il me fallait.