En début de saison, il semblait fini. Le télétexte a même annoncé qu'Anderlecht voulait impliquer Aleksandar Ilic (33 ans) dans le transfert de Michal Zewlakow (26 ans) mais le Yougoslave n'a eu aucun écho de Mouscron, d'Anderlecht ni même de Lorenzo Staelens, son ancien coéquipier. Il s'est donc battu, comme il le fait depuis des années. Après une aventure ratée en Espagne, un détour par la Grèce et son redressement au Club Brugeois, il est toujours à la recherche de reconnaissance européenne.
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En début de saison, il semblait fini. Le télétexte a même annoncé qu'Anderlecht voulait impliquer Aleksandar Ilic (33 ans) dans le transfert de Michal Zewlakow (26 ans) mais le Yougoslave n'a eu aucun écho de Mouscron, d'Anderlecht ni même de Lorenzo Staelens, son ancien coéquipier. Il s'est donc battu, comme il le fait depuis des années. Après une aventure ratée en Espagne, un détour par la Grèce et son redressement au Club Brugeois, il est toujours à la recherche de reconnaissance européenne.Il en est à sa troisième saison anderlechtoise où il avait pour ainsi dire joué à mi-temps jusqu'ici du fait de blessures. Cet hiver, il est de nouveau titulaire. Mais quelle valeur cela a-t-il lorsqu'il faut digérer une guerre civile et la perte de son père, décédé l'hiver dernier du cancer?Aleksandar Ilic: Je suis un battant, j'ai du caractère. Tous ces événements m'ont marqué mais je me suis toujours battu pour revenir, heureux de pouvoir exercer mon métier, soit jouer. La saison dernière a été fichue à cause de ma blessure au genou. Après le match contre Mouscron, un oedème s'est brusquement formé. J'ai continué à jouer mais ça s'est aggravé. Pendant le stage hivernal à La Manga, mon ménisque s'est déchiré alors que je tirais au but. J'étais particulièrement déçu. Je ne veux pas dire que le staff médical s'est trompé mais il aurait mieux valu que j'arrête de m'entraîner plus tôt. Après l'opération, pendant la revalidation, je ne me sentais pas bien. Je n'ai pas été en mesure de m'entraîner convenablement pendant six mois. Dans ma vie, tout arrive toujours en même temps. Il est venu en Belgique à la fin de l'été 2001 alors que ma femme devait accoucher. Il a eu quelques problèmes, il ne se sentait pas bien mais comme il était costaud, nous avons pensé qu'il allait surmonter ça. Le jour de mon retour du match de Coupe d'Europe contre le Real, il a été hospitalisé, à cause de problèmes cardiaques. Son état a empiré et il a voulu retourner en Yougoslavie. Il était complètement absent. Il a oublié son billet et son passeport. C'était étrange. Il ne s'occupait plus que de ce qui se passait dans son corps. Il a repoussé ma suggestion de prolonger son séjour et de se faire soigner ici. J'ai pris peur.Il a lui-même été footballeur.Oui, un solide. Il a joué en France, à Troyes et à Blois. Il a été capitaine de Nis pendant six ans. Ensuite, il est devenu entraîneur, mais jamais au plus haut niveau. Il préférait se consacrer à mon frère et à moi. Il aimait travailler avec les jeunes.Fin novembre, on m'a annoncé que son état était grave. Nous lui avons rendu visite pendant les fêtes de fin d'année. En le revoyant, j'ai pu constater les ravages du cancer sur lui. J'ai vécu des jours pénibles. Je savais que j'allais le perdre mais j'essayais d'être optimiste, afin de lui insuffler quelque courage. C'était un cancer agressif, qui s'est attaqué à tous ses organes. Il était trop tard pour entamer un traitement. En février, il m'a appelé à son chevet. Son apparence était épouvantable. Il était proche de la fin. Comme nos hôpitaux ne sont pas du même niveau qu'ici, nous avons décidé de le ramener à la maison, pour qu'il puisse mourir chez lui. J'ai chargé un médecin et une infirmière de le soigner en permanence. C'était la dernière chose que je pouvais faire pour lui.Nous avons beaucoup parlé: de la vie, de l'avenir, de mes responsabilités. Des conversations pénibles. Il est difficile de décrire ce qui vous passe par la tête à quelqu'un qui n'a pas vécu ça. Je suis resté une dizaine de jours, avant de rejoindre Anderlecht pour ma revalidation. Le football est mon travail et je devais donc rentrer mais peut-être ma situation familiale a-t-elle perturbé mon retour. Fin février, mon père perdait régulièrement conscience. Mon frère m'a téléphoné pour m'avertir de sa fin toute proche. J'ai été envahi d'un sentiment d'impuissance... Je voulais tout acheter, tout faire, mais je ne pouvais rien. Nous ne lui avons jamais dit qu'il était atteint d'un cancer mais il était assez intelligent pour le comprendre tout seul."On n'a qu'une vie"Oui. On n'a qu'une vie et il faut essayer d'en tirer le meilleur parti. Il faut profiter de tout: de son travail, de sa famille, de ses amis. Il faut se défaire du stress. En même temps, je me suis senti investi d'une plus grande responsabilité envers ma famille, mon frère, qui a arrêté le football, après sa énième blessure au genou, et qui doit se reconvertir... J'ai toujours eu le sens des responsabilités. Chez nous, le service militaire était encore obligatoire à 18 ans et quand je l'ai terminé, j'ai dû effectuer un choix: étudier ou tout miser sur le football. Si j'ai choisi celui-ci, c'est pour être responsable. J'étais à même de devenir ingénieur mais alors, j'aurais opté pour une profession embrassée par des centaines de personnes avant moi, un métier dans lequel le taux de chômage est très élevé et qui m'aurait offert une vie très limitée. Le football recelait un plus grand risque car de plus grand talents que moi ont échoué, mais si je travaillais dur et que j'en étais récompensé, je pourrais offrir une meilleure vie à ma famille. J'ai réussi: à 23 ans, j'ai signé un bon contrat à l'Atletico Madrid en 1993. C'est à ce moment que cette terrible guerre a éclaté dans mon pays.Vous n'avez jamais joué pour l'Atletico.Il avait encore une bonne équipe. Il m'a loué à Cadiz. J'ai commis l'erreur de signer un mauvais contrat: on m'offrait une saison avec une option pour quatre ans. Mais bon, quand la vie est difficile, on est contraint d'accepter ce genre de choses. C'était une mauvaise décision: j'ai toujours eu besoin de temps pour m'adapter et un an est vite passé. Cadiz militait en D2. Ce n'était pas une bonne équipe et j'ai dû revenir à Radnicki Nis. J'y suis resté un an avant de me produire pendant deux ans à Pirgos, en Grèce, mais ma carrière n'a vraiment commencé qu'à Bruges, en 1997. J'avais déjà 27 ans. Mon erreur a donc fameusement retardé mon éclosion au plus haut niveauVous avez acquis la nationalité belge l'année dernière. Pourquoi?J'ai 33 ans. Je ne pense pas intéresser l'équipe nationale. Notre équipe nationale, devrais-je dire, maintenant. Il n'empêche: je suis disponible si le sélectionneur devait avoir besoin de moi. Mais ce n'était pas ma motivation première.Je vis ici depuis six ans et en me naturalisant, je me simplifie la vie. Je dois aussi penser à l'après-football. Mes enfants pourront décider plus facilement où vivre. Je sais que je ne briserai jamais le lien qui m'unit à la Belgique mais où vais-je habiter? Je n'en sais rien. L'idéal serait quelque part entre les deux pays.Quand vous étiez à Bruges, vous trouviez que les Belges ne profitaient pas assez de la vie.Je nuance mes propos. En dix ou 12 ans, mon pays a terriblement changé. Easy, cool. éa sonne bien mais je doute que ce soit la bonne manière d'atteindre un meilleur niveau de vie. J'ai pourtant le sentiment que les Belges se préoccupent avant tout de leur travail et de leur famille. La plupart des gens ont un plan et s'y conforment strictement. Je trouve qu'il faut parfois être relax. Mais qui suis-je? Les Yougoslaves et les Grecs vivent différemment. En Grèce, nous nous entraînions tôt le matin et tard le soir. Entre-temps, nous avions le temps de boire un café avec des amis, d'aller au restaurant, de nous amuser... Je pense que mes problèmes musculaires en Belgique étaient pour beaucoup dus à un autre style de vie, avec moins de temps de récupération entre les deux séances, d'un coup. Entre-temps, je vis comme un vrai Belge: je m'acquitte professionnellement de mes entraînements et le soir, je m'occupe des enfants. "Durs débuts à Bruxelles"éa aurait pu être mieux, c'est clair. Le début a été difficile, en 2000. Quand le Club a appris que j'allais rejoindre Anderlecht, il m'a rejeté du noyau A. J'ai dû vider mon armoire et dégager. J'étais un professionnel et je ne comprenais pas qu'on mette en doute le fait que je ne donnerais pas le meilleur de moi-même jusqu'au bout. J'ai été très fâché sur le Club quand il a suggéré que je simulais une blessure au genou. En plus, ce que ma famille vivait en Yougoslavie pendant la guerre ne semblait pas les toucher. Ma maison a été bombardée mais à la direction, personne ne m'a demandé comment ça allait, comment je vivais tout ça.Un jour, de rage, j'ai imprimé des photos captées sur Internet et je les ai collées dans le vestiaire, pour qu'ils voient ce qui se passait dans mon pays. Je comprends que la Belgique était dans l'autre camp, mais ça ne devait pas empêcher les gens de témoigner un brin de compassion à l'égard des conséquences des bombardements, qui ne touchaient pas seulement des usines ni des bâtiments mais aussi des gens, qui n'étaient pas responsables de cette situation. Je travaillais pour une équipe belge, mon frère a joué une demi-saison à l' Antwerp: en quoi méritions-nous de voir notre maison détruite? Le père de l'amie de mon meilleur ami a été tué lors du bombardement d'un pont, sur lequel passait son train. On n'a pas retrouvé ses restes. Je peux pleurer sur la tombe de mon père, pas cette femme.Heureusement, les supporters de Bruges m'ont beaucoup soutenu et je leur en suis toujours reconnaissant.Il doit être difficile de mettre tout ça entre parenthèses pour courir sur le terrain et se fustiger après une mauvaise passe?Je suis fort, j'ai du caractère. Mon père, la guerre, ce qui s'est passé à Bruges: je ne l'oublierai jamais mais j'essaie de ne pas me laisser déséquilibrer. Au début de la saison actuelle, j'avais l'impression que les gens me croyaient fini. On disait: -Ilic a 33 ans, il a été blessé six mois, il est foutu. Ceux qui tiennent ce raisonnement ne connaissent pas bien Ilic. Je suis un battant, je reviens. Comme lors de ma première saison à Anderlecht, j'ai connu un début difficile. J'ai joué en Réserves avec des jeunes de 16 ou 17 ans. Ils auraient pu être mes fils. Par moments, je me suis demandé ce que je faisais là mais ça m'a rendu plus fort. Je devais agir en professionnel, jouer des matches, reprendre des forces. Cette manière de voir les choses m'a toujours aidé. Maintenant aussi, je me sens très bien, j'ai le sentiment d'avoir pas mal d'atouts. Pas seulement pour être titulaire mais pour prester mieux encore. C'est toutefois difficile ici. A plusieurs reprises, j'ai été très fort dans l'axe de la défense mais je n'y suis jamais resté longtemps. On m'a régulièrement déplacé à gauche, pour estimer que j'étais meilleur là. Je n'ai jamais manqué de souligner que j'étais aussi bon, si pas meilleur dans l'axe. Cette année, je suis revenu dans l'équipe comme défenseur central mais on m'a à nouveau fait glisser à gauche. Au milieu, j'atteins toujours le même niveau alors que sur le flanc, je suis moins régulier. Certains vont encore dire: - Ilic est quand même difficile. Le voilà titulaire et il n'est pas encore content. Mais je suis ainsi fait: je suis très critique, y compris à mon égard. Je veux travailler dans les meilleures conditions, donc à ma meilleure place. Je n'ai jamais dit que je ne voulais pas jouer à l'arrière gauche mais je m'estime meilleur au centre. Donc, je pose des questions. "Bruges joue sans vedettes"Au début, chacun jouait à partir de sa position, sans plus. Franky Vercauteren avait raison en parlant d' îles: il n'y avait pas de mouvement ni de prise de risques dans le jeu. Le football est comme la vie: il faut parfois prendre des risques. Michal Zewlakow et moi essayons de le faire. Je suis avant tout un défenseur mais, ensemble, nous pouvons apporter quelque chose offensivement.Après la victoire contre Lokeren, Bertrand Crasson a dit: "Nous ne produisons pas un football-champagne mais nous sommes efficaces".Tout à fait d'accord. Anderlecht a dû s'adapter. Avec Koller et Radzinski, nous pouvions user de longs ballons. Maintenant, il faut construire le jeu, travailler pour gagner un match. L'équipe est devenue plus alerte. Elle a compris qu'il était temps de montrer ce dont elle était capable, mais construire une vraie équipe dans ce club n'est pas facile. Tout le monde se fixe sur cette équipe, la critique, l'analyse, sans connaître sa cuisine interne.Vous avez sans doute perdu toute chance de titre à Bruges.Le Club est fort. Il joue en équipe, sans vedettes. Il a formé cette équipe en trois ou quatre ans et en retire les fruits. Nous remontons la pente mais nous n'avons que quelques mois derrière nous. C'est la différence. Nous ne sommes toutefois pas aussi loin qu'il n'y paraît, avec 11 points de retard. Le Lierse a deux occasions chez nous, les convertit et gagne. A Bruges, Huysegems rate ses occasions et le Lierse perd. éa fait déjà six points. Nous perdons face au Lierse à cause d'un but inscrit dans la dernière minutes, Bruges marque à la dernière seconde à Mons... Sans parler des incidents qui ont émaillé notre choc.Dernière question: auriez-vous vraiment accepté d'aller à Mouscron?Je ne sais pas ce que j'aurais dit si on me l'avait proposé. J'ai douté. Maintenant, ma réponse est claire: je suis revenu, donc c'est non. Peut-être au terme de mon contrat. Peter T'Kint"Je vis comme un Belge : mon travail et ma famille""Quand mon père est mort, j'ai souffert de ne pouvoir rien faire"