L'automne, lorsque le temps est maussade, la Toscane perd un peu de son caractère enchanteur mais VincenzoNibali s'y sent toujours comme chez lui. L'Italien aux yeux noirs n'avait que 16 ans lorsqu'il quitta la maison parentale en Sicile pour poursuivre son rêve de devenir coureur cycliste et s'affilier dans un club de cette région de pins et de vignobles, à 1000 km au nord. C'était le début d'un long processus de maturation qui, l'an dernier, allait déboucher sur une victoire au Tour.
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L'automne, lorsque le temps est maussade, la Toscane perd un peu de son caractère enchanteur mais VincenzoNibali s'y sent toujours comme chez lui. L'Italien aux yeux noirs n'avait que 16 ans lorsqu'il quitta la maison parentale en Sicile pour poursuivre son rêve de devenir coureur cycliste et s'affilier dans un club de cette région de pins et de vignobles, à 1000 km au nord. C'était le début d'un long processus de maturation qui, l'an dernier, allait déboucher sur une victoire au Tour. " Je venais souvent m'entraîner ici ", raconte, très détendu, le Requin de Messine dans un des sofas du hall de l'hôtel à Montecatini Terme. C'est dans cette ville de cure réputée pour ses bains historiques que, traditionnellement, l'équipe Astana se retrouve à la fin du mois de novembre pour préparer la saison suivante. Au programme de ce stage de cinq jours, des contrôles médicaux, l'essai de nouveaux vêtements, des discussions quant au programme de courses et l'intégration de nombreux nouveaux coureurs, notamment par l'intermédiaire d'une séance de karting. " Les entraînements en groupe, ce sera pour notre prochain stage en Espagne ", dit Nibali, qui enfourchera tout de même son VTT pour accompagner Fabio Aru, considéré comme la star montante de l'équipe et désigné leader lors du prochain Giro. Lorsqu'il découvre, devant lui, la couverture du dernier Spécial Tour de Sport/Foot Magazine, le vainqueur de l'édition 2014 fait semblant d'être étonné. " Tiens, je ne suis pas dessus ? " Vincenzo Nibali : Non, je ne fais jamais de pronostics car ça porte malheur (il rit). Mais je savais que j'étais bien préparé pour le Tour. J'avais déjà terminé troisième en 2012 et je voulais faire mieux. J'avais d'ailleurs déclaré lors de plusieurs interviews que mon objectif en 2014 était de remporter le Tour. Pour moi, le grand favori, c'était Alberto. Parce que le Tour était fait pour lui. Le parcours était très différent de celui des deux années précédentes : plus nerveux, plus sinueux, avec plus d'endroits propices à l'attaque et la quasi-impossibilité pour les équipes de s'organiser. Il était pratiquement impossible de contrôler ce Tour du début à la fin. Pourtant, nous y sommes parvenus en faisant intervenir mes équipiers à tour de rôle : celui qui travaillait un jour pouvait rester tranquillement dans le peloton le lendemain. Et puis, nous avons eu un peu de chance : par moments, des équipes qui défendaient d'autres intérêts nous donnaient involontairement un coup de main. Ce sont des discussions de comptoir. Au plus profond de moi, je savais que j'étais costaud et je l'ai prouvé du début à la fin. Ils étaient encore là lorsque j'ai remporté une étape en Angleterre et lorsque j'ai survolé les pavés. J'étais dans le coup dans toutes les côtes. Je me suis montré très régulier sur ce Tour. Ce n'est pas correct. Je pourrais aussi dire que lorsque Froome a gagné le Tour, c'est parce que Contador n'était pas en forme et parce que je n'étais pas là. Qui a-t-il battu ? Personne ! Je pourrais aussi raconter que Quintanaa remporté le Giro parce qu'il s'est échappé dans une descente alors que le drapeau rouge avait été agité. Mais je ne le fais pas. Chaque course a son histoire. Basta ! J'ai remporté la Vuelta, le Giro et le Tour. L'an dernier, j'ai terminé deuxième de la Vuelta, j'avais déjà terminé troisième du Tour, deuxième et troisième du Giro. J'ai toujours répondu quand Contador et Froome étaient là. Et lorsqu'ils n'étaient pas là, j'ai dû affronter CadelEvans, IvanBasso, etc. Ou Valverde, lors du dernier Tour. On a dit que ce n'était pas un véritable adversaire parce qu'il s'est retrouvé à six ou sept minutes mais à la Vuelta, on le considérait comme un sérieux candidat à la victoire. Où est la logique ? Minute... (il feuillette notre Spécial Tour à l'envers jusqu'à la table des matières). Regardez cette photo : j'étais trop gros. J'avais connu un hiver difficile, j'avais repris la préparation trop tard, ma femme attendait un enfant, j'avais autre chose en tête. En hiver, il est normal de prendre un peu de poids. Mais pas sept kilos ! Je pesais 70 kg en début de saison et 63 au Tour. J'ai donc mis du temps à trouver la forme. J'étais présent, je terminais dixième, huitième, vingtième... Mais je ne parvenais pas à faire la différence dans les côtes. Ce fut un long combat. C'est un peu comme à l'école : celui qui n'a pas étudié prend du retard et doit le rattraper mais entre-temps, les autres progressent. C'est ce mauvais début de saison qui m'a permis de gagner le Tour. Quelque part, ce fut une bonne chose. Certains coureurs perdent le moral lorsqu'ils ne gagnent pas. D'autres, comme moi, arrivent à réagir. J'étais fâché contre moi-même au point de me dire : Maintenant, ça suffit : concentre-toi à 100 % sur le Tour. Au cours de la deuxième moitié de saison, je n'ai plus commis la moindre erreur. La dernière ligne droite avant le Tour fut parfaite. Après le Tour de Romandie, début mai, j'ai pris dix à douze jours de repos puis j'ai repris l'entraînement. J'ai travaillé dur, j'ai fait entière confiance à PaoloSlongo, mon entraîneur. J'ai veillé à ce que l'équipe qui irait au Tour soit très solidaire. Mon titre de champion d'Italie a fait office de déclencheur. Oui, cela m'est déjà arrivé plus d'une fois, même dans la vie. Quand je sens que les choses tournent mal, je me motive encore plus. En 2010, j'avais rompu avec une fille. Cette année-là, j'ai beaucoup roulé (il rit). C'était insensé. J'étais nerveux, j'en voulais à tout le monde. Mais j'ai remporté la Vuelta. Un peu quand même. Je savais que mon équipe comptait sur moi. Dans ma tête, je me disais que je devais me montrer. Mais je n'ai jamais cessé de parler avec Vino (AlexanderVinokourov, son directeur sportif, ndlr) et il m'a rassuré en me disant : Du calme, Vincenzo. Continue à bosser. Nous ne comptons pas sur toi avant le Tour. Et heureusement, avant cela, nous avons livré un bon Giro avec Aru. Cette affaire a été montée en épingle par les journalistes. Oui, il y a eu un mail. D'ailleurs, je l'ai conservé. Mais il s'adressait à toute l'équipe. Je suis le porte-drapeau d'Astana mais ce mail nous était juste adressé pour nous rappeler qu'il était important que l'équipe prenne des points en WorldTour. Il ne parlait pas uniquement de victoires mais aussi des places d'honneur. Et celles-ci concernaient d'autres coureurs que moi. J'ai toujours été doué pour cet exercice. Chez les jeunes, j'ai représenté l'Italie dans plusieurs championnats du monde contre-la-montre. Mais au fil des années, j'ai un peu négligé cela et je me suis focalisé davantage sur les courses par étapes ainsi que sur les classiques, parce que cela me plaisait davantage. Lors de mes dernières années chez Liquigas, nous avons refait du contre-la-montre un objectif et chez Astana, nous avons encore insisté un peu plus, en collaboration avec Specialized et FSA (un fabricant de vélos et une marque de pièces, ndlr). On a travaillé ma posture et amélioré le matériel. J'ai été aidé par JarnoTrulli et des collaborateurs de Ferrari, ainsi que par ValentinoRossi. Cela a porté ses fruits dès le dernier Giro. D'abord, on ne peut pas comparer les cols français avec les cols espagnols ou italiens. Au Tour, ils sont souvent plus longs et moins raides qu'à la Vuelta ou au Giro. Selon moi, c'est la raison pour laquelle ils me conviennent mieux. Mais c'est vrai qu'au fil des années, j'ai progressé dans les ascensions, même lorsque le pourcentage est élevé. Avec Paolo Slongo, je travaille de façon très ciblée. Nous partons du style de mes rivaux, nous analysons la façon de grimper de Froome et de Contador et nous essayons de la reproduire à l'entraînement. Parfois, Paolo me suit en scooter. Froome démarre lentement, souvent assis sur sa selle et il donne de nombreux coups de pédale. Alberto se met en danseuse et attaque par à-coups. Il accélère, ralentit, accélère encore, ralentit à nouveau. Ma force, c'est la résistance. Mais à force d'entraînements, j'ai appris à répondre aux démarrages. Je veux avant tout encore enlever le Giro. J'aimerais aussi remporter un nouveau Tour de France et, éventuellement, une classique. J'en rêve depuis longtemps. Si j'ai le choix, ce sera Liège-Bastogne-Liège, une course très attractive, notamment à cause de la côte de Saint-Nicolas, la côte des Italiens. J'ai toujours été en forme à Liège et mes résultats n'ont fait que progresser. Il y a deux ans, je suis passé à un cheveu de la victoire. Depuis, c'est presque devenu une obsession. Après votre démonstration dans l'étape des pavés au Tour, l'an dernier, on se dit que vous pourriez peut-être tenter de remporter Paris-Roubaix. Cette saison, je ne ferai que les classiques ardennaises - l'Amstel, la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège - plus, sans doute, Milan-Sanremo. Pas Roubaix, donc mais peut-être à l'avenir. Le Tour des Flandres me plaît aussi. Je n'en sais rien. Je ne réponds ni par oui, ni par non. Mais une étape pavée au Tour, ce n'est pas pareil que Paris-Roubaix. On ne roulait que 150 km. A Paris-Roubaix, tout se joue sur un jour, il y a davantage de spécialistes et c'est donc plus difficile. D'autant qu'il y a davantage de tronçons pavés. Une telle course exige une préparation spécifique. J'ai pris quelques kilos mais moins que l'an dernier. Quatre, peut-être. Je suis à 67. J'ai roulé plus que l'automne dernier et j'ai mangé moins. J'ai retenu la leçon. Non, je l'ai déjà prouvé à Tirreno-Adriatico et à d'autres occasions. Parfois, Alberto était meilleur. Parfois, c'était Froome. Mais parfois, c'était moi. Sur papier, le Tour m'a l'air bien, le parcours sera de nouveau très nerveux, comme celui de 2014. En partie. Les sacrifices sont nombreux. J'ai gagné de façon plus naturelle que lui : j'ai évolué plus graduellement dans les grands tours. Ce fut une bonne chose. Car gagner le Tour, ça change votre vie. Les obligations se succèdent, c'est très fatigant et on a moins de temps à consacrer à sa famille. Je n'ai pas eu beaucoup de vacances : dix jours avec ma femme et notre petite fille à Dubai, la plus proche de toutes les stations balnéaires lointaines. Je peux donc comprendre qu'à un certain moment, on dise Basta. Mais j'avais l'avantage de savoir à quoi m'attendre parce que j'avais déjà remporté le Giro, même si les proportions sont différentes. J'ai porté pour la première fois le maillot de leader d'un grand tour lors du Giro 2010. Cette année-là, j'ai également remporté la Vuelta. Par la suite, j'ai encore porté plusieurs fois le maillot de leader. J'ai l'habitude d'affronter les journalistes et de me soumettre au protocole de l'arrivée. Wiggins et Froome, ça leur est un peu tombé dessus au Tour. Physiquement, ils étaient prêts pour la course. Mais pas mentalement. C'est ça qui fait la différence. Quand j'étais jeune, nous, les Siciliens, on se disait qu'après les débutants, il n'y avait plus de courses. Mais je rêvais de devenir coureur et à 16 ans, j'ai pris le train pour la Toscane. Aujourd'hui, c'est encore plus difficile pour les jeunes Siciliens car il y a moins de courses et de coureurs. Avec quelques amis de mon fanclub à Messine, nous avons fondé un club pour minimes et aspirants, jusqu'à 14 ans. Je les soutiens financièrement afin qu'ils puissent acheter du matériel mais il va falloir que la fédération italienne m'aide afin de créer un vivier et, surtout, de pouvoir organiser des courses. Car malheureusement, il n'y a pas d'argent. J'espère que ma victoire au Tour encouragera plus de jeunes Siciliens à faire du vélo. PAR BENEDICT VANCLOOSTER À MONTECATINI TERME" Les cols français me conviennent mieux que les espagnols ou les italiens. "