Le large sourire, la psychologie, les quatre trophées de meilleur arbitre de la saison, tout ça c'était hier. En avril de l'année passée, Jérôme Efong Nzolo a tranché : stop ! Trois échecs en quelques mois aux tests physiques, ça l'a cassé, découragé. On coince l'homme à Charleroi pour un long entretien, entre deux avions. Parce qu'il n'a pas seulement quitté le monde de l'arbitrage. Il a aussi déserté la Belgique. Il y revient plus ou moins régulièrement pour voir ses deux enfants, mais pour le reste, sa vie est dans son pays natal, le Gabon. Enfin presque... Interview dans la bonne humeur. Forcément.
...

Le large sourire, la psychologie, les quatre trophées de meilleur arbitre de la saison, tout ça c'était hier. En avril de l'année passée, Jérôme Efong Nzolo a tranché : stop ! Trois échecs en quelques mois aux tests physiques, ça l'a cassé, découragé. On coince l'homme à Charleroi pour un long entretien, entre deux avions. Parce qu'il n'a pas seulement quitté le monde de l'arbitrage. Il a aussi déserté la Belgique. Il y revient plus ou moins régulièrement pour voir ses deux enfants, mais pour le reste, sa vie est dans son pays natal, le Gabon. Enfin presque... Interview dans la bonne humeur. Forcément. JÉRÔME NZOLO : Disons que je suis au Gabon sans y être. Je voyage beaucoup. Demain, je repars au pays. Pour quelques heures. Je reprends un avion vers Alger, je vais y participer à un stage pour arbitres parce que je suis instructeur FIFA. Mais ma fonction principale, c'est un job de conseiller du ministre gabonais des Sports. Je suis par exemple allé au Soudan, au Cameroun, au Mali. Aussi au Mexique pour suivre les qualifications olympiques de notre champion de taekwondo, qui avait été le tout premier médaillé olympique de l'histoire du Gabon en décrochant l'argent à Londres. Prochainement, je pourrais me retrouver en Chine où on a un international en football. Je suis chargé de superviser toutes les fédérations sportives, il y en a une petite vingtaine. NZOLO : Déjà, je suis dans mon élément. J'essaie d'apporter mon vécu de sportif de haut niveau, je crois que je sais de quoi je parle ! Quand j'ai décidé d'arrêter l'arbitrage, le ministre des Sports m'a contacté. Que le Gabon ait pensé à moi, c'était un honneur ! Et comme mon pays m'a donné énormément en subsidiant mes études en Belgique, j'estimais que je devais lui rendre quelque chose. NZOLO : Pour tout te dire, ça ne m'avait jamais effleuré l'esprit... J'étais bien installé en Belgique. Je retournais chaque année au pays pour voir mes parents. Et mes 24 frères et soeurs... Ben oui, mon père avait sept femmes... Puis, il y a eu du jour au lendemain cette opportunité. Et ma nouvelle femme a aussi un poste important au Gabon, elle est commandante dans l'armée de l'air. J'ai sauté sur l'occasion. J'ai foncé. NZOLO : C'est sûr que je ne voulais pas quitter l'arbitrage. J'avais encore quatre ou cinq belles années devant moi. Et je n'aime pas me jeter des fleurs... mais il y a quand même pas mal de gens qui ont été déçus quand j'ai annoncé que c'était définitivement terminé. On ne m'a jamais dit : -Tu as loupé trois fois, maintenant tu arrêtes les frais. Ça veut dire ce que ça veut dire... J'ai pesé le pour et le contre. Stop ! Envie d'un autre challenge. Je suis parti sans regrets. Le jour où tu viens au monde, tu sais aussi que tu vas partir... NZOLO : Un match d'adieu... Je sais relativiser tout ça... Je n'ai jamais rêvé d'une sortie glorieuse. Quand on sort, on sort. Pour tout te dire, je ne me souviens même plus du dernier match que j'ai dirigé chez les pros. Je sais que c'était en play-offs 1, mais pour le reste... Par contre, mon tout dernier match, je m'en souviens très bien. C'était la finale de la Young Cup pour Minimes, dans le Hainaut. Chaque année, je la sifflais. Et c'était chaque fois mon meilleur moment de la saison. Je sais que quand je dis ça, je déçois les gens qui m'interrogent sur mes meilleurs souvenirs ! A cet âge-là, les gamins sont purs, bruts. Il n'y a pas de tricherie et de coups bas chez les Minimes. NZOLO : Absolument pas. Je continue à faire beaucoup de sport. Je n'ai plus le match du week-end mais ce n'est pas un souci. Je reçois toujours les programmes d'entraînement de l'UEFA et je les suis à la lettre. Des gens me demandent pourquoi je me dépense toujours autant. Mais j'en ai besoin. Le gars qui a fumé, il aura toujours envie de fumer. Moi, j'aurai toujours envie de faire beaucoup d'exercice. Je ne peux pas m'imaginer avec un gros ventre ! NZOLO : La première fois, on est en pleine canicule. Les médecins conseillent de ne pas faire de sport, on le dit à la radio et à la télé, il y a des risques pour la santé. Mais l'examen est maintenu. J'y vais. Je commence la série de sprints, puis j'arrête de moi-même. J'estime que c'est trop dangereux. Là, j'entends et je lis des commentaires extraordinaires. Style : -C'est un Africain, les fortes chaleurs, il connaît. De quoi il se plaint ? Tu imagines. D'autres personnes signalent que je suis en Belgique depuis vingt ans et que j'ai quand même eu le temps de m'acclimater. On dit aussi que j'ai arbitré des matches par moins dix dans des pays de l'Est et que je dois savoir maîtriser les températures extrêmes. Bon... Je repasse le test, et là, je me blesse à la cuisse. Après ça, je m'entraîne comme un malade pour revenir. Pendant deux mois. Je suis suivi par des médecins, des kinés. Je suis prêt pour un troisième examen. Mais ma cuisse lâche encore une fois. Là, j'ai un déclic. Je ne m'étais jamais blessé, puis j'ai deux soucis en peu de temps. Je me dis que c'est un signe. Je me pose les bonnes questions et je tire les bonnes conclusions. Pour être bon dans l'arbitrage, il faut être parfaitement bien dans sa tête. Je ne le suis plus. Je n'ai plus la flamme. C'est mieux d'arrêter définitivement. Revenir... j'aurais pu revenir. Mais s'il n'y a plus le plaisir, on commence à arbitrer avec le frein à main. Un footballeur peut jouer avec le frein à main, il peut se cacher. Un arbitre, non. Si j'avais continué simplement pour le salaire et éventuellement le trophée de meilleur arbitre en fin de saison, je n'aurais plus fait mon boulot correctement, ça n'aurait pas été honnête vis-à-vis des équipes. Et j'aurais pris le risque de donner une piètre image de moi-même. A ce moment-là, je crois que j'avais une très bonne image dans le monde du foot et dans le public, et je tenais à la conserver. Je n'étais plus sûr moi-même de pouvoir encore siffler des affiches en étant à 100 %. Bref, c'était mieux de partir. Une fois de plus, je ne me suis pas trompé ! Je suis croyant, je pensais bien que Dieu allait m'ouvrir d'autres portes... Et ça n'a pas traîné. NZOLO : Non, ce n'est pas trop dur. Aujourd'hui, les arbitres doivent être des athlètes de très haut niveau. Pour être bon, tu dois toujours avoir le nez sur le ballon, et comme ça va de plus en plus vite, l'arbitre doit courir de plus en plus. Si un joueur de Charleroi fait huit kilomètres par match, un gars d'Anderlecht en fait dix et l'arbitre doit en faire douze. Au niveau international, c'est encore plus. Et ce n'est pas simplement de l'endurance, hein ! Alors, quand les examens prévoient des sprints à dix-huit kilomètres à l'heure, ce qui peut sembler énorme, je ne suis pas choqué. Plus il y a d'argent, plus les gens sont exigeants, à cause des enjeux. Tu fais un bon match mais tu ne vois pas un penalty ? C'est cette phase-là qui sera commentée pendant deux semaines. L'arbitre se fera démolir. Mais si un joueur met son penalty à côté, on dira : -La prochaine fois, ça va rentrer. Tout le monde doit assumer. J'avais été choqué quand Anderlecht avait complètement loupé sa séance de tirs au but contre le Partizan Belgrade pour une place en poules de la Ligue des Champions. Dans les journaux du lendemain, j'avais lu que c'était la faute du jardinier, le gars n'avait soi-disant pas bien fait son travail. Mais les joueurs du Partizan avaient tiré du même endroit, non ? NZOLO : C'est toute la difficulté du job, et si tu ne sais pas prendre de la hauteur, ne deviens pas arbitre... Quand tu commences, tu sais à quoi t'attendre. Si tu es frustré chaque fois que ça t'arrive, ça ne sert à rien d'y aller. L'arbitrage, ça forge l'homme. NZOLO : C'est une possibilité... Les désignations, ça reste un peu le secret des dieux ! Marcel Javaux a son franc-parler. Quand il te dit aussi que Sébastien Delferière a le niveau pour siffler des grandes affiches internationales, il a raison. Il y a beaucoup d'arbitres qui en sont capables. Mais il arrive un moment où des petits détails peuvent faire la différence. Tu vois un Israélien dans un très gros match, tu vois un Turc, tu vois à l'EURO un Russe que personne ne connaissait. Je te cite là tous des pays où, si tu fouilles un peu, tu trouveras un membre important dans les commissions qui comptent. Des arbitres peuvent sortir de nulle part et se retrouver dans des matches hyper importants. Alors, est-ce que la politique joue vraiment ? Je ne me permettrai pas de répondre... Si c'est comme ça, c'est malheureux. Maintenant, s'il faut faire du lobbying pour y arriver, qu'on en fasse ! Pourquoi se priver ? Michel D'Hooghe est quand même dans la commission des arbitres de la FIFA. NZOLO : Pour moi, uniquement quand il est question de voir si un ballon a franchi la ligne de but ou pas. Rien d'autre. Si on commence à utiliser les images sur les phases de penalty et de hors-jeu, on dénature l'arbitrage. Et tant pis s'ils se font démolir encore un peu plus en cas d'erreur. Si on met la vidéo à leur disposition sur les phases où on n'est pas certain que le ballon est entré, sur les hors-jeu litigieux et sur les soupçons de penalty, il y aura toujours bien des gens qui leur reprocheront de ne pas avoir donné une carte rouge, ou d'en avoir donné une pour rien. C'est un jeu sans fin. Quand tu acceptes d'être arbitre, tu acceptes d'être critiqué, ça fait partie du jeu. Tout le monde a le droit de faire des erreurs. Si plus personne n'en fait, il n'y aura plus de buts et les gens n'iront plus au stade parce qu'on n'aura plus que des zéro - zéro... NZOLO : L'arbitre, c'est un policier. Et qu'est-ce que tu fais quand un policier te met un PV alors que tu es sûr de ne rien avoir fait de mal ? Tu acceptes la sanction, tu paies. Parce que le policier est au-dessus de toi, c'est le chef. Ce gars-là, dans la vie normale, il ne pourrait peut-être même pas se permettre de t'adresser la parole, mais dès qu'il est en uniforme, il a un pouvoir. Tu t'écrases parce que tu es en position de faiblesse. Avec les arbitres, c'est la même chose. Mais on n'arrête pas de remettre leurs décisions en cause, on les critique publiquement. C'est un problème d'éducation. Ce n'est pas parce que tu es fâché, parce que tu te sens lésé, que tu peux te permettre de dire n'importe quoi. Même si tu as vraiment été pénalisé. Malheureusement, j'en vois très peu qui changent. Y compris chez les entraîneurs réputés et les grands dirigeants. Plus un arbre est grand, plus il est difficile de dévier son tronc... Tu leur colles une amende de 4.000 euros ? Où est le problème ? Pour eux, c'est de l'argent de poche. Ils sont mal éduqués, tout simplement. Et ils recommenceront. En Angleterre, il y a des coaches qui prennent des semaines de suspension. Après ça, ils se calment un peu, tu as l'impression qu'ils sont comme de la pâte à modeler... Mais le naturel finit toujours par revenir. Un an ou deux ans plus tard, ils recommencent. Ils ont une image à donner mais ils n'en ont rien à faire. PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS BELGAIMAGE - VIRGINIE LEFOUR" J'aurais pu revenir. Mais s'il n'y a plus le plaisir, on commence à arbitrer avec le frein à main. " JÉRÔME EFONG NZOLO