P hilippe Albert : " J'ai signé mon contrat à Newcastle le 10 août 1994, le jour de mon anniversaire. Quand Kevin Keegan l'a découvert, il m'a obligé à choisir le dossard 27, qui correspondait à mon âge. Normalement, je portais le trois, le quatre ou le cinq mais il estimait que je ne devais pas oublier cette journée... Quelques mois auparavant, avant la Coupe du Monde aux USA, j'ai été en contact avec la Fiorentina, sans trouver d'accord. Avec tout mon respect pour le football italien, je ne pense pas que j'étais fait pour ce type de jeu. Défenseur, j'étais ouvert et direct alors que le football en Italie était différent. Il fallait surtout défendre alors que j'avais des qualités offensives. Je n'accrochais pas. Avant encore, j'avais eu un contact avec la Juventus, via Walter De Greef (ex-Anderlecht, ndlr), en 1992, avant de signer pour Anderlecht. Mais la Juventus alignait alors Julio Cesar et Jürgen Kohler, qui étaient des valeurs sûres. J'aurais gagné une fortune mais je savais que je ne jouerais pas...
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P hilippe Albert : " J'ai signé mon contrat à Newcastle le 10 août 1994, le jour de mon anniversaire. Quand Kevin Keegan l'a découvert, il m'a obligé à choisir le dossard 27, qui correspondait à mon âge. Normalement, je portais le trois, le quatre ou le cinq mais il estimait que je ne devais pas oublier cette journée... Quelques mois auparavant, avant la Coupe du Monde aux USA, j'ai été en contact avec la Fiorentina, sans trouver d'accord. Avec tout mon respect pour le football italien, je ne pense pas que j'étais fait pour ce type de jeu. Défenseur, j'étais ouvert et direct alors que le football en Italie était différent. Il fallait surtout défendre alors que j'avais des qualités offensives. Je n'accrochais pas. Avant encore, j'avais eu un contact avec la Juventus, via Walter De Greef (ex-Anderlecht, ndlr), en 1992, avant de signer pour Anderlecht. Mais la Juventus alignait alors Julio Cesar et Jürgen Kohler, qui étaient des valeurs sûres. J'aurais gagné une fortune mais je savais que je ne jouerais pas... Le Mondial a été décisif à maints points de vue. J'ai compris que je pouvais évoluer à un niveau supérieur à celui d'Anderlecht. Quand on se montre dans un tel tournoi - et il y a eu plus que mes buts contre les Pays-Bas et l'Allemagne -, on se fait remarquer. J'ai eu la chance que Kevin Keegan travaille comme consultant pour la BBC. Il a couvert les deux matches durant lesquels j'ai marqué et dans lesquels nous avons bien joué. C'est ainsi que je me suis retrouvé dans son équipe. J'avais tout gagné avec Anderlecht en l'espace de deux ans et il était temps de partir. Keegan était mon héros, déjà quand il jouait à Liverpool. J'avais suivi la saison de Newcastle qui précédait mon arrivée. Les Magpies avaient terminé à la troisième place avec des joueurs que Keegan était allé chercher dans des divisions inférieures. Andy Cole, Peter Beardsley, Ruel Fox, JohnBeresford, Scott Sellars. Presque tous des Britanniques, pour la plupart inconnus. Keegan a demandé à me rencontrer à Leeds. Nous y avons discuté de l'aspect sportif pendant une heure, des finances pendant cinq minutes. J'aurais signé même si Newcastle m'avait offert moins que ce que je gagnais à Anderlecht. Pour Keegan. Au début, j'ai trouvé le climat froid et je ne parle pas seulement de la température. C'était à moi d'aller vers les autres et de m'intégrer. Mais quand ils ont vu que je faisais de mon mieux et que j'étais honnête, ils m'ont récompensé par une grande chaleur. J'en ai toujours la chair de poule. Ce furent cinq magnifiques années, les plus belles de ma vie, à tous points de vue, sportivement, humainement. Je n'en garde que de bons souvenirs, même si j'ai traversé quelques moments difficiles. J'ai eu beaucoup de blessures. A mi-parcours de la première saison, en janvier, je me suis blessé au genou. Les ligaments croisés. Keegan s'informait de mon état tous les jours, comme d'autres. Jamais je ne me suis senti exclu. Le club était à la fois professionnel et familial, exactement ce que je cherchais. La préparation des matches était très différente de ce que j'avais toujours connu en Belgique. Nous partions toujours la veille d'un déplacement, même si c'était à Londres, souvent en car. Le trajet durait cinq ou six heures. Nous revenions aux alentours de minuit, après le match. Nous nous retrouvions au stade pour les matches à domicile, même en Coupe d'Europe. Deux heures avant le coup d'envoi ! Nous nous entraînions encore le matin puis chacun faisait ce qu'il voulait, chez lui. Dormir, manger... Luka Peruzovic et JohanBoskamp allaient tout le temps au vert avec Anderlecht mais il est possible de se préparer autrement. Il ne fallait pas respecter d'horaires, nous n'avions pas de stress. C'est différent maintenant : on est obligé d'aller au vert pour empêcher les joueurs de sortir. Nous ne le faisions jamais... avant un match. On ne peut quand même pas décevoir quelqu'un comme Keegan ! Newcastle avait un style très britannique. Jamais Keegan n'aurait transféré cinq joueurs d'outre-Manche s'il ne lui en fallait que trois. La politique a changé sous l'ère de Kenny Dalglish puis de Ruud Gullit. Keegan préférait offrir leur chance aux Anglais, aux jeunes du cru. Clark, Watson, Elliott étaient issus de l'école des jeunes. Ils ont ensuite été suivis par Shearer, Ferdinand, Ginola... Alignez notre équipe en PremierLeague maintenant et nous sommes champions. On nous surnommait The Entertainers. Une maison de fous. Keegan était le dieu. Son grand-père travaillait dans la mine et un jour, il a mis sa vie en péril pour en sauver d'autres, lors d'une catastrophe. The Entertainers... Nous méritions ce surnom. Keegan alignait au moins sept joueurs au tempérament offensif. Il disait toujours qu'il n'était pas grave d'encaisser un but ou deux car nous allions en marquer trois, quatre ou cinq. Cela marchait très bien. Si, un moment donné, nous avions pu muer nos douze points d'avance en titre, c'eût été magique... Malheureusement, nous n'avons rien gagné. Le Manchester United de RyanGiggs, Roy Keane, Peter Schmeichel, Paul Scholes, David Beckham et des frères Neville était trop fort. Si nous n'avons pas été champions, c'est par notre faute, pas celle de Keegan. Nous avons gaspillé les points. Nous avions quelques artistes. TinoAsprilla, un Colombien, était exceptionnel. Parfois, il tombait du lit pour venir à l'entraînement ou revenait d'une nuit de guindaille mais quand il en avait envie... Trois buts contre Barcelone, des matches superbes contre West Ham et Manchester City. Il était apprécié de tous car même quand il n'avait pas dormi, il s'entraînait ! Beardsley et Shearer n'ont jamais rien dit car il prestait. Ginola débordait de classe, sur le terrain et en dehors mais il était plus froid, plus distant. Il aimait griller une cigarette et s'il n'avait pas envie de s'entraîner, il n'en touchait pas une. Mais en match... la classe. On ne pouvait que l'applaudir. J'ai connu de très bons avants : Shearer, Ferdinand, Cole. Cole était d'une efficacité rare. Il était capable de tout, du gauche, du droit, de la tête, de près ou des vingt mètres. Toujours bien placé et doté d'un instinct extraordinaire. Je n'ai jamais vu meilleur jeu de tête que celui de Ferdinand. Techniquement, Shearer n'était pas si doué mais il était très efficace. Il anticipait, il sentait littéralement quand le ballon allait arriver. J'ai souvent marqué mais un match reste associé à mon nom : le 5-0 contre Manchester United, le 20 octobre 1996. Pour en connaître le contexte, il faut remonter à l'été et au Charity Shield. Nous revenions d'une tournée en Thaïlande, dans la chaleur. Nous souffrions du décalage horaire, nous étions fatigués, tout ça face à un United très fort. Il nous avait battus 4-0 et, sur le terrain, les frères Neville, Eric Cantona et Beckham se sont moqués de nous. Ils ont été très arrogants. Après le match, Keegan n'a rien dit, à part ceci : - Les gars, nous les recevons en championnat le 20 octobre. Il n'a pas dit grand-chose avant ce match non plus, sauf : - Rappelez-vous le Charity Shield. Cela aurait pu être 10-0. Mon but... J'avais souvent vu des matches de United à la télévision et j'avais remarqué que Schmeichel effectuait souvent quelques pas en avant quand un adversaire risquait de tirer, pour réduire l'angle. Le score était déjà de 4-0 quand Rob Lee m'a passé le ballon. Je l'ai poussé un rien devant et sans le regarder, je savais que Schmeichel s'était déjà avancé pour anticiper un tir. J'ai alors pensé : c'est 4-0, prends un risque. Les supporters se sont levés avant même que le ballon ne soit dans la cage. Partout où je vais, on me parle de ce but... Deux fois deuxième du classement, une finale de la Cup, même si j'étais sur le banc... Champion de D2 avec Fulham... Je n'aime pas parler de moi mais je suis le premier Belge à s'être vraiment imposé dans ce championnat. Keegan est parti après un 7-1 contre Tottenham. Nous l'avons appris le lundi. Ce n'était pas possible, après une telle performance ! Je n'ai pas compris cette décision mais je l'ai respectée. Plus tard, il m'a attiré à Fulham mais là non plus, je ne lui ai jamais demandé ses motifs. Plus tard, j'ai entendu dire qu'on lui avait refusé un transfert. Keegan était à cheval sur ses principes. Il ne travaillait pas pour l'argent, il était libre. Sentant que certains dirigeants ne le suivaient plus, il en a tiré ses conclusions. Dalglish avait un autre style, plus contrôlé tactiquement. Mais je le respecte aussi, même s'il m'a laissé sur le banc pour la finale de la Coupe alors que j'avais joué les demi-finales. Ce jour-là, Arsenal était meilleur et mon entrée au jeu n'aurait rien changé. Il avait un accent épouvantable. Je comprenais environ un mot sur trois. Nous nous sommes enguirlandés quelques fois, sans doute parce que nous ne nous comprenions pas bien ! (rires) Je suis parti sous l'ère de Gullit. Il valait mieux sinon je l'aurais frappé. J'éprouve l'admiration la plus profonde pour le niveau qu'il a atteint comme joueur. Frank Rijkaard, Marco Van Basten, Gullit, c'étaient les Pays-Bas. Mais comme entraîneur, c'était difficile et ses relations avec les joueurs étaient épouvantables. Il était très distant. Je n'ai jamais compris pourquoi. J'ai préféré rejoindre Fulham pour trois mois. Après la préparation suivante, il m'a renvoyé chez les jeunes. J'ai vécu des moments difficiles. J'allais jouer au golf tous les jours, je mangeais au restaurant et j'ai pris cinq ou six kilos en l'espace de trois semaines. Il était temps de revenir en Belgique. Le véritable vedettariat a commencé après mon passage, au début des années 2000. Cela ne pouvait qu'engendrer des problèmes financiers. Quand Newcastle a transféré Shearer de Blackburn, il lui versait environ 30.000 euros par semaine. C'était énorme mais maintenant... Certains joueurs ne lui arrivent pas à la cheville mais gagnent beaucoup plus. Roy Keane, qui se livrait sans compter à chaque entraînement, à chaque match, a vu Beckham débarquer, rafler toute l'attention et percevoir un contrat six fois supérieur au sien. Keane avait son caractère. Cela ne pouvait pas se terminer bien... Je l'ai revu à Marseille et nous avons reparlé de notre époque. Il était d'accord avec moi : nous ne voudrions plus jouer maintenant. Keane serait désormais exclu à chaque match. Or, il était un ange à côté de Vinnie Jones. Je ne serais plus footballeur. Cette mentalité, ce que je vois sur le terrain, l'arbitrage... Je volerais du terrain chaque semaine, avec mon style... Le football moderne est devenu du business. Cela ne rime à rien de baptiser votre stade Sports Direct. Com. Heureusement, sous la pression des fans, le club est revenu à l'appellation Saint James' Park. C'est beaucoup mieux ainsi. Mais ce changement était quand même significatif d'une évolution des mentalités. Franchement, je ne me vois pas évoluer dans ce monde. PAR PETER T'KINT" Newcastle, ce furent les 5 plus belles années de ma vie. "