Les mots de Ryota Morioka sont rares. Parfois, il est même difficile de savoir si sa phrase est terminée, ou s'il recherche le mot adéquat pour la compléter. Il n'est pas rare que le Japonais s'interrompe au coeur de son discours, puisant à une profondeur qui semble vertigineuse la suite de son explication. Souvent, elle se résume à un seul mot, dégainé au bout d'un long regard introspectif et claqué sur la table comme une passe parfaitement calibrée entre deux défenseurs.
...

Les mots de Ryota Morioka sont rares. Parfois, il est même difficile de savoir si sa phrase est terminée, ou s'il recherche le mot adéquat pour la compléter. Il n'est pas rare que le Japonais s'interrompe au coeur de son discours, puisant à une profondeur qui semble vertigineuse la suite de son explication. Souvent, elle se résume à un seul mot, dégainé au bout d'un long regard introspectif et claqué sur la table comme une passe parfaitement calibrée entre deux défenseurs. Cela vient-il de son anglais parfois emprunté, ou d'une personnalité fondamentalement taciturne ? Probablement un peu des deux. Même dans ce groupe carolo qu'il semble mener à la baguette sur le terrain, l'ancien Anderlechtois paraît vivre à l'écart, plongeant plus souvent les yeux dans l'écran de son smartphone que dans ceux de ses coéquipiers. Quand plusieurs d'entre eux s'offrent un moment collectif à l'occasion d'un après-midi libre octroyé par le staff lors du stage à El Saler, Morioka se rend à la salle de sport pour récupérer à coups de pédale. Le paradoxe d'un artiste solitaire dont le passe-temps favori, une fois les crampons aux pieds, est pourtant de faire briller ses coéquipiers. Repositionné devant la défense de Charleroi depuis la blessure de Cristophe Diandy, le Japonais forme avec Marco Ilaimaharitra l'un des milieux les plus aboutis de Pro League. De quoi s'accommoder plus facilement de cette nouvelle vie de " number six ", comme il la qualifie lui-même, refusant le terme de numéro 8 pour un rôle si éloigné du but adverse. Cette saison, tu es l'une des révélations du championnat depuis ton recul sur le terrain. C'est une surprise pour toi ? RYOTA MORIOKA : Ce n'est pas une grande surprise, non. Je connais mes qualités, je sais ce que je suis capable de faire. Ton jeu de passes a changé. Maintenant, tu joues moins de ballons instinctifs, et plus de balles réfléchies.MORIOKA : Quand je joue en numéro 10, je dois rester plus haut sur le terrain, et je reçois le ballon dans les parages de la ligne défensive de l'adversaire. En 6, je le reçois devant leur milieu de terrain. C'est plus simple de jouer avec moi, et je peux contrôler le match plus facilement. Tu as plus de temps. MORIOKA : J'ai surtout plus d'espace. Quand je reçois le ballon, je sais me retourner plus facilement vers le but et voir le terrain. C'est plus difficile en 10, parce que cet espace n'existe pas. C'est pour ça que tu joues plus souvent en une touche, comme numéro 10 ? MORIOKA : Oui. L'espace n'existe pas naturellement, je dois le créer. Et pour ça, il faut être capable de jouer avec moins de touches de balle. Tu es dans une équipe qui présente beaucoup de vitesse dans son secteur offensif. Pour un passeur comme toi, ça doit être agréable. MORIOKA : C'est mon plaisir. Quand j'étais en 10, c'étaient plutôt des passes courtes et au sol, qui transpercent la défense. Alors que maintenant, si je veux jouer dans le dos de la défense, ce sera forcément un long ballon. Je pense que je maîtrise assez bien les deux. Le geste est différent, mais le plaisir est le même. Donner un bon ballon, c'est vraiment ta passion ? MORIOKA : Oui, j'aime ça. Quand on commence le football, on veut tous marquer des buts. À quel moment est-ce que la passe est aussi devenue un plaisir pour toi ? MORIOKA : J'adore marquer, hein (il rit). Mais j'aime aussi donner des passes décisives. Je pense que c'est au moment où je suis devenu professionnel que j'ai commencé à raisonner comme ça. Généralement, les joueurs japonais sont plutôt doués en termes de technique. Plutôt collective qu'individuelle, d'ailleurs. C'est la formation au Japon qui veut ça ? MORIOKA : Je ne sais pas... (Il réfléchit) Je pense que ça dépend des clubs. Il y en a beaucoup qui veulent jouer comme le Barça, mais certains se focalisent plutôt sur les dribbles. Comment fonctionne la formation là-bas ? MORIOKA : C'est un peu comme aux États-Unis. Il y a des académies dans les clubs professionnels, mais aussi des équipes dans les high schools. Au final, tu peux choisir ta voie. Moi, c'est dans une high school que j'ai grandi avant d'être repéré par un club. La découverte du jeu européen, ça a été une étape difficile dans ta carrière ? MORIOKA : Je crois que le plus difficile, pour les Japonais, ce n'est pas de s'adapter au football, mais plutôt à la vie en Europe. C'est différent à ce point-là ? MORIOKA : En fait, il y a tellement de différences que je pense que c'est plus difficile de citer des choses communes entre les deux vies. Tu as débarqué en Europe via la Pologne. Ce n'est sans doute pas l'endroit idéal pour s'adapter rapidement...MORIOKA : Moi, je n'ai pas vraiment besoin d'un temps d'adaptation. C'est peut-être pour ça que je suis resté en Europe. Parce que si tu souffres pour t'adapter, c'est difficile de te sentir bien, et donc de montrer qui tu es sur le terrain. Ma famille m'a accompagné, donc ça a facilité les choses. À la maison, ma femme s'est toujours occupée de la nourriture, de toute la gestion de notre vie quotidienne. Ça m'a évité pas mal de difficultés. Découvrir l'Europe, c'était un rêve collectif, pas seulement le tien ? MORIOKA : Vous savez, les Japonais adorent l'Europe. Il y en a énormément qui y viennent en voyage, pour découvrir les grandes villes du continent. Tous les Japonais aiment ça. Et en vivant ici, c'est beaucoup plus facile de le faire qu'en démarrant du Japon. Démarrer de la Pologne, ce n'est quand même pas le choix le plus sexy... MORIOKA : Déjà, il fait très froid ! (Il rit) Si je dois comparer avec la Belgique, les gens ici sont plus... amicaux. En fait, il y a beaucoup plus d'étrangers qui vivent en Belgique, donc c'est plus naturel pour les gens de parler avec eux. En Pologne, autour de toi, il n'y a que des Polonais. Ils ne parlent pas très bien anglais, donc ça rend la communication encore plus difficile. C'est ce qui explique que l'adaptation à Beveren a été très simple pour toi ? MORIOKA : Mes coéquipiers m'ont bien aidé, mais celui qui m'a le plus facilité la tâche, c'était Philippe Clement. Et Zinho Gano, avec qui la relation sur le terrain était incroyable. MORIOKA : Il était vraiment intelligent sur le terrain, il savait toujours ce que je voulais faire. Chacun aidait l'autre à montrer ses qualités. J'étais surpris. Je me disais : Que fait ce mec à ce niveau-là ? Il devrait jouer dans une meilleure équipe ! Et quelques semaines plus tard, il a eu son transfert. Toi aussi, tu n'as pas tardé à changer d'air. Mais à Anderlecht, on n'a jamais vu le Morioka de Beveren... MORIOKA : La grande différence, c'était la tactique. J'ai dû m'adapter à ça, et commencer à faire des choses différentes. C'était plus difficile de montrer tes qualités ? MORIOKA : Oui. Pourquoi ? MORIOKA : Parce que... Avec Clement, on n'avait pas de tactique. Enfin... Défensivement, on en avait, mais avec le ballon, on pouvait créer des choses. On avait de la liberté. Moi, j'aime ça. À Anderlecht, que ce soit offensivement ou défensivement, nous avions des mouvements qu'on devait faire. C'était la grande différence. Tu as quand même marqué pas mal de buts à Anderlecht. Par contre, le Morioka passeur décisif, il semblait avoir disparu... MORIOKA : Il suffit de regarder les statistiques. Quand j'étais à Beveren, je donnais plus d'assists que je ne marquais de buts. À Anderlecht, j'ai marqué quelques buts, plus que donné d'assists. C'est bien la preuve que mon jeu avait changé. Quitter le club sans y avoir réussi, ça a été une grosse déception ? MORIOKA : (Il réfléchit longuement) Oui. C'était la première fois de ta carrière que tu traversais un moment aussi difficile ? MORIOKA : Non, ce n'était pas la première fois. Au Japon, ça m'était déjà arrivé quelques fois. Même en Pologne, tout n'a pas toujours été idéal. Ta trajectoire jusqu'à Anderlecht donne pourtant l'impression d'un conte de fées. MORIOKA : Vous savez, à un moment en Pologne, on a changé de coach et j'ai passé deux mois sans jouer. J'ai eu ce genre de mésaventure à plus d'une reprise. À Anderlecht, j'ai aussi été blessé. Et puis, j'ai trouvé ce club et tout a immédiatement fonctionné. Le football, c'est très souvent une question de timing. Tu as senti direct que Charleroi était l'endroit idéal pour te faire oublier Anderlecht ? MORIOKA : Je ne veux pas oublier Anderlecht, parce que j'ai progressé même si je n'ai pas reçu assez de temps de jeu. Si j'étais venu directement de Beveren à Charleroi, je n'aurais peut-être pas su jouer comme numéro 6. J'ai appris à faire beaucoup de travail défensif à Anderlecht. En venant ici, je me suis senti bien meilleur sur le terrain. La tactique à Anderlecht n'a pas aidé le Morioka de Beveren, mais elle a été une bonne expérience pour le futur Morioka numéro 6 de Charleroi ? MORIOKA : Peut-être, oui. Qui sait (il rit). Cette saison, on te voit beaucoup plus souvent buteur que passeur. Mais à chaque match, tu donnes des caviars qui ne sont pas convertis, par malchance ou maladresse. C'est frustrant ? MORIOKA : Non, non (Il rit). Enfin... Parfois, peut-être que je ressens ça sur le moment, mais c'est un sentiment qui disparaît vite, en général. Tout dépend de l'ensemble du match. Si on gagne, pas de souci. Si on fait un match nul, c'est peut-être ok aussi, ça dépend un peu de l'adversaire. Par contre, si on perd et qu'on a raté beaucoup d'occasions... (Il réfléchit) Voilà, ça dépend. Cruijff disait qu'on apprend sur base de son propre corps. Tu as appris à être toujours placé au bon endroit à cause de ton manque de vitesse ? MORIOKA : Quand j'étais très jeune, je pense que j'étais presque rapide (il se marre). Mais en grandissant, beaucoup moins. Donc, j'ai dû apprendre à lire les événements plus vite pour rester au haut niveau. Ça s'est fait naturellement ? Ou tu as dû regarder beaucoup de matches pour progresser ? MORIOKA : (Il réfléchit) Les deux. Tu aimes regarder du foot ? MORIOKA : À la télévision, oui. Mais pas au stade. Parfois, au stade, les matches sont ennuyants. Si je suis chez moi, devant la TV, je peux aller me servir un café quand il ne se passe rien. Tu as des championnats de prédilection ? MORIOKA : La Liga. J'aime le football espagnol. Surtout Barcelone, leur style de jeu m'a toujours plu. Quand tu aimes les passes, tu es obligé d'aimer le Barça.