Un marché de Noël sommaire, deux trois artères commerçantes forcément encombrées à pareille époque, mais une petite ville dans l'ensemble sans charme. Coincée dans le nord de l'Angleterre, entre les plus bruyantes Manchester et Leeds, Huddersfield n'est pas réputé pour grand-chose. Même pas pour son équipe de foot, qui vit cette saison sa première expérience du plus haut niveau depuis plus de 30 ans. C'est pourtant ici que Laurent Depoitre (29 ans) a décidé de déballer son plus joli cadeau : une place de choix dans un effectif de Premier League.
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Un marché de Noël sommaire, deux trois artères commerçantes forcément encombrées à pareille époque, mais une petite ville dans l'ensemble sans charme. Coincée dans le nord de l'Angleterre, entre les plus bruyantes Manchester et Leeds, Huddersfield n'est pas réputé pour grand-chose. Même pas pour son équipe de foot, qui vit cette saison sa première expérience du plus haut niveau depuis plus de 30 ans. C'est pourtant ici que Laurent Depoitre (29 ans) a décidé de déballer son plus joli cadeau : une place de choix dans un effectif de Premier League. LA Premier League. Un championnat taillé pour ses qualités d'attaquant robuste, mais habile. Celle d'un joueur rusé, mais pas forcément destiné à tutoyer les sommets. L'histoire est connue, l'homme un petit peu moins. À la veille de Noël et malgré la cadence folle imposée par l'élite anglaise, l'ancien Buffalo sort pourtant de sa réserve et reçoit chez lui. À la cool et sans artifice. À croire que l'homme serait égal au joueur, simple, mais efficace. Accueillant aussi. Rencontre avec un homme qui aime prendre le temps. Laurent, il est de coutume, à la veille de l'an neuf, de formuler ses voeux pour la saison à venir. Est-ce que toi, il y a des trucs dont tu rêvais gamin que tu n'as pas encore réalisés ? Laurent Depoitre : Je pense que j'ai déjà fait beaucoup plus que ce que j'aurais pu imaginer. Jusqu'à 23 ans, le foot, c'était avant tout un hobby que je pratiquais tout en faisant mes études. Je ne me projetais absolument pas dans une carrière de footballeur professionnel. C'est peut-être ce qui m'a aidé à prendre les défis les uns après les autres. Alost, Ostende, Gand, Porto et aujourd'hui la Premier League, ce sont des paliers que j'ai franchis sans jamais penser à l'échelon suivant. Ce n'est donc pas parce que j'évolue en Premier League, aujourd'hui, que je vais commencer à échafauder des plans pour l'avenir. Je vais continuer de prendre les choses comme elles viennent, ça m'a plutôt réussi jusqu'ici. Il y a une constante dans ta carrière, c'est les doutes te concernant. On s'est toujours demandé si tu étais capable de réitérer tes bonnes performances un échelon plus haut.Est-ce qu'il y a des moments précis de ta carrière où tu as dû toi-même te pincer pour y croire ? Depoitre : Oui, ça m'est arrivé. Comme quand tu te sens intouchable sur tout un match. Que chacune de tes touches de balles te rapproche du match parfait. Il m'est arrivé d'être réellement fier de moi au sortir d'un gros match de Ligue des Champions, par exemple. Sans forcément avoir marqué un but par ailleurs. À l'inverse, à Porto, la saison passée, il est arrivé par moments que le ballon me brûlait les pieds. Quelque chose que je n'avais jamais connu. On a à peu près tout dit sur toi. Sur le footballeur intello, l'éclosion tardive, etc. Concrètement, est-ce qu'à tout juste 29 ans tu te sens aujourd'hui à ta place dans ce milieu ? Depoitre : Oui, je crois que j'ai bien intégré ce qu'était le monde du foot pro, même si peu de gens croyaient en moi. Je pense aujourd'hui avoir suffisamment prouvé que pour revendiquer un statut de footballeur à part entière. Ici, en Angleterre, personne ne sait que j'ai fait des études. On ne me parle pas de mon fameux mémoire toujours en suspens par exemple (rires). Ça me fait du bien de ne plus être au centre de l'attention, de ne plus être mis en avant pour quelque chose qui n'a finalement rien à voir avec le football. Elle te plaît, cette vie de footballeur itinérant ? Depoitre : C'est une vie improbable. Très loin de celle que je m'imaginais il y a encore 5 ans. Mais une vie qui me convient. Je ne regrette pas d'avoir un temps donné ma priorité aux études. Mieux : je conscientise aujourd'hui la chance que j'ai de ne pas avoir le rythme de vie d'un travailleur lambda. Parfois, c'est vrai on s'ennuie. On a l'impression d'être un peu bloqué. C'est le revers de la médaille. On vit loin de nos proches, dans des villes pas toujours attrayantes. Malgré tout, j'aurais beaucoup de mal à m'imaginer revenir dans cette vie d'avant. Celle des réveils à l'aurore pour aller à l'université, des retours tard le soir après l'entraînement. Je me suis peut-être bien un peu embourgeoisé (rires). C'est quoi ta plus grande fierté ? Depoitre : D'avoir réussi à mêler de front des études d'ingénieur civil avec finalement une carrière de footballeur pro aboutie. En gros, d'avoir eu la possibilité de profiter d'une vie estudiantine normale, quoiqu'agitée, et d'être aujourd'hui là où j'en suis. Ce n'était pas gagné quand j'ai été écarté du Futurosport à 15 ans. J'ai eu du mal à l'accepter à l'époque. Ce n'est pas facile de s'entendre dire qu'on ne veut plus de toi quelque part. Fût-ce pour des raisons strictement footballistiques. Par la suite, il y a eu Tournai et Péruwelz, mais en gros je m'entraînais une fois par semaine. Je n'avais pas du tout l'hygiène de vie d'un footballeur professionnel. J'ai bien profité de ma vie d'étudiant et ça, je ne le regrette pas, mais je suis fier d'avoir eu l'ambition de poursuivre mon rêve coûte que coûte malgré tout. Et notamment d'avoir accepté les challenges et les sacrifices qui m'ont été proposés. Tu as souvent dit ne pas être un " bouffeur de foot ". Pas du genre à regarder 5 matchs par week-end, par exemple. Est-ce que le fait de jouer en Premier League aujourd'hui, ça a changé ta perception du métier ? Depoitre : C'est clair que quand tu te retrouves dans le tunnel avec Jamie Vardy ou Wayne Rooney, ce n'est pas exactement la même chose. Ce qui est certain, c'est que je consomme beaucoup plus de foot actuellement, ça oui. Avant, je ne regardais pas spécialement les matchs de mes concurrents où alors je le faisais, mais j'étais susceptible de m'endormir à la mi-temps, aujourd'hui, je suis plus dans l'analyse. Cet été, on imagine que ta seule préoccupation était de voir Porto lever ta clause libératoire fixée à 40 millions d'euros. Finalement, ton transfert vers Huffersfield pour 6 millions d'euros - avec bonus -, ça a été une libération ? Depoitre : Je savais que si je trouvais un terrain d'entente avec un club, Porto ne me mettrait pas de bâtons dans les roues. Moi, ce que je voulais plus que tout, c'était aller en Angleterre. Et, ce qui est paradoxal, c'est que contrairement à l'année dernière, j'aurais été prêt à signer dans un club ambitieux de Championship. Et que finalement, c'est après une saison blanche à Porto que j'ai eu la possibilité de rejoindre la Premier League, ce qui n'avait pas été le cas 12 mois plus tôt, avec mon passage à Porto comme conséquence. Un choix qui ne te ressemble pas vraiment : un club dominant dans un championnat a priori pas franchement taillé pour tes qualités...Depoitre : Je pense que j'aurais pu faire mon trou là-bas, mais que ça n'a pas tourné dans mon sens. À partir du moment où un club vient te chercher, c'est qu'il voit en toi une possibilité d'amélioration pour l'équipe. Le problème, c'est que j'ai très vite perdu la confiance de l'entraîneur et que moi-même, je ne me sentais pas bien sur le terrain. J'étais critiqué de partout, j'ai peut-être eu du mal à le gérer par instants. Pour la première fois de ma carrière, j'étais remplaçant aussi. C'est un rôle très ingrat, qui demande énormément de force mentale. C'est un cercle vicieux en plus parce qu'avec les semaines qui passent, tu finis par perdre espoir. À la fin, je n'étais à ce point plus en confiance que j'en venais à être soulagé d'être sur le banc parce que je savais que je ne serais pas en état de montrer ce dont je suis réellement capable. Huddersfield, la Premier League, c'est un choix dicté en partie par l'espoir de convaincre Martinez de t'emmener avec lui en Russie ? Depoitre : Honnêtement, non. En quittant Porto, je n'avais pas du tout les Diables Rouges en tête. J'étais tellement dans une situation compliquée là-bas que j'avais juste envie de reprendre du plaisir sur un terrain. Après, les Diables, ça reste évidemment le Graal absolu. Mais je ne veux pas faire du Mondial en Russie mon seul objectif, j'aurais trop peur d'être déçu... Néanmoins, le fait d'avoir été repris lors du dernier rassemblement doit faire naître un espoir légitime en toi. Est-ce que tu penses qu'à la régulière, tu as encore une chance de devancer Origi, Batshuayi ou Benteke dans la hiérarchie des attaquants, Lukaku semblant hors concours ? Depoitre : Sans blessure, je pense que ce sera difficile. Ces quatre-là ont un autre statut que moi en équipe nationale, j'en suis conscient. Je sais que le fait de ne pas avoir reçu ma chance lors des deux matchs amicaux contre le Japon et le Mexique ne joue pas en ma faveur. Si on revient un peu en arrière, tu rumines encore d'être passé à côté de l'Euro ? Depoitre : Non, parce que je m'y attendais. Je savais que jouant encore en Belgique à l'époque, j'aurais dû faire une saison exceptionnelle pour avoir une chance d'en être. Or, avec Gand, j'ai commencé à connaître une période moins prospère à partir du mois de février après l'élimination en huitièmes de finale de la C1 contre Wolfsburg. C'est ce qui m'a coûté ma place pour l'Euro, je pense. Je me rends d'autant mieux compte de la différence de traitement entre un joueur qui évolue en Belgique et un autre à l'étranger maintenant que je fais moi-même partie des " expats ". J'ai été rappelé avec les Diables après avoir joué 4,5 matchs seulement avec Huddersfield. C'est la force de la Premier League, c'est un signe qui ne trompe pas. Tu n'as jamais été jaloux du crédit accordé à un Christian Benteke voir à un Divock Origi en sélection ? Depoitre : Non, ce qui ne m'empêche pas de penser que je pourrais peut-être faire aussi bien qu'eux. Parce que je suis un compétiteur et que je pense donc avoir ma place dans ce groupe. Mais ce sont deux super joueurs qui ont prouvé sur plusieurs saisons qu'ils avaient le niveau. Ma chance reste limitée d'aller au Mondial, mais je ne m'interdis pas d'y penser non plus... Il ne tient qu'à moi de rendre les choix du sélectionneur compliqués. Roberto Martinez a parfois tenu des discours contradictoires vis-à-vis de toi ou Adnan Januzaj lors du dernier rassemblement en laissant planer la possibilité de vous offrir quelques minutes avant de visiblement changer de fusil d'épaule. Difficile dans ces circonstances d'imaginer que tu as pu marquer des points lors de ce rassemblement... Depoitre : Ce qui est certain, c'est qu'à moi, il ne m'a rien promis. Évidemment, j'aurais espéré avoir un peu de temps de jeu pour me montrer, mais je pense qu'il voulait avant tout voir comment on se fondait dans le groupe. Et, dans les faits, je ne pense pas avoir marqué ou perdu des points. Je n'ai pas été transcendant lors des entraînements, mais je ne pense pas avoir été mauvais non plus... En fait, c'est assez difficile de savoir ce que pense le coach. Pour être honnête, je suis sorti de cette semaine avec presque plus de questions qu'en arrivant. Je ne sais pas si je serai repris la prochaine fois, je ne sais pas ce que Martinez a pensé de moi, je ne sais pas grand-chose, en fait. L'air de rien, tu n'as pas vécu un rassemblement anodin. Pour la première fois, on a remis en question la tactique utilisée par Roberto Martinez après le match contre le Mexique. Comment le groupe a-t-il vécu cette semaine de l'intérieur ? Depoitre : C'est un classique des médias belges de faire un drame de petites déclarations. Alors oui, Kevin n'aurait peut-être pas dû faire cette déclaration, mais je peux vous assurer que ça n'a pas fait de dégâts dans le groupe. Le coach a rappelé en interne que tout le monde avait le droit d'avoir un avis, mais que c'était mieux, qu'à l'avenir, ça reste dans le groupe. Point, on passe à autre chose et on avance. Est-ce que le fait que ce soit un joueur de la trempe de Kevin de Bruyne qui prenne la parole, ça ne prouve pas quand même qu'avec les années, cette équipe - dont on a longtemps dit qu'elle manquait de leaders en l'absence de Vincent Kompany - est en train de se trouver un patron ? Depoitre : Kompany était un vrai leader et l'est encore. Je pense qu'il n'y a personne qui l'a vraiment remplacé. Je l'ai ressenti lors de cette semaine passée avec le groupe. Mais il y a des leaders sur le terrain, comme peut l'être Kevin. Ce n'est pas lui qui va prendre la parole dans le vestiaire pour faire de longs discours, mais je pense qu'il est plus à même aujourd'hui qu'il y a plusieurs années de porter l'équipe sur le terrain. La critique régulièrement faite à cette génération, c'est son manque de caractère. On répète à l'envi que les Diables, c'est une accumulation de gendres idéaux. C'est un faux débat selon toi ? Depoitre : On ne sera jamais des crapules, il faut bien l'admettre. Et comprendre qu'on ne changera plus ce groupe. Notre capitaine, Eden, c'est avant tout un boute-en-train. C'est un peu la mascotte de cette équipe. Et cela représente bien l'attitude d'une bande de mecs qui ne se prennent pas la tête. S'ils sont champions du monde dans quelques mois, tout le monde vantera cet état d'esprit. Tu parles de ce groupe comme si tu n'en faisais pas partie. L'histoire retiendra pourtant aussi ton nom au sein de cette génération dorée. Ça aussi, c'est un motif de fierté ? Depoitre : Il y a des pour et des contre. Évidemment que c'est un honneur de se retrouver à jouer, comme ce fut mon cas contre Andorre, avec De Bruyne, Hazard et Mertens dans mon dos. Ça m'a aussi permis de marquer un but pour cette équipe. D'un autre côté, quand je vois la concurrence qu'il y a ma place, je me dis aussi que dans d'autres circonstances, avec une autre génération, j'aurais pu aspirer à un autre statut en équipe nationale.