Pour la trouver, il faut chercher. Nichée derrière une église, à Herstal, la salle du Boxing Club Manson fait durer la partie de cache-cache. Finalement, et même plutôt logiquement, c'est le Seigneur Tout-Puissant qui montre la voie. Elle passe par un chemin de graviers, ouvert par un panneau indiquant " Les jardins de Marie ".
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Pour la trouver, il faut chercher. Nichée derrière une église, à Herstal, la salle du Boxing Club Manson fait durer la partie de cache-cache. Finalement, et même plutôt logiquement, c'est le Seigneur Tout-Puissant qui montre la voie. Elle passe par un chemin de graviers, ouvert par un panneau indiquant " Les jardins de Marie ". Au bout de l'impasse, le hall accueille des gymnastes en herbe alors que Luis, patron homonyme de l'espace boxe, prépare sa séance du soir. Malgré une existence de plusieurs vies en Cité Ardente, José-Luis Manson garde la forme intacte et son accent chantant des Asturies. Le presque septuagénaire s'active, nettoie les miroirs et y recolle les photos de ses disciples, bon nombre d'anciennes gloires affichées en guise de souvenirs, parfois, d'exemples, surtout. Parmi elles, l'un de ses joyaux, Romain Mianzula, assassiné froidement en 1985 par le truand Philippe Delaire, commanditaire de la célèbre prise d'otage de Tilff. " La boxe est une vraie leçon de vie. Bien sûr, comme tous les gamins, je jouais au foot. Mais quand j'ai découvert la boxe, ça a été le déclic. C'est ce qui convenait le mieux à mon caractère ", rembobine Luis, en bandant ses poings. Miko Khatchatryan en profite pour se présenter le long du ring, d'un sourire timide. Nouvel espoir de la boxe liégeoise, le sextuple champion de boxe amateur (poids légers) est passé pro en mai 2017. Toujours invaincu depuis, le natif d'Erevan, la capitale de l'Arménie où il vit jusqu'à ses huit printemps, cultive l'art de l'esquive. La vraie, celle de Naseem Hamed, l'arrogance en moins. " Je ne fais pas quelque chose de très violent. Je fais quelque chose de spectaculaire ", ajuste celui qui jongle entre les sacs de frappe et son job d'agent de sécurité, via la boîte qui le sponsorise, Protection Unit. Un week-end sur deux, il arpente notamment les couloirs du Parc Astrid afin de veiller sur la bande à Vincent Kompany. " Ils ne font pas forcément attention à nous, mais ça me fait toujours plaisir d'ouvrir le journal, de voir une page sur Anderlecht et la suivante sur moi, alors que je travaille pour eux... " Tu tombes dans la boxe très tôt, à Soumagne... Miko Khatchatryan : À notre arrivée en Belgique, on nous a envoyés là-bas, mes parents, mes soeurs et moi. On y habitait une maison sociale. Un jour, j'y ai vu des affiches d'un gala de boxe, qui se déroulait à Droixhe. La tête d'affiche, c'était un Arménien. Comme nous. Avec mon père, on a directement voulu aller le voir. Il s'appelait Karen Boyajyan. Son entraîneur était Albert Syben ( connu pour avoir boxé contre Mohamed Ali, en 1979, ndlr), qui dirigeait le club de Droixhe, le BC Cocktail. Je m'y suis inscrit et mon père faisait toujours les trajets avec moi. Trois ou quatre ans après, on a déménagé à Grivegnée, exprès pour me rapprocher de la salle. Tu étais encore dans ce club, il y a trois ans. Droixhe, ça représente quoi pour toi ? Khatchatryan : La salle, c'était comme ma deuxième maison. J'ai grandi là, en fait ( il rit). Pour moi, c'était comme aller à l'école. J'y allais puis je rentrais directement chez moi, parce que j'étais fatigué ou que je devais étudier. Je ne traînais pas trop dans la rue. À l'époque, il y avait les bâtiments, les jeunes du quartier, les histoires de délinquance... Moi, j'étais trop petit pour m'en rendre compte, même si c'est déjà arrivé que quelqu'un court à travers la salle parce qu'il se faisait courser par d'autres mecs ( rires). Droixhe a une mauvaise réputation mais ça faisait déjà longtemps que ça s'était calmé. Ce que j'aimais particulièrement, c'est que c'était très, très multiculturel. Tu sembles avoir une relation très particulière avec ton père, un ancien champion de boxe arménien, qui te suit au quotidien... Khatchatryan : En fait, quand j'étais petit, je ne sais pas si j'aimais vraiment la boxe. Comme tous les gamins de mon âge, je regardais les films de combat. Je voyais les gants, les médailles de mon père... J'avais envie de faire la même chose. Mais, d'un autre côté, je me sentais un peu obligé. J'aimais aller à la salle, mais je me forçais un peu quand même. Ce n'était pas dans ton caractère ? Khatchatryan : Si, mais je m'étais mis dans la tête de faire comme mon père. Même si je n'aimais pas. Puis, j'ai continué et je me suis vraiment mis à aimer ce sport, bien qu'il y ait eu des moments où je n'y arrivais pas, où j'étais déçu, où je voulais arrêter... Dans ces moments-là, c'est mon père qui me reprenait et qui me remotivait ( il rit). Il vit son rêve à travers toi ? Khatchatryan : C'est vraiment ça. On essaye de réaliser un rêve pour deux ( il rit). Lui, il a beaucoup boxé mais à son époque, il n'y avait pas de boxe professionnelle chez lui. C'était encore l'Union Soviétique. Il s'est retrouvé à faire l'armée en Biélorussie, pendant deux ans. Du coup, il est devenu champion de boxe de Biélorussie. Il a plus d'une centaine de combats amateurs, une médaille de bronze aux championnats du monde militaire et même des titres de champion de Russie. Mais à vingt-et-un, vingt-deux ans, ce n'était pas le meilleur endroit pour vivre de son sport, alors il a arrêté. Il est devenu policier et même gérant d'un restaurant. Là, il était un petit peu embêté par les hommes politiques arméniens et c'est une des raisons pour lesquelles on est partis. Aujourd'hui, il est agent d'entretien. Selon toi, ton point faible sur le ring, c'est de ne pas frapper assez fort. On est sur le ring comme on est dans la vie ? Khatchatryan : C'est vrai que, si on voit les choses comme ça, je pense que je n'aurais pas dû faire boxeur. Quand on me côtoie un peu, on s'attend peut-être à ce que je sois violent, à ce que je cherche la bagarre. Ce n'est pas du tout moi. Je ne suis pas méchant. Je ne veux pas me battre avec les gens, je n'aime pas les tensions. Ça ne sert à rien de s'énerver... Si on regarde mon dernier combat, je suis tout gentil ( rires). Le mec me rentre dedans et moi, je mets juste mes touches, pour gagner. Je vois la boxe comme un sport, pas comme un moyen de me défouler. Alors oui, si on s'attend à voir le contraire, je ne suis pas fait pour être boxeur. Qu'on puisse penser qu'un boxeur est systématiquement violent, ça te pèse ? Khatchatryan : Clairement. Je travaille dans le milieu de la sécurité et les gens pensent que si tu es boxeur, tu vas gérer l'affaire facilement... Mais pas du tout ( rires). Nous, ce qu'on essaye de faire, c'est de résoudre les problèmes par la communication. Pour moi, la boxe doit rester entre les cordes ou sur le ring, c'est tout. Et puis, j'adore ce concept, savoir qu'on est sur un ring, qu'on peut se lâcher dans le cadre de la compétition. Qu'est-ce que la boxe t'apporte dans ce cadre-là ? Khatchatryan : Je suis un peu devenu addict au stress d'avant-compétition. J'aime bien ressentir cette grosse pression avant de monter sur le ring... Ça me procure un plaisir énorme. Quand je regarde des vidéos de moi, avant le combat, je ne me reconnais pas. Je suis excité... C'est difficile de la définir avec des mots, mais je ne peux pas retrouver cette sensation-là ailleurs. Le jour où j'arrêterai la boxe, je ne sais vraiment pas comment je vais faire ( rires). Il est comment le Miko d'avant-combat ? Khatchatryan : J'ai l'impression qu'il est prêt à tout. Prêt à quoi ? Khatchatryan : À monter sur le ring et à tout donner. Mais surtout, ce que je veux faire, c'est changer les clichés sur les boxeurs et la boxe. Ma façon de boxer est un peu spéciale. J'abaisse ma garde, je la change... Ça peut paraître arrogant mais c'est juste pour pousser l'autre à me frapper et pour montrer qu'on n'est pas obligé d'être agressif pour gagner un combat. Je veux montrer aux gens que j'arrive à m'amuser sur le ring, en relâchant un peu mes bras, que je ne suis pas tendu pendant dix rounds. C'est une question de spectacle ? Khatchatryan : Exactement. Je veux montrer que la boxe, ce n'est pas juste mettre l'adversaire KO. C'est aussi l'art de l'esquive, l'art de la précision, l'art de la vitesse... Pour montrer que je suis un bon boxeur, je ne suis pas obligé de taper le gars au point qu'il soit par terre, en train de trembler parce qu'il est KO. Je veux que ça fasse plaisir aux yeux. Pourtant, quand on regarde tes statistiques en pro, c'est dix victoires en dix combats, dont cinq KO. Il y a un peu de violence là-dedans, non ? Khatchatryan : Ce ne sont pas des KO qui sont faits en un coup. Ce sont des KO plus light, sur un arrêt de l'arbitre, par exemple. C'est bien beau de rentrer dedans pour mettre des KO directs, mais avant de les mettre, il faut aussi prendre des coups. Moi, j'essaye d'esquiver un maximum. Ma force, c'est le jeu de jambes. Je préfère éviter trois coups et en mettre un, plutôt que d'en mettre cinq et d'en prendre deux. Tu dis vouloir casser les codes, mais tu es récemment monté sur le ring sur un remix rap de la BO du Parrain... C'est pas un peu cliché, ça ? Khatchatryan ( Il rit) : J'ai vraiment du mal à choisir une musique attitrée. J'aime beaucoup le rap, mais les paroles de certains morceaux sont un peu trop violentes à mon goût et c'est justement un peu cliché. J'aime pas, mais je pourrais quand même les mettre pour monter sur le ring, simplement parce qu'une phrase m'intéresse : " All the way up " ou " I'm on a new level ". Ces deux phrases correspondent à mon état d'esprit du moment. Le reste, il ne faut pas écouter ( rires). Pour mon tout premier combat en pro, j'étais monté sur le ring sur une chanson traditionnelle arménienne. C'était une façon de rendre hommage à mon père, mais ça m'a procuré beaucoup trop d'émotions. Ça m'a un peu calmé alors qu'avant le combat, j'ai envie d'être excité. Je n'ai pas du tout aimé donc je ne le referai plus. On l'a compris, ton père est ton grand modèle. Mais si tu devais t'inspirer d'un boxeur qui maîtrise cet " art de l'esquive ", ce serait qui ? Khatchatryan : Mayweather. Le gars sort du ring, il n'a rien pris sur la tête après douze rounds. C'est bien, parce qu'on a quand même une vie après la boxe et je n'ai pas envie de me retrouver avec un nez tordu ou même handicapé... C'est quelque chose qui te préoccupe ? Khatchatryan : Oui, beaucoup. Pour l'instant ( il touche du bois), tout se passe bien. Mais si un combat tourne mal, il faudra peut-être se remettre en question. Je fais tout pour le sport, j'adore ça, mais j'ai compris qu'il valait mieux savoir s'arrêter à temps. Même si je pense que je n'arrêterai jamais vraiment la boxe, et le sport en général. J'ouvrirai ma salle et je transmettrai mon savoir. Là, tant que j'arrive à esquiver les coups, je continue ( il rit). Quand tu passes pro en 2017, tu te prives par la même occasion des Jeux Olympiques, réservés aux amateurs. Des JO que tu avais ratés en 2016 pour une blessure au genou... Khatchatryan : Je sais, et cela fait partie des déceptions dont je parlais. Au début, les JO, c'était un rêve. Après, quand j'ai vu toutes les magouilles qui les entourent, ça ne me donnait plus envie. Il y a toujours des histoires de corruption... J'ai une septantaine de combats amateurs et sur les vingt défaites répertoriées, il y en a que trois ou quatre qui sont valables. Toutes mes défaites officielles se sont déroulées à l'étranger, toujours aux points. Ce qu'il faut faire, c'est mettre des KO. Et comme en amateur, on n'a que trois rounds et que je ne suis pas un gars qui met des KO... ( il souffle) Au final, je me suis dit que ça fait partie de la boxe. C'est pour ça que je suis passé professionnel en Belgique. Je ne vais plus boxer à l'étranger, justement dans l'objectif d'être un peu " protégé ". J'essaye d'abord de construire un palmarès chez moi. Ce n'est pas un peu petit bras ? Khatchatryan : Non, mais à un moment donné, c'est clair que je vais devoir aller me mesurer à des boxeurs à l'étranger. En 2015, quand je me suis blessé au genou, j'ai perdu un an et c'était difficile de revenir. J'avais pris dix kilos... D'autant que je devais voyager tout le temps. Maintenant, je peux rester en Belgique et m'organiser tout seul, comme un indépendant. Disons que, pour l'instant, je construis ma fiche de présentation ( grand sourire). Tout ça a l'air très carré dans ta tête. Tu nous détailles un peu le programme ? Khatchatryan : La fiche est bientôt finie ( rires). Là, on est à 10-0 et tous les combats se sont déroulés à la " maison ". C'est à moi de voir, avec mon manager ( Alain Vanacker, qui s'occupe également de Ryad Merhy, ndlr), si on doit prendre le risque de boxer à l'extérieur. Mais ça va bientôt arriver. Il le faut. Je me vois mal refuser si on m'offre l'opportunité d'aller chercher un titre. J'ai vingt-quatre ans et le but, ce n'est pas de boxer jusqu'à trente, trente-cinq ans. Le but, c'est d'avoir un titre reconnu à mes vingt-cinq, vingt-six ans. On va commencer par la Belgique, déjà. Ensuite, on pensera à l'Europe et aux titres mondiaux. Si j'ai une ceinture parmi celles-ci, je pourrais dire que j'ai réussi.