Un soleil d'hiver, mais une tranquillité déjà printanière. Métaphore silencieuse d'un club qui perturbe comme il peut l'ordre établi dans un championnat qu'on pensait interdit aux banlieusards. Bienvenue à Leicester. Patelin (330.000 âmes quand-même) paumé entre Birmingham et Nottingham. Il y fait si calme qu'on y entendrait parfois les mouches voler. Sauf quand James Maddison est en retard et le fait savoir à grands coups de klaxons.
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Un soleil d'hiver, mais une tranquillité déjà printanière. Métaphore silencieuse d'un club qui perturbe comme il peut l'ordre établi dans un championnat qu'on pensait interdit aux banlieusards. Bienvenue à Leicester. Patelin (330.000 âmes quand-même) paumé entre Birmingham et Nottingham. Il y fait si calme qu'on y entendrait parfois les mouches voler. Sauf quand James Maddison est en retard et le fait savoir à grands coups de klaxons. Le gros bolide du chouchou du public des Foxes détonne toujours dans la paisible cité ouvrière de Leicester. Comme un brutal retour à la réalité pour un club que rien ne rapproche vraiment de son actuel troisième place de Premier League. Le charme de ces prétendants insoupçonnés, c'est qu'ils réfutent souvent les codes du milieu. Bouffée d'air frais d'une Premier League souvent aseptisée, Leicester a depuis longtemps décidé de jouer l'ouverture. Si le club s'est acheté une renommée internationale par la grâce des millions de son regretté président Vichai Srivaddhanaprabha, disparu en octobre 2018 dans un accident d'hélicoptère, Leicester n'oublie pas son passé. L'anonymat, la Championship et une certaine idée de l'échec, c'est la mémoire de la ville. Celle qui l'empêche de se comporter comme un nouveau riche arrogant. Celle qui participe aujourd'hui à faire perdurer l'héritage de Claudio Ranieri, champion en 2016 avec une équipe qui avait lutté l'année précédente pour sa survie parmi l'élite. En rejoignant le King Power Stadium l'hiver dernier, Youri Tielemans a accepté de faire partie de cette histoire. De sourire quand ça va mal. De prendre des coups sans broncher. D'être un Fox. Un dur au mal. Du genre à se confier après quelques passages imprévus sur le banc. Une rareté dans le milieu. Tu n'es peut-être pas l'homme de la décennie dans le football belge, mais peut-être bien celui de la prochaine, et sans conteste l'un des rares " nouveaux visages " à s'être imposé dans la durée en équipe nationale depuis 2016. Et donc quelque part, celui qui représente l'avenir de cette génération. Que penses-tu de cette description ? YOURI TIELEMANS : C'est vrai qu'en équipe nationale et depuis la Coupe du monde, mes prestations ont fait que mon rôle dans le groupe a évolué. Je ne suis plus le petit jeune qui débarquait sur la pointe des pieds en mai 2015 en stage avec les Diables de Wilmots à un an de l'EURO. Là, j'ouvrais encore de grands yeux. Aujourd'hui, je ne dirais pas que je suis installé, mais que les bons matchs accumulés ces deux dernières années m'ont offert un autre statut. Ça veut dire que tu sens que tu as les épaules, un jour, pour devenir le patron de cette équipe ? TIELEMANS : Il ne faut pas aller trop vite. C'est à moi, par mon jeu, de me faire cette place-là. Mais oui, ce rôle de leader, j'ai été habitué à l'occuper, plus jeune, dans toutes les équipes d'âge par lesquelles je suis passé à Anderlecht. Et aujourd'hui encore, avec les Diables, quand il y a un nouveau qui arrive, j'essaie toujours de le mettre à l'aise le plus vite possible. Mais je ne suis pas le seul à faire ça, bien sûr. Ce qui veut dire beaucoup de l'état d'esprit positif qui anime ce groupe. Après, je vais vous rassurer tout de suite, je n'ai pas le sentiment que cette génération va s'arrêter du jour au lendemain ! Parce qu'il y a quand même de grosses différences d'âge entre un Kompany et un Lukaku ou un Courtois. Donc, je crois que j'ai encore le temps avant de devoir assumer des responsabilités de leader dans ce groupe. Même si c'est vrai que pour mon âge, j'ai déjà accumulé pas mal de vécu ces dernières années. C'est sans doute mon parcours qui veut ça. Le fait d'avoir évolué dans trois championnats différents, mon éclosion rapide ... Voir des petits jeunes comme Yari Verschaeren débarquer dans le groupe, ça doit te faire un premier petit coup de vieux quand-même ? TIELEMANS : Franchement, j'essaie de ne pas y penser ( rires). Parce que c'est vrai qu'on se sent vieux quand on voit des joueurs de 17-18 ans qui pointent le bout de leur nez. Bien sûr, je n'ai que 22 ans, bientôt 23 ( le 7 mai prochain, NDLR), mais ça me rappelle que je dois profiter de chaque instant. Parce que ça passe vite. Ça rappelle surtout le jeune gamin lancé par John Van den Brom, le 29 juillet 2013. Tu te souviens de ces moments-là ? De tes premières ? De la perception que tu avais alors du monde pro ? TIELEMANS : ( Nostalgique) Tout s'est passé tellement vite... Ce qui m'a aidé, à l'époque, c'est d'avoir fait toute la pré-saison avec l'équipe. J'avais été bon, j'étais en pleine confiance et ce premier match arrivait finalement dans la continuité de tout ça. J'avais beau n'avoir que 16 ans, ça me paraissait normal d'être là. J'étais à ma place. C'est ce qui a fait que je me suis très vite adapté. Mohamed Ouahbi, un des entraîneurs qui a compté pour toi à Anderlecht, a dit de toi un jour : " Il n'avait pas d'agent comme les autres et son entourage ne compilait pas les vidéos de lui sur YouTube ". Ce qui est paradoxal, parce qu'à côté de ça, tu es l'exemple même de l'hyper talent. Celui qu'on programme pour réussir et qu'on voit venir de loin. TIELEMANS : Comme d'autres, beaucoup d'autres, mais moi, j'ai eu la chance d'avoir été très bien protégé par mon entourage, par mes parents. Ils ont bien fait ça, il n'y a rien à dire. Parce que, être trop tôt sous les spotlights ça peut tout gâcher. Et ce n'est bon pour personne. Moi, tout ce que je voulais, c'était jouer au foot. Je faisais mes matchs, je n'entendais pas ce qui se racontait sur mon compte en dehors. Quand tu vis le truc de l'intérieur, c'est difficile de se rendre compte, tu ne réalises pas la chance que tu as. C'est après coup, quand je vois le parcours de certains, quand je compare avec le mien, que je me dis que rien n'est jamais le fruit du hasard. C'est parce que j'ai été protégé plus jeune que je suis là où j'en suis aujourd'hui. Anderlecht a beaucoup misé sur toi. Et pour cause : bruxellois, belgo-congolais, parfait trilingue à la tête bien faite, élégant balle au pied, tu cochais toutes les cases pour être la vitrine du club. Tu as parfois souffert de cette hyper médiatisation dont tu as été l'objet très jeune ? TIELEMANS : On m'a souvent présenté comme le gendre idéal, mais je ne suis pas parfait, loin de là. Je n'ai jamais cherché à renvoyer une image qui n'était pas la mienne, d'ailleurs. Je ne crois pas que le club ait cherché à faire cela non plus. Mais le fait est que j'ai été mis dans la lumière assez jeune par mes prestations, par le fait que je porte le brassard de capitaine, par exemple. Ce sont toutes ces petites choses, le fait aussi que j'avais une bonne image dans le club, avec mes coéquipiers, etc. Mais je ne crois pas que ça a changé la personne que je suis. À la limite, ça m'a surtout donné plus d'assurance encore. Le Français Fabrice N'Sakala, un ancien de tes coéquipiers à Anderlecht, nous a un jour confié regretter que toi et Dennis Praet aient trop longtemps " baigné dans l'ouate chez les jeunes " à Anderlecht. Il peut y avoir dans ce traitement de faveur, dont tu as fait l'objet à une époque, une partie de l'explication des complications qui ont suivi ton départ du club pour Monaco ? TIELEMANS : Sur le moment même, encore une fois, on ne le ressent pas trop. Et je suis convaincu d'avoir reçu le meilleur encadrement possible pour mon évolution à Neerpede. Après, c'est évident qu'en arrivant en équipe première à Anderlecht, j'ai été protégé plus qu'un autre. J'en étais conscient. Mais cela ne voulait pas dire que je pouvais faire ce que je voulais non plus. Et puis, ça allait dans les deux sens. Quand Van den Brom me demande de dépanner en dernière minute à l'arrière gauche pour un match à Genk ( le 10 novembre 2013, ndlr) parce que Fabrice est out et que Deschacht nous dit qu'il est malade après l'échauffement, je le fais aussi. Ce jour-là, j'ai même eu peur d'avoir été trop bon et que le coach continue de m'envisager à cette place par la suite ( il éclate de rire). En vrai, on me donnait la confiance dont j'avais besoin. C'était une situation win-win. D'un côté, je devenais la vitrine du club et on sait qu'à Anderlecht, les jeunes sont importants. De l'autre, je pouvais progresser à mon rythme. Évidemment, quand je suis arrivé à Monaco, j'ai réalisé certaines choses. D'abord en découvrant un nouveau monde dans lequel je n'étais pas toujours au centre des préoccupations. Mais je savais que ça finirait par arriver. Comme le fait de devoir me faire à un autre football, à une autre mentalité, à une autre façon de penser. C'est un apprentissage, un passage obligé, j'y étais préparé. Et je vais vous dire un truc, je suis même content de l'avoir fait là-bas. Je n'ai aucun regret. Mieux, ça m'a rendu service. J'ai développé à Monaco une mentalité qui m'aide encore aujourd'hui. Tu as aussi longtemps été préservé médiatiquement par la cellule communication d'Anderlecht. Un traitement en protection seulement réservé aux joueurs précoces sur lesquels le club compte vraiment. Mais pour toi, ça a duré près de deux ans. Tu n'étais pas prêt ? TIELEMANS : Oui, ça a été long. La première fois, je devais avoir 17 ans, juste après avoir fini l'école. C'était une volonté de me protéger, mais j'étais le premier conscient que c'était pour mon bien. Dans le même temps, j'ai aussi suivi des cours individuels de media training. À la demande de mon entourage, pas du club. Ni vraiment la mienne ( sourire). Après, je pense que ça m'a aidé pour certaines formulations de phrases. On n'y apprend pas pour autant la langue de bois, mais à formuler plus clairement les choses. Je crois qu'on a voulu me faire comprendre que je ne pouvais pas tout dire aux médias. John Van den Brom, Besnik Hasi, René Weiler, Leonardo Jardim, Thierry Henry, Frank Passi, Claude Puel, Brendan Rodgers : lequel a su le mieux te comprendre ? TIELEMANS : Il y a Martinez aussi ! Mais en vrai, c'est difficile de répondre à cette question. Van den Brom m'a lancé et Hasi m'a confié les clés du jeu en tant que milieu central dans un 4-4-2 taillé pour moi, mais tous m'ont vraiment aidé. Difficile de dire quel coach m'a compris le mieux. Rodgers, lui, par exemple, m'aide beaucoup dans l'aspect théorique qui entoure le jeu. Pourquoi faire telle chose ? Et pourquoi maintenant ? Comment défendre sans ballon ? À quel moment se projeter vers l'avant ? En fait, il m'aide à mieux comprendre le jeu. À l'entraînement, il insiste vraiment là-dessus. Tu en parlais spontanément : la relation la plus fusionnelle, ça reste celle que tu entretiens aujourd'hui avec Roberto Martinez ? TIELEMANS : Peut-être. Mais j'ai vraiment de très bons contacts aussi avec Brendan Rodgers. Et c'était déjà le cas à une autre époque avec un Hasi ou un Jardim. En fait, j'ai toujours bien aimé les coaches qui jouent la transparence, qui osent me dire les choses. Bien sûr, parfois, c'est dur à encaisser, mais ça aide à avancer au moins. Je trouve intéressant qu'on me bouscule, qu'on me dise comment faire pour avancer. Ceci pour encore franchir un cap. Le coach qui arrive à faire ça, c'est un bon coach. Ce n'est pas ce qui a pu manquer à un Thierry Henry avec Monaco ? TIELEMANS : Non, parce que c'était pareil avec lui, il pouvait me dire la vérité. Bien sûr, c'était particulier. Parce que pendant le Mondial, il était très proche de nous, il nous racontait des anecdotes, il nous expliquait des choses. À la limite, il était devenu comme un pote pour nous. Mais c'est dans sa personnalité. Il était comme ça à Monaco aussi. Et je ne crois pas que le problème vienne du fait qu'il était proche des joueurs. La vérité, c'est que toutes les circonstances étaient contre lui. Il avait 16 joueurs blessés dans le noyau A et il était contraint d'aller piocher dans les U19 pour compléter son groupe. Le plus humiliant pour nous, ça a été cette défaite 0-4 à la maison contre Bruges en Ligue des Champions. Là, moi, j'ai sérieusement encaissé le coup. Dans le même temps, c'est assez paradoxal, tu te fais gentiment une place au soleil en équipe nationale. À partir de là, pour beaucoup, tu es devenu le coup de coeur de Roberto Martinez. Le chouchou a-t-on aussi entendu. Ça t'a gêné cette appellation ? TIELEMANS : Oui, parce que je considère que je ne suis le chouchou de personne. Penser l'inverse impliquerait le fait que je n'ai pas mérité ma place. Et ça, ça m'embête. Mais bon, j'ai appris à relativiser, à laisser parler les gens et à m'exprimer sur le terrain. Ce que je crois avoir toujours bien fait. Comme d'autres, l'équipe nationale m'a permis de souffler par moment quand ça allait moins bien en club. Le fait de côtoyer un environnement positif, d'être dans un groupe serein, qui a cette culture de la gagne, ça te libère la tête, l'esprit, le corps. Il y a un match clé dans ta progression avec les Diables, c'est en Bosnie, en octobre 2017. La Belgique est menée 2-1 quand tu entres à la mi-temps. Les Diables s'imposeront finalement 3-4. Tu as senti le regard des gens, de tes coéquipiers, des medias, changer après ce match ? TIELEMANS : Je ne sais pas si c'est ce match-là qui a été un tournant pour les gens mais, pour moi, il a été important. Parce que clairement, ce n'était pas un cadeau, sur un terrain difficilement praticable, le pire sur lequel j'ai joué, je pense. Et bien sûr que c'est dans ce genre de rencontre que tu accumules du crédit. De la confiance aussi. Oui, clairement, ça m'a aidé pour la suite. Le bon match au bon moment à une époque où Roberto Martinez devait se justifier de te préférer à Radja Nainggolan aussi... TIELEMANS : Je ne pense pas que c'était moi ou Radja. Ça n'a rien avoir. Et je ne pense pas non plus qu'on puisse faire de rapprochement entre la non-sélection de Radja Nainggolan et mon arrivée dans le groupe. On a été repris ensemble, séparément. Lui puis moi. Moi puis lui. C'est comme ça. Au vu du crédit que tu avais accumulé pendant le Mondial russe, certains ont été surpris que ce ne soit pas toi que Roberto Martinez ait lancé en demi-finale contre la France à la place de Mousa Dembélé. Ça a été une frustration d'assister à l'élimination depuis le banc après être entré au jeu contre le Brésil en quart ? TIELEMANS : On espère toujours jouer. Je pense que l'entraîneur a essayé une certaine tactique dans ce match où on était privé de Meunier. Évidemment, j'espérais débuter la rencontre, comme toutes les autres. Si tu joues avec Dembélé ou Tielemans, ce n'est pas le même match. Mais je pense que beaucoup de coaches auraient fait ce choix-là, compte tenu de l'expérience d'un gars comme Dembélé. Après, ce serait mentir si je vous disais qu'en deuxième mi-temps, quand je m'échauffe, je n'espère pas rentrer. Je trépignais, j'avais envie d'aider l'équipe, de changer le cours du match, mais les circonstances en ont décidé autrement. On parle beaucoup de la prolongation de Roberto Martinez à la tête des Diables. C'est important pour toi que sa situation contractuelle soit clarifiée avant l'EURO ? TIELEMANS : Je ne sais pas. Peut-être que pour lui ça change quelque chose. Nous, joueurs, on n'en parle pas trop. On est vraiment concentré sur ce qu'on fait avec lui. Et on espère vraiment qu'il reste. Parce qu'il nous apprend beaucoup et qu'on a démontré à la Coupe du monde qu'il y avait une complémentarité entre le groupe et lui. Maintenant, si la Fédération prend une décision, ce sera son choix. Hormis ce off-day collectif en Suisse, tu as rarement déçu en équipe nationale. Et confirmé à cette occasion ce que beaucoup pensaient : Youri Tielemans, tu le mets dans n'importe quelle équipe, il s'adapte. Et il performe ! TIELEMANS : En équipe nationale, c'est trop facile ( rires). L'atmosphère est tellement positive que c'est dur d'être mauvais. C'est, limite, un groupe de potes qui joue sur le terrain. Sauf qu'on a un plan tactique hyper structuré. À partir de là, se mettre en évidence, c'est toujours plus facile. On l'a aussi vu quand je suis arrivé à Leicester. Justement, ça tourne moins bien à Leicester depuis quelque temps. Et pour toi aussi individuellement. À quoi est-ce dû ? TIELEMANS : Je n'ai malheureusement pas d'explication toute faite. On a couru derrière une victoire pendant un petit temps. On a perdu des points qu'on n'aurait pas dû perdre. Et c'est vrai que, personnellement, j'ai moins joué, ça ne me fait pas plaisir, mais c'est la conséquence de quelques moins bons matchs. Le coach a senti que j'étais moins frais à un moment, c'est son rôle. C'est d'autant plus frustrant que c'est Dennis Praet, un concurrent direct en équipe nationale qui prend ta place ? TIELEMANS : Non, pas du tout. Ce n'est pas plus dur que si c'était un autre, mais ce n'est jamais gai d'être sur le banc. On a une très bonne relation, sur et en dehors du terrain, donc à la limite, je suis aussi content pour lui.