Le petit short replié, le cri de rage bien à lui sur un point marqué, c'est terminé. Il faudra s'y faire. Jean-Michel Saive n'est plus un joueur de ping. La fin d'une aventure interminable. En 1982, il faisait ses débuts en équipe nationale. Il y est resté plus de 30 ans.
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Le petit short replié, le cri de rage bien à lui sur un point marqué, c'est terminé. Il faudra s'y faire. Jean-Michel Saive n'est plus un joueur de ping. La fin d'une aventure interminable. En 1982, il faisait ses débuts en équipe nationale. Il y est resté plus de 30 ans. Une légende de 49 balais a décidé de mettre fin à son histoire. La charpente ne tient plus. Une semaine jour pour jour avant les derniers matches de sa vie, ce jeudi avec le Logis Auderghem, on prend le petit-déjeuner avec Jean-Mi en périphérie de Liège. On s'attend à discwuter avec un gars nostalgique. On trouve plutôt un champion content de tourner la page. Interview croissants / capuccino. Et confidences. " J'ai déjà commencé à arrêter ma carrière en 2014 ", lâche-t-il pour commencer. " J'ai arrêté de participer aux championnats de Belgique. C'était un premier signal. J'avais 25 titres, c'était symbolique, je ne voyais pas l'utilité d'en chasser un ou deux en plus. Je n'avais plus envie. Puis, le vrai arrêt, dans ma tête, ça a été en 2015 quand j'ai quitté le circuit international. Dès ce moment-là, je savais que je n'aurais plus de classement mondial, que je ne serais plus numéro 1 belge. " Le corps était usé. " J'allais très loin dans l'effort physique. J'étais en rotation tout le temps. Mon bassin n'arrêtait pas de trinquer. Je savais encore pivoter, mais forcément, l'explosivité n'était plus la même. " Et puis il y a eu tous ces changements de règles, au fil des années, qui ne l'ont pas aidé. " Le changement le plus important a été l'interdiction de la colle rapide. Quand elle était autorisée, on collait nos caoutchoucs avant chaque entraînement, avant chaque match. Ça donnait 15 à 20 % de rapidité en plus. Avec les colles à base d'eau, il n'y a plus aucun effet. Pour moi, ça a été un passage compliqué. C'était compliqué pour tout le monde, mais plus tu es âgé, plus c'est difficile de te faire à des nouvelles règles. Je n'avais plus les mêmes sensations. Quand tu envoies un pain, que tu penses que tu es à 100 % mais que tu te rends compte que tu n'es en fait qu'à 80, tu forces sur ton bras. " Autre changement : le diamètre des balles. " On est passé de 38 à 40 millimètres. Soi-disant pour une meilleure visibilité à la télé. Entre nous, je ne suis pas convaincu que ça fasse une grande différence pour ceux qui regardent les matches. Ça nous a fait perdre en vitesse, comme le changement de colle. Quand tu t'entraînes avec une balle un rien plus grosse, tu ne sens pas une différence énorme. Sauf qu'à la fin, tu as anormalement mal au bras parce que tu compenses en frappant plus fort. Tu enlèves 5 % de vitesse avec les balles plus grosses, 20 % avec la colle à l'eau, tu arrives à 25. Puis les balles en celluloïd ont été remplacées par des balles en plastique, c'était à nouveau un peu plus lent, on perdait encore de l'effet. Tu arrives à 30 %. Ajoute mon âge... Bref, mon top-spin d'aujourd'hui, il va deux fois moins vite que mon top-spin de l'époque où j'étais numéro 1 mondial... " Le Liégeois a du mal à saisir l'utilité de toutes ces modifications du règlement. " Le but est de ralentir un peu le jeu, les gens qui décident estiment que ce sera plus spectaculaire si ça va moins vite. Je ne suis pas d'accord. Et de toute façon, les meilleurs envoient toujours des pains parce que les capacités physiques des joueurs ont évolué. C'est la même chose en tennis. Björn Borg était déjà hyper physique mais ça n'avait rien à voir avec Rafael Nadal. Le jeu est plus spectaculaire quand il va plus vite. Tous ces changements de règlement, c'est comme si on enlevait la sixième vitesse à un pilote de Formule 1. " Encore une modification à laquelle Jean-Mi a dû s'adapter : l'obligation de montrer à tout moment la balle à l'adversaire, au moment du service. " Ça a aussi été un gros changement. " Avec le recul, il admet qu'il prend sa retraite deux ans trop tard. " J'aurais pu, j'aurais dû tout arrêter en 2017. Avec le Logis, on s'est retrouvés dans le fond du panier. Puis j'ai commencé à accumuler les blessures. Cette saison a été une galère. Je n'avais plus de challenge, plus de plaisir. Et puis, je faisais plein de choses à côté, donc je ne m'entraînais pratiquement plus. "Il collectionne effectivement les casquettes : vice-président du COIB, consultant à la fédération, membre de commissions au Comité Olympique européen et au CIO, expert au cabinet de la ministre de l'Enseignement. A côté de ça, il fait des speeches dans des entreprises et des écoles, il dispute des matches exhibition,... Sa décision de stopper les frais est tombée il y a quelques semaines. Le Logis était en déplacement à Tiège. " Ça faisait plusieurs mois que ça me trottait sérieusement dans la tête, mais ce jour-là, il y a eu un déclic. J'avais le dos bloqué, je ne savais plus sortir mon coup droit. J'y suis quand même allé. Parce que je suis parfois trop gentil... Je jouais contre un B0, ça n'allait pas du tout. Je n'ai pas voulu abandonner. En jouant ce match-là, je savais que c'était fini. Il me reste encore 25, 30 ou 40 années à vivre, j'ai envie de bien les vivre. Et comme par hasard, à partir du moment où j'ai décidé que c'était la fin, les douleurs ont commencé à partir d'elles-mêmes. Je ne sais pas si c'est le corps ou la tête qui a lâché en premier, finalement ! " Jean-Michel Saive a disputé une finale de Championnat du monde, il a gagné sept Ligues des Champions et a été champion du monde des clubs avec La Villette, il a été champion d'Europe individuel, mais le titre qui a toujours eu sa préférence est sa victoire dans le Top 12 européen en 1994. " Le Top 12, c'était ce qui se faisait de mieux, c'était le tournoi le plus prestigieux, c'était mythique. Ma victoire là-bas a une place à part aussi parce qu'elle m'a permis de devenir numéro 1 mondial. En rentrant au vestiaire, je n'arrivais plus à retrouver ma respiration, tellement c'était fort. Cette année-là, je suis aussi champion d'Europe individuel, je gagne l'European Master et la Coupe d'Europe avec La Villette. Malheureusement, c'est une année où il n'y a ni Championnats du monde, ni Jeux Olympiques. On était trois joueurs européens à tout écraser : Jan-Ove Waldner, Jean-PhilippeGatien et moi. Ça a duré deux ans. On était les Rafael Nadal, Roger Federer et Novak Djokovic. On s'affrontait dans les grandes finales. Je suis resté numéro 1 mondial pendant 70 semaines d'affilée. C'est mieux que Nadal ! Il a plus de semaines de présence en tête du classement mondial en tennis mais c'est en plusieurs fois. " Plus tard, il a récupéré, pour quatre semaines, sa place de meilleur joueur du monde. " Quand j'étais retombé à la troisième place, un journaliste m'a demandé, face caméra, si j'étais fini. Il m'a posé six fois la question, comme s'il voulait à tout prix que je lui réponde : Oui, je suis fini. A la fin, c'est ce que je lui ai dit. Mais je suis quand même redevenu numéro 1. Puis ça a été le début du repositionnement de la Chine sur le ping. Il a fallu quelques extra-terrestres européens pour reprendre, de temps en temps, la place de numéro 1 : Waldner, Vladimir Samsonov, Timo Boll, Werner Schlager a aussi eu son momentum. Mais les Chinois ont vraiment recommencé à dominer. " Rien de plus logique, à ses yeux. " Il y a un milliard quatre cents millions de Chinois et c'est le sport national là-bas. Si tu as 10 % de la population qui joue, ou même 1 %, tu vois le réservoir que ça représente. J'ai toujours été impressionné par leur art de tout faire tourner autour du ping. Un jour, je vais m'entraîner dans un centre à Pékin. Pas au centre de l'équipe nationale parce que j'étais interdit de séjour là-bas, ils estimaient que j'étais trop fort ! Je demande pour faire un match contre un bon gaucher. Il y a 25 tables et, d'un coup, tous les coaches viennent autour du joueur en question pour le briefer sur mes points forts et mes points faibles. Le gars me bat, il arrive parfaitement à exploiter mes faiblesses. Le lendemain, on joue la revanche. Et je gagne parce qu'entre-temps, moi aussi, j'ai réfléchi à la meilleure tactique. Quand même ! " La Chine a été la deuxième patrie de Jean-Mi. " J'y suis allé exactement quarante fois. Ils ont une trentaine de provinces et une trentaine de joueurs pros par province, fais le compte, ça leur fait près de mille pros. Ils réfléchissent tout le temps à la meilleure façon de s'adapter techniquement et tactiquement. " Au total, il a fait exactement 1.084 voyages à l'étranger, il a visité une septantaine de pays, et depuis l'âge de 13 ans, il a passé en moyenne 11 jours par mois ailleurs qu'en Belgique. Avec pas mal d'anecdotes. " A la fin des années 80, avec Thierry Cabrera, on est invités à un tournoi en Jamaïque. C'est ma victoire à l'US Open qui me vaut d'être leur invité. On sort de l'hôtel pour aller faire une balade, on est un peu couillons, on tombe sur un gars complètement défoncé et hyper agressif. Il nous dit qu'on amène le SIDA chez eux, il nous fout la trouille, on rentre vite à l'hôtel. Les pays de l'Est à l'époque communiste, c'était parfois rock-and-roll aussi. Quand on allait à Moscou, on ne faisait pas les malins au contrôle des passeports. Le gars te dévisageait, tu te demandais ce qu'il allait te faire. J'ai aussi eu un contrôle compliqué aux Etats-Unis. Le douanier a vu sur mon passeport que j'étais allé à Dubaï et au Qatar, il voulait savoir ce que j'étais allé faire là-bas. Je lui ai expliqué que j'étais joueur de tennis de table professionnel, mais comme j'avais déjà bien passé les 40 ans, ça lui semblait louche. Il me regardait comme si j'étais un martien. J'ai aussi découvert des paysages improbables quand j'ai parcouru le monde pour ma candidature à la présidence de la fédération internationale, en 2017. Ça a été incroyablement enrichissant. Je me suis retrouvé à Sainte-Lucie, dans les Antilles. Les gars s'entraînaient dans un petit hangar en tôles, ils avaient fabriqué des tables eux-mêmes. Ils étaient tout fiers de me montrer ça. C'était nécessaire de parcourir le monde pour ma candidature parce que chaque pays a une voix, et il y a plus de 200 membres. J'ai essayé d'aller aux assemblées générales de tous les continents pour rencontrer un maximum de votants. Ce n'était pas toujours évident. Parfois, j'avais l'impression qu'on faisait tout pour me bloquer. En théorie, un candidat devrait être accueilli à bras ouverts mais j'ai compris que ça ne se passait pas toujours comme ça. On était à trois candidats, puis un des deux, le Qatari, s'est allié avec l'autre, l'Allemand. Au final, j'ai été battu par l'Allemand pour une quinzaine de voix seulement. A partir du moment où je démarrais de nulle part, sans aucun passé à la fédé internationale, c'est déjà incroyable d'avoir pu convaincre autant de monde de voter pour moi. " Le mandat du président actuel expirera en 2021. Mais pas sûr que Jean-Michel Saive se représentera. " Au même moment, il y aura l'élection d'un nouveau président au COIB. Je suis vice-président, donc ça ne serait pas illogique que je me présente. " Séoul, Barcelone, Atlanta, Sydney, Athènes, Pékin, Londres. Jean-Mi a été de toutes les olympiades entre 1988 et 2012. Chaque fois, il est passé à côté d'une médaille. " Par rapport à mon palmarès et à la façon dont j'ai dominé le ping mondial pendant une bonne période, c'est dommage. Quand je me retrouve à des réunions avec des médaillés, ça me fait quelque chose. Ça a été mon chemin, mon parcours. Quelque part mon chemin de croix. Je n'ai jamais eu mon momentum aux Jeux. Ma plus grosse déception, c'est Atlanta. Je suis allé en quarts de finale et je me voyais vraiment sur le podium. Et, comme si c'était un signe, un résumé de mon histoire aux JO, ça s'est mal terminé. A Londres en 2012, en arrivant, la porte d'un ascenseur se referme sur mon épaule et me blesse. " A part ça, il s'en est mis plein les yeux. " J'ai été deux fois porte-drapeau de la délégation belge, à Atlanta puis à Athènes, des moments uniques. Quand tu es gamin, la première image que tu as des Jeux Olympiques, c'est ce défilé d'athlètes avec un gars qui porte le drapeau devant les meilleurs sportifs de son pays. Dans le village, je me promenais avec mon petit appareil photo Kodak, il n'y avait pas encore les smartphones, j'ai fait des photos avec Steffi Graf, Stefan Edberg, Carl Lewis, Evelyn Ashford, Jim Courier. Et je trouvais juste génial de partager le même appartement et la même table que les Borlée, Tia Hellebaut, David Goffin, Justine Henin, Nicolas Colsaerts. " La famille Saive totalise dix participations aux Jeux ! Sept pour Jean-Mi, mais aussi trois pour son frère Philippe. On s'en souvient beaucoup moins. " Je me doute bien qu'à certains moments, ça n'a pas été facile pour lui de devoir toujours vivre dans mon ombre. Il est le deuxième meilleur pongiste belge de l'histoire, il a été 26e mondial ! Il aurait mérité d'être plus dans la lumière. Qui se souvient qu'il a lui aussi gagné la Ligue des Champions, deux fois même, avec Düsseldorf ? Et Düsseldorf en tennis de table, c'est l'équivalent du Real ou du Barça en foot. "