Cynthia Bolingo ne change pas. En apparence du moins. Pékin 2015 et Rio 2016 avaient révélé un sourire et une présence certaine pour une athlète en devenir. Facile devant la caméra, un peu moins spikes aux pieds pour deux rendez-vous manqués en mondiovision qui avaient fait voir les failles d'une sprinteuse qui s'était juste trompé de voie.
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Cynthia Bolingo ne change pas. En apparence du moins. Pékin 2015 et Rio 2016 avaient révélé un sourire et une présence certaine pour une athlète en devenir. Facile devant la caméra, un peu moins spikes aux pieds pour deux rendez-vous manqués en mondiovision qui avaient fait voir les failles d'une sprinteuse qui s'était juste trompé de voie. Pas assez vite sur 200 m, celle qui se pensait trop fragile pour le 400 aura finalement fait mentir ses vieux démons cet hiver, en indoor. Et de quelle manière ! En abaissant de 2 sec 85 son meilleur chrono sur la distance la plus longue, elle allait aussi améliorer à 4 reprises le record de Belgique de la discipline. Une métamorphose tout en souffrance pour celle qui certifie ne pas prendre plus de plaisir que cela sur le tour de piste, mais dont le corps réclame visiblement des efforts à haute intensité. Interview avec une bipolaire. Cynthia, les grands champions ont souvent du mal à mettre des mots sur ces réussites folles, parfois momentanées, qui permettent d'atteindre les sommets. Comment toi qui as connu la galère de chronos en dents de scie ces dernières années, tu expliques être arrivée, à 26 ans, à cette forme de plénitude ? CYNTHIA BOLINGO : C'est dur de mettre des mots, en effet. D'autant que je ne pense pas qu'il y ait de raisons particulières. Si ce n'est peut-être d'avoir modifié mon approche mentale. En arrivant à Glasgow, par exemple, je n'étais pas à tout prix focalisée sur le fait d'arriver en finale. Ça peut paraître surprenant, mais pour performer, j'ai aussi besoin d'être détendue. Avant, je misais tout sur un objectif unique et ça avait tendance à me paralyser le jour venu. Je m'emballais aussi un peu vite après un bon résultat. Or, depuis peu, j'ai l'impression d'avoir réussi à prendre les choses une par une. L'autre évolution est aussi mentale. Là encore, je ne suis pas arrivée à Glasgow avec le sentiment du devoir accompli, malgré ma qualification acquise en dernière minute. Dans ces conditions, en d'autres temps, ça aurait peut-être été le cas. Ici, il n'y avait pas d'euphorie à m'être qualifiée parce que je savais que tout était encore à faire. Je crois que prendre les choses étape par étape, d'éviter de trop me projeter, ça m'a beaucoup aidé. Ce n'est rien de révolutionnaire. S'enlever un maximum de pression avant un grand rendez-vous, je crois que c'est ce que font tous les sportifs. Ça n'a en tout cas pas grand-chose d'exceptionnel, mais j'ai peut-être mis un peu plus de temps à le comprendre que les autres. Tu expliques tout ça de manière très cartésienne. Impossible d'imaginer que cet enchaînement de bons résultats ne t'a pas toi-même étonnée ? BOLINGO : Je ne suis pas un caillou ( sic) hein, je ne vie pas sans émotion. C'est juste que j'ai essayé, autant que je le pouvais, de canaliser au mieux tous ces sentiments qui m'ont traversé ces dernières semaines. Évidemment que quand tu bats ton record personnel, tu as envie d'exploser, de faire la fiesta. Mais à chaque fois, je tâchais de repousser l'échéance de ce moment où j'allais pouvoir lâcher la pression pour céder à l'amusement, question de rester focus sur mes performances. C'est un travail sur soi permanent. Est-ce que tu te doutais en début de saison que tu avais ces chronos-là dans les jambes ? BOLINGO : Sincèrement non. Je ne m'étais jamais fixé de limite ni de pression en terme de chrono et, à vrai dire, je ne savais pas vraiment ce que je valais. La coach me disait que si j'appliquais ses conseils, je pouvais me qualifier pour l'EURO, mais je ne pensais pas que je pourrais encore améliorer mon temps d'une seconde pendant les championnats. Ça, c'est la part de folie dans ce qu'il vient de se passer. Fou parce qu'inattendu. Maintenant, il y a des gens de l'extérieur qui, sans le savoir, me mettent la pression en me disant que je peux encore faire mieux. La vérité c'est que personne n'en sait rien. L'hiver ce n'est pas l'été. Il y a des éléments avantageux en salle que je ne retrouverai pas en extérieur. D'un autre côté, il y aura moins de virages, mais plus de vent. Bref, là encore, concrètement, je n'en sais rien. Quoiqu'il arrive, ma saison est déjà réussie, mais j'espère évidemment faire encore mieux. Tu arrives aujourd'hui à faire la part des choses et à te contenter de ta médaille d'argent de Glasgow ou tu gardes cette petite voix en toi qui te dit qu'à un centième près tu repartais avec l'or ? BOLINGO : J'ai été frustrée, je ne vais pas le cacher, mais là, c'est passé. Forcément, quand on est si proche d'une médaille d'or, on se dit qu'il suffisait de pas grand-chose. D'autant que c'est le plus petit écart de l'histoire des championnats. Maintenant, je pense surtout au fait que ça doit être le début de quelque chose. Qu'on n'arrive pas là par hasard. On ne sait jamais de quoi demain sera fait mais, depuis Glasgow, je sais que j'ai en moi la possibilité de faire ça. Ça t'arrive de faire des coucous à la Cynthia Bolingo qui était dans le trou il y a 18 mois ? BOLINGO : Je lui fais un petit big up et je la félicite. Parce que si la Cynthia de maintenant est encore là, c'est parce que la Cynthia d'avant a bien voulu continuer à se battre et a fait en sorte de rendre ça possible. Ce qui m'arrive, c'est une démonstration de persévérance, de détermination. La preuve qu'il faut toujours y croire. Ça peut paraître sot, mais c'est la réalité. Ça a aussi tout de la formidable revanche. Notamment sur la Fédération Wallonie-Bruxelles qui avait décidé de te couper les vivres en décembre 2017 en mettant fin à ton contrat pro. Une sanction formatrice finalement ? BOLINGO : Je sais pourquoi je fais ce sport et tout ce qu'il m'apporte. Indépendamment même de tout ce qui est financier. Je sais aussi que je ne retrouverai pas ce plaisir-là une fois ma carrière sportive terminée. Je ne me suis donc jamais battue contre certaines personnes, mais toujours pour moi-même. Après, le système est ainsi fait que je m'attendais un peu à la perte de ce contrat. Je n'étais pas bien, je ne faisais pas de résultats, donc je me doutais que ça allait arriver. Mais je n'ai pas vu ça comme une fin en soi. Financièrement, ce n'était pas trop dur ? BOLINGO : J'avais quelques économies. Donc, au moment où c'est arrivé, j'ai décidé de partir deux mois et demi en Côte d'Ivoire pour m'entraîner. J'y ai rejoint un groupe d'athlètes et je crois que le fait de me retrouver là-bas, loin de tout le monde, de m'entraîner au calme, ça m'a vraiment aidé à me recentrer sur moi-même et à me retrouver. L'été venu, et grâce à la canicule, j'ai aussi pu m'entraîner en Belgique, sans être obligé de partir à l'étranger. C'est bête, mais ce sont de grosses économies pour des athlètes belges sans contrat. En fait, depuis la perte de ce contrat, c'est comme si toutes les pièces du puzzle acceptaient de se mettre enfin dans le bon sens. Le plus étrange là-dedans, c'est de te voir t'épanouir sur une distance que tu n'affectionnes pas spécialement. Tu disais récemment souffrir deux fois plus sur 400 que sur 200. C'est-à-dire que quand les résultats suivent, on oublie la souffrance ? BOLINGO : Je pense que plus tu grimpes dans les distances (400, 800, 1500, etc.), plus la part de force psychologique devient importante. Chacun sa souffrance évidemment mais, mentalement, en passant du 200 au 400, j'ai en tout cas dû apprendre à me faire plus mal que par le passé. Et c'est vrai qu'au tout début, l'endurance, je détestais ça. Mais je ne travaillais sans doute pas avec les bonnes personnes non plus. Je n'avais pas encore rencontré Carole. Là, on va dire que je commence tout doucement à comprendre la discipline mais ma distance favorite ça reste le 200. Il ne faut pas se mentir, le 400, on apprécie la course quand on applique les consignes, mais on ne prend pas de plaisir pour autant. Il y a trop de lactique. Sur 200, tu peux avoir de bonnes sensations sans avoir forcément couru à ton meilleur niveau. C'est impossible sur 400, ça fait trop mal aux jambes. Mais bon, c'est sûr qu'aujourd'hui suite à mes récentes performances, je suis devenue une coureuse de 400. Tu cites spontanément Carole Bam comme étant à la base de cette métamorphose. Tu as même été jusqu'à faire chambre commune avec elle lors du dernier EURO à Glasgow. Peu d'athlètes vont jusqu'à partager leur intimité avec leur coach... BOLINGO : Ce n'était pas prévu au départ puisque je devais normalement être avec Claire Orcel, qui fait de la hauteur. C'est ce qui avait été décidé par la Fédération. Mais d'un commun accord, on s'est arrangé pour pouvoir changer de chambre et c'est ainsi que je me suis retrouvée avec Carole 24 heures sur 24, pendant une semaine. Ce qui ne change pas grand-chose puisque c'est déjà le cas au quotidien entre elle et moi ( rires). Tu rêvais d'être actrice ou danseuse, mais tu as été découverte à 15 ans, au détour d'une compétition scolaire et, il y a peu, tu suivais encore des cours de sciences politiques à Saint Louis. Comme si tu avais un temps voulu fuir cette carrière de sportive à plein temps. Ça ne te fait pas peur, aujourd'hui, de t'y consacrer à 100% ? BOLINGO : Oui, je voulais être danseuse professionnelle. En fait, j'ai toujours voulu me consacrer à 100% au sport, mais avec ce besoin de garder une activité sur le côté. Comme pour assurer un équilibre psychologique dans ma vie. Pas forcément une échappatoire, mais quelque chose qui me permettrait de respirer. Ne faire que de l'athlétisme, j'ai longtemps pensé que ça m'épuiserait mentalement. Et puis, fin octobre, j'ai décidé de mettre mes études en veilleuse. Presque sur un coup de tête. Parce qu'au stade où j'en étais et à 18 mois des Jeux, j'avais envie de voir ce dont j'étais capable si soudain, je ne faisais plus que de l'athlétisme. Je me suis dit que c'était le bon moment. J'avais envie de faire cette pause. Peut-être me serais-je rendu compte que ça ne me convenait pas. Mais là, force est de constater que les choses se sont bien mises. Et ce rythme de vie me plaît bien. À qui ne plairait-il pas, d'ailleurs ? Je vis de ce que j'aime ! Et je suis consciente de profiter de mes plus belles années de sportive. La prochaine grosse échéance en individuel, ce sera Doha cet été. Tu espères pouvoir t'y aligner sur 200 aussi ? BOLINGO : Le 200, c'est un peu comme une envie perpétuelle chez moi. Quelque chose que je fais pour me rebooster, mais dont je sais au fond que c'est un peu lourd à assumer en plus de mes obligations sur 400. D'un côté, j'aimerais bien pouvoir encore progresser sur 200, de l'autre, je sais très bien qu'à Doha, l'objectif sera uniquement centré sur le 400 et le 4X400. Je ne sais pas si la coach me permettra de faire beaucoup de 200 cette année... Tu auras 27 ans à Tokyo... BOLINGO : ( Elle coupe) Oui, je serai vieille... On allait juste parler de maturité... La vieillesse, ce sera pour Paris 2024, non ? BOLINGO : C'est gentil. Ce qui est certain, c'est que Tokyo, ce serait l'aboutissement par rapport aux Jeux de 2016. Le Japon, cela fait plusieurs années que c'est dans ma ligne de mire. Plusieurs années que j'oriente ma carrière en fonction de ces Jeux. Je suis incapable de voir ce qu'il y a après Tokyo. Qui sait comment mon corps réagira après tout ça ? C'est dur de se projeter à 5 ans. Est-ce que j'aurai encore l'énergie ? Est-ce que je n'aurai pas envie de faire autre chose ? Tu fais partie de ces athlètes belges intégrés au projet visant à rebaptiser le Stade Roi Baudouin en " Golden Generation Arena ". Ce n'est pas un peu pompeux quand même comme appellation ? BOLINGO : Non, justement ! Il faut essayer de voir ça comme quelque chose de positif. En se disant que si nous, on a réussi à prester dans le sport de haut niveau, il n'y a pas de raison qu'eux n'y arrivent pas. Je pense qu'il faut justement aller vers quelque chose de grandiose pour que les futures générations fassent encore beaucoup mieux que nous. Je suis sûr qu'elles feront le boulot. N'empêche que pour toi et vu ton parcours, te retrouver parachutée comme le symbole d'une certaine réussite sportive aux côtés d'athlètes comme Eden Hazard ou Nafissatou Thiam, c'est une belle reconnaissance ? BOLINGO : C'est valorisant et gratifiant pour moi d'être inclus dans ce genre de projet, mais ce n'est pas une fin en soi. On doit tous rester concentrés sur nos objectifs respectifs. Je ne suis ni Eden Hazard, ni Nafissatou Thiam, mais j'ai comme eux envie de défendre ce stade parce qu'il a une âme. Cette piste, ce terrain, c'est un peu l'emblème de notre petit pays. Pour nous, athlète, il compte.