Le discours tenu par Didier Deschamps en 1998, en demi-finale du Mondial entre la France et la Croatie, est entré dans la légende. Le médian défensif était déjà un leader, un perfectionniste. Quelques jours plus tard, la France a été sacrée championne du monde.
...

Le discours tenu par Didier Deschamps en 1998, en demi-finale du Mondial entre la France et la Croatie, est entré dans la légende. Le médian défensif était déjà un leader, un perfectionniste. Quelques jours plus tard, la France a été sacrée championne du monde. Deschamps, d'origine basque, aura 50 ans le 15 octobre. Il s'est produit pour Nantes, Marseille, Bordeaux, la Juventus et Chelsea avant d'achever sa carrière à Valence en 2011. Il a enlevé la Ligue des Champions avec l'OM et la Juventus. Il compte 103 caps. Entraîneur, il a transité par Monaco, la Juventus et Marseille avant de devenir sélectionneur de la France en juillet 2012. En 2016, il a atteint la finale de l'EURO organisé par son pays mais a été défait 0-1 par le Portugal. La France est de nouveau sur le toit du monde, pour reprendre ses termes. Vingt ans après son premier sacre, il est à nouveau champion du monde, au poste d'entraîneur. Il fait partie d'un cercle restreint, avec Franz Beckenbauer et Mario Zagallo, à avoir enlevé ce titre comme joueur puis comme sélectionneur. " J'en suis très fier mais ça ne changera pas ma vie. J'aimerais inviter les deux hommes à dîner mais je ne sais pas dans quelle langue nous pourrions communiquer. " Qu'est-ce qui vous est passé par la tête quand votre capitaine, Hugo Lloris, a brandi la Coupe du Monde ? DIDIER DESCHAMPS : Un sentiment fantastique. On ne peut rien obtenir de plus, c'est le summum. Cette victoire a aussi été une confirmation pour tout le groupe car nous avons travaillé ensemble pour l'obtenir. Ça nous a fait du bien, deux ans après notre douloureux EURO. Que voulez-vous dire ? DESCHAMPS : Nous sommes passés à côté d'une chance incroyable il y a deux ans, dans notre pays. Mais je pense que cette expérience nous a aidés à aborder comme il le fallait la finale de Moscou. Hugo est notre capitaine depuis six ans et il est très important. Je n'oublierai jamais le moment où il a soulevé la coupe. Vous avez eu des doutes pendant le tournoi ? DESCHAMPS : Je me suis parfois posé des questions. Et je continue. J'ai souvent discuté avec le staff, surtout avec mon adjoint, Guy Stephan. Mais mon message envers les joueurs a toujours été positif. Il est impossible de leur insuffler de la confiance si on montre ses doutes. Je ne me suis jamais demandé ce qu'il adviendrait si ça tournait mal. Le football n'est pas une science exacte. Peu d'éléments sont rationnels. Par exemple, il est difficile de prévoir que Benjamin Pavard va marquer un but aussi beau contre l'Argentine. Pourtant, il l'a fait. (Le but a été élu plus beau goal du tournoi, ndlr.) Quel a été le match le plus difficile ? DESCHAMPS : Contre l'Australie, même si nous l'avons gagné 2-1. Notre début n'a pas été brillant alors que le premier match de poule est très important, pour la confiance et l'ambiance dans le groupe. Guy Stephan a raconté qu'à l'issue du match, vous aviez tenu un discours qui avait touché les joueurs. DESCHAMPS : Le lendemain, j'ai en effet tenu des propos qui n'étaient pas très agréables. Pendant 45 minutes. J'ai surtout visé les joueurs offensifs. Le match contre l'Australie était ennuyeux. Il n'y avait pas d'engagement, pas de détermination. Heureusement, l'équipe a bien réagi. La victoire 1-0 contre le Pérou a-t-elle été décisive ? DESCHAMPS : Oui. Parce que le match était très difficile. Si les talents individuels ne s'étaient pas fondus dans le collectif, nous n'aurions jamais réussi. C'est notre volonté de nous entraider qui nous a poussés. Après ce deuxième match, nous étions qualifiés pour les huitièmes de finale, ce qui m'a permis d'effectuer beaucoup de remplacements contre le Danemark. L'adversaire ne voulait pas gagner et un nul nous suffisait pour être premiers de notre poule. Un autre tournoi a alors commencé. Vous avez battu 4-3 l'Argentine et Lionel Messi. DESCHAMPS : Ça a changé beaucoup de choses pour nous. Le talent seul ne suffit pas à ce niveau. Après tout, les Argentins en ont aussi. Le mental a fait la différence. Avec notre mentalité, nous pouvions aller loin. Vous avez souvent été critiqué, surtout pour votre politique de sélection et le jeu de l'équipe. Comment avez-vous géré ça ? DESCHAMPS : Je l'ai enregistré mais je n'en ai pas tenu compte. J'ai vécu dans une sorte de cocon en Russie, dans une petite communauté, coupé du monde. Je suis resté serein. J'étais en paix avec moi-même. Par la suite, certaines remarques m'ont fait sourire mais je n'ai pas ressenti le besoin de régler de vieux comptes. Ce n'est pas mon genre. Certains se sont d'ailleurs excusés. Vous avez formé une nouvelle équipe, très jeune. C'était le principal défi ? DESCHAMPS : J'ai esquissé les grandes lignes de ma sélection en mai. Ça s'est avéré positif par la suite car les joueurs avaient la possibilité de confirmer mon choix ou pas. Ma confiance dans les joueurs a été décisive. Plusieurs d'entre eux ont assumé de plus en plus de responsabilités pendant le tournoi. Nous avons trouvé le bon équilibre, sur le terrain comme au quotidien. Paul Pogba a subi une réelle métamorphose. DESCHAMPS : Ça ne m'a pas surpris. Paul est un homme agréable, qui écoute et pense toujours en termes collectifs. J'ai beaucoup discuté avec lui. Il a été un modèle pour ses coéquipiers, même s'il n'a que 25 ans. Après tout, il avait déjà participé au Mondial 2014 et à l'EURO 2016. Avant le tournoi russe, on disait souvent que nous manquions de personnalités mais elles ont émergé durant la Coupe du monde. Comment expliquez-vous la popularité nouvelle du défenseur Benjamin Pavard ? DESCHAMPS : Benjamin est devenu une star et il l'a bien mérité. Il est très apprécié par le groupe et il regorge d'assurance. Il m'a dit qu'il ne redoutait personne. Je lui ai répondu qu'il pouvait le penser mais qu'il valait mieux ne pas le dire à la presse. Il y a aussi eu le rôle étonnant de N'Golo Kanté, le préféré du public, même s'il a été moins performant en finale. DESCHAMPS : Il est rare qu'on porte un tel respect à une personne aussi calme. Les supporters et l'équipe l'apprécient. N'Golo Kanté est très réservé. Il n'aime pas les feux de la rampe. Mais il a été un rayon de soleil pour l'équipe pendant le tournoi. Un petit phénomène. Avec quatre buts et autant d'assists, Antoine Greizmann a été le joueur le plus déterminant de l'équipe. DESCHAMPS : Alors qu'il restait sur une saison épuisante avec l'Atlético Madrid. Il était fatigué et nous avons dû l'aider à retrouver son punch, surtout mentalement. Il n'a cessé de progresser au fil du tournoi. Pour moi, il est un candidat au titre de footballeur de l'année. Kylian Mbappé est appelé à un brillant avenir en équipe nationale. DESCHAMPS : Nul ne le connaissait il y a un an et demi et le voilà champion du monde. Il réalise des choses qu'on pense impossibles tout en gardant les pieds sur terre. Il possède une grande maturité pour un garçon de 19 ans. Par exemple, il déclare qu'il n'est pas le porte-parole de l'équipe, par respect pour ses coéquipiers plus âgés. Je trouve ça très bien. Les Français trouvent que vous avez beaucoup de chance. Est-ce que ça vous embête ? DESCHAMPS : On a de la chance une fois mais quand elle se répète, c'est qu'on a travaillé pour l'arracher. Bien sûr, il y a les circonstances. Je n'ai pas eu d'influence sur le tirage au sort, ce n'est pas ma faute si l'Uruguayen Edinson Cavani était blessé et que Thomas Meunier était suspendu en demi-finale. Ce sont des choses qui arrivent. Je n'ai pas eu de chance en finale de l'EURO quand André-Pierre Gignac a heurté le poteau, pendant les arrêts de jeu. Prétendre qu'on a eu de la chance n'est pas réaliste mais je ne me retourne pas sur ce genre de déclarations. Même quand vos détracteurs affirment que la Belgique était meilleure que la France en demi-finale ? DESCHAMPS : Le Champion du monde est tout simplement meilleur que les autres. Nous avons souffert contre la Belgique mais nous avons fini par nous imposer grâce à nos qualités. Ce 1-0 n'est pas tombé du ciel, même si nous n'avons pas toujours contrôlé le match. D'un autre côté, nous avons été champions du monde avec 14 footballeurs dont c'était le premier grand tournoi. Nous avons inscrit onze de nos 14 buts après le premier tour. Je suis fier de ce qu'a réalisé ce groupe. Avec une précision chirurgicale, pour reprendre les termes de mon assistant. Comment la France va-t-elle évoluer, selon vous ? DESCHAMPS : L'équipe va poursuivre sa progression, comme elle le fait depuis 2016. Nous nous fixons de nouveaux objectifs. J'ai dit avant même le début du Mondial que nous serions encore plus forts dans deux ans. Après votre victoire, vous avez envisagé de quitter votre poste, après avoir atteint le sommet ? DESCHAMPS : Non. Je ne me suis jamais posé la question. Je veux continuer. Je suis comme ça. Je respecte ce qui a été convenu. Ma motivation est intacte. C'est aussi une question de respect envers le président de la fédération, Noël Le Graët. Je suis sous contrat jusqu'en 2020. Quelle est la différence entre ce titre et celui de 1998, pour la France ? DESCHAMPS : Cette fois, il a déclenché plus d'émotions. Nous avons connu beaucoup de moments tragiques depuis 1998. Tous les attentats. Pour cette raison, beaucoup de supporters européens ont décidé de ne pas se rendre en Russie. Les Sud-Américains, très éloignés de ces attentats, étaient très nombreux. Nous, nous vivons avec un traumatisme, quelque chose que nous ne pouvons pas oublier. C'est aussi pour ça que ce moment de bonheur nous a fait tant de bien.