Le crépuscule est tombé depuis un moment sur Hambourg quand un véhicule freine subitement devant l'hôtel cinq étoiles Grand Elysée, dans le quartier de Rotherbaum. Une fillette saute de la voiture et court embrasser Floribert Ngalula. C'est sa fille, âgée de cinq ans. Elle est née à Hambourg et y a grandi. Elle parle français, allemand, perse, anglais et lingala. Elle est le mix parfait des gènes iraniens et congolais de ses parents.

" Je n'ai guère vu ma fille grandir. Elle a toujours vécu à Hambourg, avec ma femme, à l'exception d'une année ", explique Ngalula. " Mais j'ai assisté à sa naissance. Je n'avais pas le choix : les Iraniennes ne se laissent pas faire. Elle m'aurait tué ! ( Rires) Depuis, je suis devenu fan de Hambourg.

Une grande partie de ma vie est associée à cette ville. C'est ici que j'ai rencontré ma femme, j'y ai une maison, ma belle-famille y vit et j'y ai vécu une période fantastique avec Vincent Kompany. Ma femme souhaite vieillir dans sa ville natale. Nous cherchons un compromis pour vivre six mois à Hambourg et le reste de l'année dans un pays chaud."

Ngalula trouve aisément son chemin dans la deuxième plus grande ville d'Allemagne. Il partage la vie de sa femme depuis onze ans et effectue depuis la navette entre Hambourg et ses employeurs aux Pays-Bas, en Finlande et en Belgique. " Je ne peux pas me plaindre car en général, les relations à distance ne durent pas. L'éloignement commence quand même à peser.

Ma famille vient un week-end sur deux à Bruxelles et dès que j'ai quelques jours de congé, je la rejoins. J'ai effectué si souvent la route entre Bruxelles et Hambourg que je connais par coeur toutes les sorties et que je sais à l'avance où il y aura des bouchons. Je fais le plein à Bruxelles et j'emporte suffisamment de provisions pour effectuer d'une traite les 600 kilomètres.

" C'est grâce à ma mère qu'on a tous survécu "

Ton coeur est à Hambourg mais tu es un Bruxellois pur-sang.

FLORIBERT NGALULA : Oui. J'avais cinq ans quand j'ai quitté le Congo pour la Belgique. Nous nous sommes établis à Evere. Nous étions six enfants et suite au décès prématuré de mon père, nous avons dû vivre du salaire de ma mère. Nous habitions un appartement dans une maison sociale et nous mangions souvent du riz, pour limiter les dépenses. Je ne sais pas comment mais nous avons survécu. Grâce à notre mère. C'est une vraie lionne.

Bruxelles était sous l'emprise de bandes de jeunes congolais violents pendant ta jeunesse. Comment as-tu vécu ces événements ?

NGALULA : Il y avait des incidents partout à Bruxelles et ils ont atteint mon quartier. Beaucoup de jeunes traînaient en rue sans objectif et cherchaient un moyen de gagner de l'argent facile mais ils m'ont laissé tranquille car j'étais la vedette locale. Ces caïds voyaient en moi un petit footballeur d'Anderlecht et me conseillaient même d'éviter les ennuis. Ils me disaient toujours la même chose : " Flo, fais en sorte de t'en aller. Tu n'as rien à faire ici. " J'ai quand même passé quelques heures en cellule à 14 ans. Une femme avait été agressée et sur base de sa description, la police a ramassé tous les jeunes Noirs qui étaient en rue. Ce vendredi-là, nous étions sortis à quatre. Je n'avais pas entraînement car il y avait un match le samedi. Nous nous sommes retrouvés au cachot. J'étais sous le choc. Quelques agents nous ont traités de macaques. Ça fait mal, à 14 ans. La police n'avait qu'à visionner les images de la caméra mais elle n'a cessé de nous interroger à propos de l'agression, qui avait eu lieu dans le métro. Elle ne nous a relâchés qu'à une heure du matin.

A 14 ans, je me suis retrouvé au cachot avec trois potes. Quelques agents nous ont traités de macaques. Ça fait mal. " Floribert Ngalula

Le football t'a-t-il maintenu sur le droit chemin ?

NGALULA : Non. Certains jeunes dont j'étais proche ont fait de la prison mais il ne me serait jamais venu à l'idée de commettre un délit. Décevoir ma mère en jouant les crapules en rue ? Jamais de la vie ! Notre situation était déjà suffisamment précaire sans accabler notre mère par ce genre de problèmes. C'eût été un suicide. Mes grands frères me surveillaient, d'ailleurs. La perte de notre père a probablement soudé la famille.

" J'étais de la levée des Kompany, Ma-Kalambay et Kaya "

Ton transfert à Anderlecht est un des moments-clefs de ta carrière.

NGALULA : J'ai débuté en provinciaux d'Anderlecht et j'ai rejoint Neerpede en U12. J'étais dans la levée de Kompany, Yves Ma-Kalambay et Onur Kaya, des garçons dotés d'une forte personnalité. Nous nous motivions les uns les autres. Voir un coéquipier dribbler trois garçons alors qu'on n'était pas en mesure d'en passer un était ressenti comme un affront. Ils avaient tous une bonne mentalité. Attention : nous n'étions pas des anges. Quand j'avais 17 ans, nous sommes allés en bande à Majorque faire la fête. c'était à Magaluf. Nous avions composé une belle équipe : Jeanvion Yulu-Matondo, Anthony Vanden Borre, Rodyse Munienge, Michaël Lacroix... Nous en reparlons souvent. A cet âge, on a aussi envie de s'amuser. On commence à s'intéresser aux filles. Il s'agit de faire des choix. Certains discutaient avant le match de leur sortie du soir. Le football n'était plus leur priorité. Moi, ce qui me donnait le meilleur kick, c'était d'être sur le terrain avec mes camarades.

Je resterai toujours le premier Belge à avoir joué à Manchester United. " Floribert Ngalula

Peu après, tu es devenu le premier Belge à signer un contrat professionnel à Manchester United.

NGALULA : Des scouts anglais m'avaient repéré en équipe nationale. J'ai visité le complexe d'entraînement de Manchester United, des Blackburn Rovers, de Middlesbrough, de Bolton, où Sam Allardyce insistait pour m'avoir, et de Feyenoord. Manchester avait parfaitement préparé ma visite. Il m'a présenté à Laurent Blanc, Fabien Barthez et Ruud van Nistelrooy. Alex Ferguson est venu échanger quelques mots avec moi. Congratulations Floribert, I see you next year. Ferguson, Monsieur Manchester United, s'est adressé à moi comme s'il me connaissait depuis des années. En quittant United, ma décision était prise : j'allais signer là. En mars, j'ai fêté mes seize ans et j'ai pu signer mon premier contrat professionnel. Anderlecht n'est passé à l'action qu'en apprenant que j'allais partir.

Tu as été annoncé comme le nouveau Patrick Vieira. Ne t'a-t-on pas placé sous une trop forte pression ?

NGALULA : ( il secoue la tête) J'ai rapidement été promu des U16 aux U18 et un an plus tard, j'ai intégré les réserves. J'ai enfilé le brassard de capitaine à plusieurs reprises. A la fin de ma deuxième saison, Ferguson m'a convoqué, avec Gerard Piqué et Giuseppe Rossi. il voulait nous annoncer personnellement que nous rejoindrions le noyau A après l'été. J'ai pensé : " Voilà, maintenant, tu ne peux pas craquer. "

" Après mon opération à la hanche, je n'ai plus jamais été le même "

Qu'est-ce qui a mal tourné ?

NGALULA : Je me suis blessé à l'échauffement d'un match avec les U19 belges. Je m'échauffe toujours tranquillement mais l'entraîneur m'a obligé à tirer au but. J'ai senti un craquement dans ma hanche. La douleur était insupportable. Le premier diagnostic du médecin ? Une simple blessure musculaire. Je n'ai rien fait pendant un mois mais à mon retour au club, j'ai consulté un spécialiste à Londres.

Son verdict a été dur : le cartilage de la hanche était atteint et je devais être opéré sur-le-champ. Depuis, je n'ai plus jamais été le même. J'ai enchaîné les blessures car mon corps devait compenser ce problème. Je n'ai plus connu de saison sans blessure. Mon parcours est comparable à celui d'Abou Diaby. Ses problèmes à Arsenal ont aussi commencé par une blessure à la hanche et il n'est plus jamais revenu.

Tu as fait banquette deux fois en Carling Cup, sans jamais disputer une minute en équipe première de Manchester United. Est-ce la plus grande déception de ta carrière ?

NGALULA : Je n'ai rien à me reprocher. Je ne buvais pas, je ne fumais pas et je travaillais dur à chaque séance afin de pouvoir effectuer mes débuts en Premier League. Par la suite, d'aucuns ont dit que j'étais parti trop tôt en Angleterre mais qui peut me garantir que j'aurais reçu ma chance en Belgique ?

Je crois au destin et je suis convaincu que je me serais aussi blessé à Anderlecht. Et plus personne n'aurait entendu parler de moi alors que désormais, je serai toujours le premier Belge à avoir joué à Manchester United. Je ne regrette rien. Sans ces blessures, je n'aurais jamais rencontré ma femme dans un cabinet de kinésithérapie à Hambourg.

" Je souffrais tellement que même rire me faisait mal "

Ta carrière est une succession de brefs épisodes dans de petits clubs comme le Randers FC, le Sparta Rotterdam, TPS en Finlande et OHL. Tu as même joué un moment en Oberliga Hambourg, le cinquième échelon en Allemagne, au Wedeler TSV.

NGALULA : Les similitudes entre certains clubs sont frappantes. Je suis passé à travers mon genou au Randers FC, un petit club danois, comme au Sparta Rotterdam, dès mon premier match. Le traitement de la blessure a chaque fois été une catastrophe. A Randers, l'entraîneur anglais Colin Todd, qui s'était porté garant de moi auprès de la direction, m'a mis sous pression pour que je reprenne rapidement le collier. J'ai dû fuir à Hambourg car la revalidation était nulle.

Au Sparta, l'opération au ménisque de mon genou gauche a tourné au fiasco parce que le chirurgien a touché un nerf... Début 2011, un entraîneur qui m'avait jadis vu jouer contre les espoirs de Finlande m'a permis de rejoindre le TPS. En juillet, nous avons joué contre Westerlo en Intertoto et quelques semaines plus tard, un contrat m'attendait à OHL.

Je souffrais alors tellement d'une pubalgie que même rire me faisait mal. Je m'entraînais deux fois par semaine pour ne pas surcharger mes abdominaux mais je jouais le week-end. J'ai disputé l'intégralité du match contre le Club Bruges, Anderlecht, le Standard et d'autres. Une fois le maintien du club mathématiquement assuré, j'ai atterri sur le banc. J'avais joué 18 matches et mon contrat allait être automatiquement prolongé après vingt parties. En ne m'alignant plus, le management avait trouvé le parfait moyen de pression pour renégocier mon contrat. Je suis parti.

En 2010, tu as été un des premiers Belges à franchir l'Atlantique pour jouer en MLS. Pourquoi n'as-tu disputé aucun match officiel pour DC United ?

NGALULA : J'avais signé pour trois ans mais pendant le stage estival à Miami, j'ai appris que ma mère était gravement malade. Je ne parvenais pas à la joindre par téléphone à cause du décalage horaire et je ne pouvais pas faire la navette pour lui rendre visite. J'étais en train de gagner ma vie à l'autre bout du monde pendant que ma mère était terriblement malade. J'ai fait rompre mon contrat. Il ne faut pas sous-estimer l'importance d'une mère dans une famille congolaise. Elle est une reine à mes yeux. Je lui ai versé l'intégralité de mon premier salaire à Manchester United et elle l'a à son tour donné à la famille au Congo.

J'ai versé à ma mère l'intégralité de mon premier salaire à ManU et elle l'a à son tour donné à la famille au Congo. " Floribert Ngalula

Le bras droit de Vincent Kompany en compagnie d'Adrien Trebel., BELGAIMAGE
Le bras droit de Vincent Kompany en compagnie d'Adrien Trebel. © BELGAIMAGE

Bend it like Paul Scholes

Au début des années 2000, Floribert Ngalula a croisé le chemin de Cristiano Ronaldo, Ryan Giggs, Gary et Phil Neville, Nicky Butt, Ruud van Nistelrooy, Edwin van der Sar, Wayne Rooney, Michael Carrick, Paul Scholes et Roy Keane à Carrington, le centre d'entraînement de Manchester United. Il a surtout été impressionné par Scholes.

" Il était un peu paresseux. Quand il fallait courir, il était généralement en queue de peloton ", rigole Ngalula. " Il ressuscitait quand on jouait de petits matches. Tout le monde voulait avoir Scholes dans son équipe car on était alors sûr de gagner. "

Ngalula se souvient d'avoir été soumis à un reality check dès sa première séance en équipe première. Nous étions deux par deux et devions nous neutraliser sur l'ensemble du terrain. J'étais associé à Scholes... Je ne savais pas pourquoi mais de la touche, Alex Ferguson riait avec ses adjoints Mike Phelan et Carlos Queiros.

Par la suite, j'ai appris qu'ils m'avaient délibérément assigné à Scholes. J'ai reçu une leçon ce jour-là. Scholes savait exactement qui était où avant même de recevoir le ballon. Parfois, il se dirigeait vers le flanc, s'il y avait des brèches, et je devais bien le suivre. J'étais vanné mais ne pensez pas que Ferguson ait eu pitié de moi un instant. Il m'a simplement dit : - C'est comme ça que tu apprendras à jouer, gamin.

Rio Ferdinand est venu me prodiguer quelques conseils. Je devais le talonner ou lui donner un méchant coup. Pas avec l'intention de le blesser mais pour lui donner l'impression de ne pas se sentir bien à 100%. Tu auras alors gagné votre combat mental. En principe, il ne reviendra pas. Ferdinand m'a fait comprendre qu'un joueur défensif ne peut pas agir mais doit toujours réagir au comportement de son adversaire. Mais quand on est fair-play, on arrive toujours trop tard."

Flori a disputé son dernier match professionnel le 11 février 2012 contre Westerlo, avant de disparaître du circuit. Il n'avait que 26 ans et dix ans plus tôt, il était considéré comme un grand talent en devenir. " J'avais du talent mais pas au point de pouvoir me reposer dessus. Finalement, des blessures ont ruiné ma carrière. Je me suis rapidement incliné : je n'étais pas fait pour une grande carrière. Quand j'ai arrêté, j'étais arrivé à un âge où la santé primait toute autre considération. Je ne peux plus jouer normalement. Il suffit que je shoote dans un ballon pour que mes genoux gonflent le temps de rentrer à la maison. Mais je suis déjà soulagé de ne pas devoir me faire placer de prothèse à la hanche à moyen terme. "

© BELGAIMAGE

Avec la bénédiction du boss

Il a été joueur-entraîneur du BX Brussels, le club de VincentKompany. Ce fut sa première expérience d'entraîneur. " Mais je n'ai été joueur-entraîneur que quelques matches. J'ai repris l'équipe à la fin du mois de janvier 2018, quand elle était tout en bas. Nous avons achevé la saison avec 32 points. L'année passée, nous avons été troisièmes en P1 avec une très jeune équipe. Ces deux campagnes m'ont appris qu'il faut éviter les extrêmes. Il faut rester critique quand tout va bien et ne pas oublier d'insister sur les aspects positifs quand ça va mal. Je trouve que le football amateur est une bonne base pour un entraîneur débutant. "

Floribert Ngalula poursuit : " Un mois avant l'annonce officielle de son transfert à Anderlecht, Vincent m'a exposé ses projets. Il s'est rendu au BX Brussels pour m'en parler. J'ai signé à Anderlecht pour le poste de joueur-manager. Et tu m'accompagnes. C'était clair : je ne pouvais pas laisser passer cette chance mais je devais en discuter avec ma femme, le boss. Après des années de déménagements successifs, j'avais en effet décidé de m'installer à Hambourg. Il fallait donc reporter le déménagement et j'avais besoin de la bénédiction de ma femme. Il fallait qu'elle comprenne l'importance de ce poste pour moi. Elle voit la satisfaction que je retire de mon travail et ça atténue sa déception. "

Kompany ne s'est pas facilité la vie en s'entourant de ses amis de jeunesse. " Mais je ne suis pas étonné que Vincent ait souhaité s'entourer de personnes auxquelles il fait confiance à 100%, même s'il s'est vraiment mouillé pour Rodyse et moi. Nous devons prouver que nous apportons un plus à Anderlecht. Je me lève chaque matin en pensant que je ne peux pas gâcher cette occasion. "

Le crépuscule est tombé depuis un moment sur Hambourg quand un véhicule freine subitement devant l'hôtel cinq étoiles Grand Elysée, dans le quartier de Rotherbaum. Une fillette saute de la voiture et court embrasser Floribert Ngalula. C'est sa fille, âgée de cinq ans. Elle est née à Hambourg et y a grandi. Elle parle français, allemand, perse, anglais et lingala. Elle est le mix parfait des gènes iraniens et congolais de ses parents. " Je n'ai guère vu ma fille grandir. Elle a toujours vécu à Hambourg, avec ma femme, à l'exception d'une année ", explique Ngalula. " Mais j'ai assisté à sa naissance. Je n'avais pas le choix : les Iraniennes ne se laissent pas faire. Elle m'aurait tué ! ( Rires) Depuis, je suis devenu fan de Hambourg. Une grande partie de ma vie est associée à cette ville. C'est ici que j'ai rencontré ma femme, j'y ai une maison, ma belle-famille y vit et j'y ai vécu une période fantastique avec Vincent Kompany. Ma femme souhaite vieillir dans sa ville natale. Nous cherchons un compromis pour vivre six mois à Hambourg et le reste de l'année dans un pays chaud." Ngalula trouve aisément son chemin dans la deuxième plus grande ville d'Allemagne. Il partage la vie de sa femme depuis onze ans et effectue depuis la navette entre Hambourg et ses employeurs aux Pays-Bas, en Finlande et en Belgique. " Je ne peux pas me plaindre car en général, les relations à distance ne durent pas. L'éloignement commence quand même à peser. Ma famille vient un week-end sur deux à Bruxelles et dès que j'ai quelques jours de congé, je la rejoins. J'ai effectué si souvent la route entre Bruxelles et Hambourg que je connais par coeur toutes les sorties et que je sais à l'avance où il y aura des bouchons. Je fais le plein à Bruxelles et j'emporte suffisamment de provisions pour effectuer d'une traite les 600 kilomètres. Ton coeur est à Hambourg mais tu es un Bruxellois pur-sang. FLORIBERT NGALULA : Oui. J'avais cinq ans quand j'ai quitté le Congo pour la Belgique. Nous nous sommes établis à Evere. Nous étions six enfants et suite au décès prématuré de mon père, nous avons dû vivre du salaire de ma mère. Nous habitions un appartement dans une maison sociale et nous mangions souvent du riz, pour limiter les dépenses. Je ne sais pas comment mais nous avons survécu. Grâce à notre mère. C'est une vraie lionne. Bruxelles était sous l'emprise de bandes de jeunes congolais violents pendant ta jeunesse. Comment as-tu vécu ces événements ? NGALULA : Il y avait des incidents partout à Bruxelles et ils ont atteint mon quartier. Beaucoup de jeunes traînaient en rue sans objectif et cherchaient un moyen de gagner de l'argent facile mais ils m'ont laissé tranquille car j'étais la vedette locale. Ces caïds voyaient en moi un petit footballeur d'Anderlecht et me conseillaient même d'éviter les ennuis. Ils me disaient toujours la même chose : " Flo, fais en sorte de t'en aller. Tu n'as rien à faire ici. " J'ai quand même passé quelques heures en cellule à 14 ans. Une femme avait été agressée et sur base de sa description, la police a ramassé tous les jeunes Noirs qui étaient en rue. Ce vendredi-là, nous étions sortis à quatre. Je n'avais pas entraînement car il y avait un match le samedi. Nous nous sommes retrouvés au cachot. J'étais sous le choc. Quelques agents nous ont traités de macaques. Ça fait mal, à 14 ans. La police n'avait qu'à visionner les images de la caméra mais elle n'a cessé de nous interroger à propos de l'agression, qui avait eu lieu dans le métro. Elle ne nous a relâchés qu'à une heure du matin. Le football t'a-t-il maintenu sur le droit chemin ? NGALULA : Non. Certains jeunes dont j'étais proche ont fait de la prison mais il ne me serait jamais venu à l'idée de commettre un délit. Décevoir ma mère en jouant les crapules en rue ? Jamais de la vie ! Notre situation était déjà suffisamment précaire sans accabler notre mère par ce genre de problèmes. C'eût été un suicide. Mes grands frères me surveillaient, d'ailleurs. La perte de notre père a probablement soudé la famille. Ton transfert à Anderlecht est un des moments-clefs de ta carrière. NGALULA : J'ai débuté en provinciaux d'Anderlecht et j'ai rejoint Neerpede en U12. J'étais dans la levée de Kompany, Yves Ma-Kalambay et Onur Kaya, des garçons dotés d'une forte personnalité. Nous nous motivions les uns les autres. Voir un coéquipier dribbler trois garçons alors qu'on n'était pas en mesure d'en passer un était ressenti comme un affront. Ils avaient tous une bonne mentalité. Attention : nous n'étions pas des anges. Quand j'avais 17 ans, nous sommes allés en bande à Majorque faire la fête. c'était à Magaluf. Nous avions composé une belle équipe : Jeanvion Yulu-Matondo, Anthony Vanden Borre, Rodyse Munienge, Michaël Lacroix... Nous en reparlons souvent. A cet âge, on a aussi envie de s'amuser. On commence à s'intéresser aux filles. Il s'agit de faire des choix. Certains discutaient avant le match de leur sortie du soir. Le football n'était plus leur priorité. Moi, ce qui me donnait le meilleur kick, c'était d'être sur le terrain avec mes camarades. Peu après, tu es devenu le premier Belge à signer un contrat professionnel à Manchester United. NGALULA : Des scouts anglais m'avaient repéré en équipe nationale. J'ai visité le complexe d'entraînement de Manchester United, des Blackburn Rovers, de Middlesbrough, de Bolton, où Sam Allardyce insistait pour m'avoir, et de Feyenoord. Manchester avait parfaitement préparé ma visite. Il m'a présenté à Laurent Blanc, Fabien Barthez et Ruud van Nistelrooy. Alex Ferguson est venu échanger quelques mots avec moi. Congratulations Floribert, I see you next year. Ferguson, Monsieur Manchester United, s'est adressé à moi comme s'il me connaissait depuis des années. En quittant United, ma décision était prise : j'allais signer là. En mars, j'ai fêté mes seize ans et j'ai pu signer mon premier contrat professionnel. Anderlecht n'est passé à l'action qu'en apprenant que j'allais partir. Tu as été annoncé comme le nouveau Patrick Vieira. Ne t'a-t-on pas placé sous une trop forte pression ? NGALULA : ( il secoue la tête) J'ai rapidement été promu des U16 aux U18 et un an plus tard, j'ai intégré les réserves. J'ai enfilé le brassard de capitaine à plusieurs reprises. A la fin de ma deuxième saison, Ferguson m'a convoqué, avec Gerard Piqué et Giuseppe Rossi. il voulait nous annoncer personnellement que nous rejoindrions le noyau A après l'été. J'ai pensé : " Voilà, maintenant, tu ne peux pas craquer. " Qu'est-ce qui a mal tourné ? NGALULA : Je me suis blessé à l'échauffement d'un match avec les U19 belges. Je m'échauffe toujours tranquillement mais l'entraîneur m'a obligé à tirer au but. J'ai senti un craquement dans ma hanche. La douleur était insupportable. Le premier diagnostic du médecin ? Une simple blessure musculaire. Je n'ai rien fait pendant un mois mais à mon retour au club, j'ai consulté un spécialiste à Londres. Son verdict a été dur : le cartilage de la hanche était atteint et je devais être opéré sur-le-champ. Depuis, je n'ai plus jamais été le même. J'ai enchaîné les blessures car mon corps devait compenser ce problème. Je n'ai plus connu de saison sans blessure. Mon parcours est comparable à celui d'Abou Diaby. Ses problèmes à Arsenal ont aussi commencé par une blessure à la hanche et il n'est plus jamais revenu. Tu as fait banquette deux fois en Carling Cup, sans jamais disputer une minute en équipe première de Manchester United. Est-ce la plus grande déception de ta carrière ? NGALULA : Je n'ai rien à me reprocher. Je ne buvais pas, je ne fumais pas et je travaillais dur à chaque séance afin de pouvoir effectuer mes débuts en Premier League. Par la suite, d'aucuns ont dit que j'étais parti trop tôt en Angleterre mais qui peut me garantir que j'aurais reçu ma chance en Belgique ? Je crois au destin et je suis convaincu que je me serais aussi blessé à Anderlecht. Et plus personne n'aurait entendu parler de moi alors que désormais, je serai toujours le premier Belge à avoir joué à Manchester United. Je ne regrette rien. Sans ces blessures, je n'aurais jamais rencontré ma femme dans un cabinet de kinésithérapie à Hambourg. Ta carrière est une succession de brefs épisodes dans de petits clubs comme le Randers FC, le Sparta Rotterdam, TPS en Finlande et OHL. Tu as même joué un moment en Oberliga Hambourg, le cinquième échelon en Allemagne, au Wedeler TSV. NGALULA : Les similitudes entre certains clubs sont frappantes. Je suis passé à travers mon genou au Randers FC, un petit club danois, comme au Sparta Rotterdam, dès mon premier match. Le traitement de la blessure a chaque fois été une catastrophe. A Randers, l'entraîneur anglais Colin Todd, qui s'était porté garant de moi auprès de la direction, m'a mis sous pression pour que je reprenne rapidement le collier. J'ai dû fuir à Hambourg car la revalidation était nulle. Au Sparta, l'opération au ménisque de mon genou gauche a tourné au fiasco parce que le chirurgien a touché un nerf... Début 2011, un entraîneur qui m'avait jadis vu jouer contre les espoirs de Finlande m'a permis de rejoindre le TPS. En juillet, nous avons joué contre Westerlo en Intertoto et quelques semaines plus tard, un contrat m'attendait à OHL. Je souffrais alors tellement d'une pubalgie que même rire me faisait mal. Je m'entraînais deux fois par semaine pour ne pas surcharger mes abdominaux mais je jouais le week-end. J'ai disputé l'intégralité du match contre le Club Bruges, Anderlecht, le Standard et d'autres. Une fois le maintien du club mathématiquement assuré, j'ai atterri sur le banc. J'avais joué 18 matches et mon contrat allait être automatiquement prolongé après vingt parties. En ne m'alignant plus, le management avait trouvé le parfait moyen de pression pour renégocier mon contrat. Je suis parti. En 2010, tu as été un des premiers Belges à franchir l'Atlantique pour jouer en MLS. Pourquoi n'as-tu disputé aucun match officiel pour DC United ? NGALULA : J'avais signé pour trois ans mais pendant le stage estival à Miami, j'ai appris que ma mère était gravement malade. Je ne parvenais pas à la joindre par téléphone à cause du décalage horaire et je ne pouvais pas faire la navette pour lui rendre visite. J'étais en train de gagner ma vie à l'autre bout du monde pendant que ma mère était terriblement malade. J'ai fait rompre mon contrat. Il ne faut pas sous-estimer l'importance d'une mère dans une famille congolaise. Elle est une reine à mes yeux. Je lui ai versé l'intégralité de mon premier salaire à Manchester United et elle l'a à son tour donné à la famille au Congo.