M ohamed Dahmane : " La décision du tribunal du travail de Tongres ne m'a pas surpris. Tongres, ce n'est pas bien loin de Genk et je n'ai vraiment pas le profil type pour gagner un procès pareil : je ne suis pas flamand, je ne suis même pas belge, je suis juste un Maghrébin débarqué de France. C'était un combat perdu d'avance : celui du petit footballeur nord-africain contre Jos Vaessen, un Flamand pur et dur, un archimillionnaire qui avait le bâtiment de la justice près de chez lui. Dès le départ, j'avais tout contre moi. Le dossier rédigé par mon avocat n'a même pas été pris en compte, le juge ne s'est intéressé qu'aux conclusions de l'avocat de Genk. Le verdict aurait été le même si je m'étais pointé sans défenseur, puisqu'ils n'ont même pas pris la peine d'écouter Maître Luc Misson. Le juge a dit : -Je n'y connais rien en foot mais Mohamed Dahmane ne doit pas être jugé comme un travailleur ordinaire parce qu'il avait un salaire phénoménal à Genk. Nous avions pourtant fourni toutes les preuves selon lesquelles le club avait commis des fautes. On m'a d'abord viré dans le noyau B. Là, Ronny Van Geneugden a dit qu'il n'avait pas besoin de moi. On m'a alors fourgué chez les -14, sur le quatrième terrain d'entraînement, avec un entraîneur non diplômé. J'ai tout filmé et j'ai des témoins. J'ai apporté au tribunal des articles de journaux dans lesquels Genk disait que j'étais une pomme pourrie et que je devais dégager. Les dirigeants l'ont aussi dit à la radio, j'ai les enregistrements. La presse flamande s'y est mise et a choisi son parti : on m'a représ...

M ohamed Dahmane : " La décision du tribunal du travail de Tongres ne m'a pas surpris. Tongres, ce n'est pas bien loin de Genk et je n'ai vraiment pas le profil type pour gagner un procès pareil : je ne suis pas flamand, je ne suis même pas belge, je suis juste un Maghrébin débarqué de France. C'était un combat perdu d'avance : celui du petit footballeur nord-africain contre Jos Vaessen, un Flamand pur et dur, un archimillionnaire qui avait le bâtiment de la justice près de chez lui. Dès le départ, j'avais tout contre moi. Le dossier rédigé par mon avocat n'a même pas été pris en compte, le juge ne s'est intéressé qu'aux conclusions de l'avocat de Genk. Le verdict aurait été le même si je m'étais pointé sans défenseur, puisqu'ils n'ont même pas pris la peine d'écouter Maître Luc Misson. Le juge a dit : -Je n'y connais rien en foot mais Mohamed Dahmane ne doit pas être jugé comme un travailleur ordinaire parce qu'il avait un salaire phénoménal à Genk. Nous avions pourtant fourni toutes les preuves selon lesquelles le club avait commis des fautes. On m'a d'abord viré dans le noyau B. Là, Ronny Van Geneugden a dit qu'il n'avait pas besoin de moi. On m'a alors fourgué chez les -14, sur le quatrième terrain d'entraînement, avec un entraîneur non diplômé. J'ai tout filmé et j'ai des témoins. J'ai apporté au tribunal des articles de journaux dans lesquels Genk disait que j'étais une pomme pourrie et que je devais dégager. Les dirigeants l'ont aussi dit à la radio, j'ai les enregistrements. La presse flamande s'y est mise et a choisi son parti : on m'a représenté sur une caricature dégoûtante. J'y étais dessiné crucifié : une insulte à l'islam, ma religion. " " J'ai été lynché, il n'y a pas d'autre mot. Je gagnais bien ma vie, donc je peux cracher. Mais je jouais à Genk, hein ! Pas à Manchester United. Pas à Barcelone. Pour faire son calcul, le juge a multiplié par 36 mon salaire mensuel... théorique maximum : près de 25.000 euros. Tu crois vraiment que j'avais 25.000 par mois là-bas ? Pour les avoir, il aurait fallu que Genk soit champion et que je joue tous les matches. Même l'assurance groupe a été prise en compte dans le calcul. J'ai eu un salaire intéressant pendant seulement cinq mois. Après cela, je n'avais même plus droit aux primes de victoire de l'équipe Réserve puisqu'on m'avait botté dans le noyau Z. Mais comment ils comptent, p-- de b-- de m- ? Je dois rembourser un pactole que je n'ai jamais touché. C'est du grand n'importe quoi. Si j'avais été aussi grassement payé à Genk, il y a longtemps que j'aurais fait sortir mes parents de leur HLM dans un quartier de Maubeuge. Parce que ma première priorité est celle-là : leur offrir un vrai confort de vie. Je n'en ai rien à taper de la Ligue des Champions : je veux me faire plaisir sur le terrain et aider mes proches. Depuis que j'ai quitté Genk, on m'a dit plusieurs fois que j'aurais dû être patient. Je l'aurais été si on m'avait laissé dans le noyau B : je savais qu' Hugo Broos n'allait plus faire de vieux os et que j'aurais sans doute à nouveau ma chance avec un nouveau coach. Parce qu'avec Broos, il n'y avait pas de marche arrière possible. Dès le début, il avait décidé de me faire craquer mentalement. Il m'avait d'abord dit que je ne jouerais pas si je faisais le ramadan. Il m'a aussi obligé à m'échauffer pendant une mi-temps avant de me rappeler sur le banc : pour m'intimider devant tout le monde. J'avais un problème avec Broos, même pas avec les dirigeants. Pendant mes six mois à Genk, je ne les ai vus que deux fois : quand j'ai signé mon contrat et quand ils m'ont annoncé qu'ils me viraient dans le noyau Z. Patienter ? Mais on ne m'en a pas donné l'occasion : j'étais avec les -14 et il fallait que je dégage. Mons a négocié avec Genk pour me récupérer mais le Racing réclamait 450.000 euros. Le but de Genk était de me vendre au Brussels : je ne voulais pas en entendre parler. Je constate qu'après mon départ, il y en a d'autres qui ont été virés : Broos, mais aussi Willy Reynders (qui m'avait condamné aux -14), Gonzague Vandooren, Logan Bailly. Toutes les pommes pourries, quoi ! Je ne reproche rien à personne de mon entourage, mon avocat n'a commis aucune faute, il ne m'a pas influencé pour que je casse mon contrat. C'était ma décision. A moi seul. " " On aurait pu me condamner à perpétuité, cela aurait été la même chose. On m'a enlevé une vie. Si j'avais commis un meurtre, j'aurais peut-être dû faire de la prison jusqu'à mon dernier jour. Ce qui m'arrive, c'est pareil. Mais il ne faut pas s'inquiéter pour moi, j'assumerai. Après l'annonce du jugement, plein de proches m'ont appelé, ma famille était en panique. Je leur ai dit : -Ne vous en faites pas pour moi, ça va, tranquille. J'ai perdu une bataille, seulement la première. C'est impossible qu'un truc pareil soit confirmé en appel. Le tribunal de Tongres n'a pas le monopole des décisions foireuses. Si je suis bien renseigné, la Belgique a quand même été condamnée récemment par la Cour européenne des Droits de l'homme pour l'organisation de ses cours d'assises, non ? L'appel sera jugé à Anvers : ça me rassure. Ce qui m'embête le plus, c'est qu'on est parti pour des années. J'aurais voulu que tout soit clarifié au plus vite pour pouvoir me concentrer sur mon boulot. Cette affaire va encore faire beaucoup de bruit pendant longtemps, je m'attends à être souvent chambré dans les stades, surtout quand je retournerai à Genk avec Bruges : il faudra faire avec, tant pis. Je suis persuadé que le verdict ne sera pas confirmé en appel, mais si c'était le cas, ça ne pourrait être que corrigé en cassation ou à Strasbourg. Parce qu'il y a un droit pour les hommes, une justice pour les travailleurs. Même dans mes rêves les plus sombres, je ne me vois pas perdant au bout du compte. Et si je finissais quand même pas perdre ? Il faudra que Vaessen ait un ticket pour venir me rejoindre après ma mort, parce qu'à ce moment-là, je lui devrai encore de l'argent. J'emmènerai ma dette dans ma tombe. J'espère qu'il a du temps devant lui, qu'il n'est pas trop pressé d'avoir son pognon. Si je dois vraiment le payer, je préfère encore arrêter de jouer, m'inscrire au chômage, devenir insolvable. Ou alors, je me casse en Algérie, et alors, bonne chance à lui pour venir se faire payer. Pour le moment, je passe mes vacances en Algérie, je suis dans la montagne, entouré de moutons. Si Vaessen est pressé d'avoir ses centaines de milliers d'euros, qu'il vienne me trouver ici. Je l'attends. "" Le grand vainqueur dans l'histoire, c'est Mons, qui a fait le casse du siècle. Ils m'achètent pour trois fois rien aux Francs Borains, je les fais monter en D1, ils me vendent pour un pactole à Genk, ils me récupèrent gratuitement six mois plus tard, je les sauve alors qu'ils étaient condamnés au moment où j'étais revenu. Tout cela en jouant pour un salaire qui n'avait rien à voir avec celui de Genk. Puis ils me vendent à Bruges, à nouveau pour une petite fortune. Quand je suis revenu de Genk, j'aurais dû toucher une prime à la signature puisque j'étais libre. Je ne l'ai pas eue. Dans d'autres clubs, on m'offrait entre 400.000 et 500.000 euros. Les dirigeants de Mons m'ont dit qu'on reverrait mon contrat si l'équipe se sauvait. Cela ne s'est jamais fait. Ils m'ont en-- profond. En les sauvant, je leur ai aussi assuré de gros droits TV. Au total, je leur ai fait gagner plus d'un million d'euros. La moindre des choses aurait été qu'on me passe un coup de fil quand j'ai été condamné, non ? Rien ! J'ai voulu appeler Domenico Leone. On a toujours dit que j'étais son fils. Je suis tombé sur son répondeur, j'ai laissé un message, j'attends toujours qu'il me rappelle. Je ne lui aurais même pas demandé de m'aider à payer, malgré la promesse qu'il m'avait faite quand je suis revenu de Genk. Je n'en ai rien à taper de son aumône, je ne suis pas un baltringue, j'ai trop de fierté pour me mettre à genoux devant lui. Je me suis construit en tant qu'homme et je finirai ma vie en tant qu'homme. J'espérais seulement qu'il allait me téléphoner pour qu'on discute un peu, pour qu'il m'encourage éventuellement. Même si cette affaire doit me ruiner, je mourrai avec ma fierté. D'autres finiront leur vie sans aucun honneur. Voilà, c'est ça mon histoire. Dis, au fait, s'il te reste quelques chèques repas, tu penses à moi ?" (Il éclate de rire). par pierre danvoye