Philippe Clement est un rayon de soleil dans la grisaille du football belge. Lorsqu'il est devenu entraîneur principal, la saison dernière, beaucoup se sont demandé s'il allait réussir mais il ne cesse de convaincre. En discutant pendant deux heures avec lui, de son boulot, de ses joueurs ou de son évolution, on comprend pourquoi son message passe. Comme il habite à Waasmunster, il parcourt chaque jour 238 km en voiture mais les trajets lui pèsent moins qu'à ses débuts à Waasland-Beveren. " À l'époque, pendant 3 mois, j'ai visionné un total de 300 joueurs chaque soir jusqu'à minuit. "
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Philippe Clement est un rayon de soleil dans la grisaille du football belge. Lorsqu'il est devenu entraîneur principal, la saison dernière, beaucoup se sont demandé s'il allait réussir mais il ne cesse de convaincre. En discutant pendant deux heures avec lui, de son boulot, de ses joueurs ou de son évolution, on comprend pourquoi son message passe. Comme il habite à Waasmunster, il parcourt chaque jour 238 km en voiture mais les trajets lui pèsent moins qu'à ses débuts à Waasland-Beveren. " À l'époque, pendant 3 mois, j'ai visionné un total de 300 joueurs chaque soir jusqu'à minuit. " Vous n'étiez en place à Waasland-Beveren que depuis deux mois qu'on vous proposait déjà de remplacer Hein Vanhaezebrouck à La Gantoise. Pourquoi avoir refusé ? PHILIPPE CLEMENT : Le job m'intéressait mais nous étions en octobre, trois semaines après la clôture du mercato. J'avais convaincu Isaac Kiese Thelin, Davy Roef et Tuur Dierckx de venir à Waasland-Beveren. Je ne voulais pas les laisser tomber. Mais vous êtes parti deux mois et demi plus tard. Où est la différence ? CLEMENT : Ma relation avec le club de Genk. De plus, plusieurs joueurs de Waasland-Beveren m'avaient dit que j'avais été fou de ne pas saisir l'opportunité que La Gantoise m'avait présentée. Ils m'ont dit que si un joueur recevait une proposition pareille en janvier, il partirait. J'en étais bien conscient et ça m'a fait réfléchir. Vous n'avez jamais regretté ce choix ? CLEMENT : Absolument pas. Jos Daerden a été mon entraîneur, j'ai joué avec Domenico Olivieri, j'ai côtoyé Pierre Denier. Le seul que je ne connaissais pas, c'était Dimitri De Condé mais nos échanges de vue en matière de football avaient été positifs. Mais surtout, je savais ce que les supporters de Genk voulaient : ce sont des passionnés, qui aiment le football offensif, le pressing. Pas question de mettre le bus devant notre but. Ils sont exigeants mais j'aime ça. Avant mon arrivée, ils estimaient que les joueurs travaillaient trop peu. Lors de mon tout premier match, chez nous contre Courtrai, après cinq minutes à peine, je les entendais crier : Pozuelo, Malinovski, fainéants, pourris ! Fais-les sortir ! Aujourd'hui, ce sont eux qui font le spectacle et tout le monde est content de leur boulot. Comment avez-vous inversé la tendance ? CLEMENT : J'ai essayé de les faire progresser chaque jour, chacun à son rythme. Je devais trouver la clef et faire en sorte qu'ils collaborent. Aujourd'hui, c'est le cas. Avant, il y avait déjà du talent mais trop peu de joueurs qui travaillaient l'un pour l'autre, tant offensivement que défensivement. Dans ma famille, on jouait au basket. Dans ce sport, chacun sait ce qu'il doit faire et il n'y a que cinq joueurs sur un petit terrain. En football, on est onze et le terrain est plus grand : il y a beaucoup plus de paramètres qu'on ne maîtrise pas. Le challenge consiste à faire en sorte qu'un maximum de joueurs pensent de la même façon au même moment. C'est pourquoi il est important de reconnaître les situations. Chaque jour, nous travaillons un certain nombre de mouvements offensifs et défensifs. Un mot leur suffit à savoir ce qu'ils doivent faire dans tel ou tel cas. Pas un joueur, tous les joueurs ! Ces mots sont accrochés dans le vestiaire, ils les connaissent. Au début, ça n'a pas été facile. Physiquement, ce n'était pas bon non plus : la moitié des joueurs étaient blessés, l'autre moitié risquait de l'être. Comment avez-vous convaincu les joueurs de vous suivre ? CLEMENT : Ça n'a pas été si difficile. Je suis convaincu que ceux qui jouent à ce niveau aiment jouer et veulent obtenir des résultats. C'est à moi de leur faire comprendre clairement quel chemin ils doivent suivre ensemble pour y arriver. La clarté, c'est très important. Je travaille aussi à l'instinct mais j'aime m'appuyer sur des statistiques et des images. Je parle beaucoup avec les joueurs. En stage, nous avons eu des discussions individuelles avec chacun. Cela nous a permis de mettre le doigt où il fallait, de dire : tes tests n'étaient pas bons mais je t'ai vu faire de bonnes choses par le passé. Les joueurs veulent tous progresser. Je crois très fort en l'interaction, pas en la pensée unique comme c'était le cas avant. Je leur ai demandé ce qui n'avait pas fonctionné et je les ai écoutés. Ils ont osé vous le dire ouvertement ? CLEMENT : Oui. Un joueur m'a dit : Coach, vous pouvez me faire faire n'importe quoi. Il y a trois ans, mes parents avaient à peine de quoi s'acheter à manger. Je sais que je suis un privilégié. Ça m'a touché. En principe, ce joueur aurait dû partir en janvier mais il est resté et, aujourd'hui, il est international. La gestion des ressources humaines vous a-t-elle permis de garder tous les joueurs l'été dernier ? CLEMENT : Oui. Ça n'a pas été facile mais je n'ai pas fait ce boulot tout seul : toute l'équipe s'y est mise. Surtout Dimitri ( de Condé, ndlr), Erik ( Gerits, ndlr) et le président. Pozuelo dit qu'il a besoin de se sentir aimé. CLEMENT : Oui mais il n'est pas le seul. Et on ne les encense pas sans cesse, il faut parfois les bousculer. Mais pour leur demander de repousser leurs limites, il faut les avoir avec soi. J'ai dit à Pozuelo que j'avais travaillé en Belgique avec d'autres joueurs comme lui et qu'ils avaient remporté des trophées individuels. Et je pousse toujours mes joueurs à s'améliorer. Pozuelo a été le plus difficile à comprendre ? CLEMENT : Non. Pozzo n'est pas difficile. Mais il ne tirait pas le maximum de son potentiel. Vous ne jurez que par le positivisme. CLEMENT : 80 % de mon message est positif. Je ne crois pas qu'on puisse faire progresser un joueur en le cassant, même si d'autres coaches y sont arrivés. Tous les chemins mènent à Rome mais je n'emprunte pas celui-là. Par contre, je corrige les joueurs. Ils disent tous qu'ils ne se sont jamais entraînés aussi dur. À Waasland-Beveren aussi, j'ai dit au médecin que, si je ne changeais pas ma méthode d'entraînement, ils finiraient tous à l'infirmerie mais je ne l'ai pas fait car je savais qu'ils progresseraient. Selon la Gazzetta dello Sport, Ruslan Malinovski a été le meilleur Ukrainien du match en Italie. Il n'a pourtant pas l'air facile à manier. CLEMENT : C'est vrai mais c'est un bon gars, exigeant envers lui-même aussi. Il faut parfois lui dire de ne pas se tracasser. Avant, quand il shootait à côté du ballon, il était malade pendant dix minutes. Il a fallu lui faire comprendre que, pendant ces dix minutes, l'équipe jouait à dix. Comment pouvions-nous gagner dans ces conditions ? Et je ne parle pas des adversaires qui le provoquaient. Nous en avons discuté et je lui ai montré des images. Maintenant, il se sent bien dans sa peau, sur le terrain comme en dehors. Au Cercle, lorsque je l'ai retiré au repos pour lui éviter une exclusion, je n'ai pas dû lui expliquer. Il a dit : Coach, I know. Les joueurs savent que je suis sincère et que je n'ai qu'un but : les faire progresser. Actuellement, c'est plus facile avec Malin ou Pozzo, qui jouent chaque semaine, qu'avec Dries Wouters, qui mériterait de jouer plus. Des joueurs comme lui doivent prouver que, si Sander Berge, Malinovski ou Pozuelo s'en vont l'an prochain, ils sont prêts à les remplacer. Alors, nous n'aurons besoin d'acheter personne. Ils ont le niveau ? CLEMENT : Pour le moment, pas encore, mais ils n'en sont pas loin. Nous travaillons dur pour leur faire une place mais en raison des résultats des dernières années, la barre est haut. On ne découvre pas un nouveau Kevin De Bruyne tous les deux ans mais certains joueurs sont proches d'une place de titulaire. Dries Wouters a failli partir en janvier mais il est resté car je crois vraiment en lui. Comme je me suis battu à Bruges pour qu'on donne un premier contrat à Brandon Mechele alors que peu de gens le croyaient capables de jouer en D1. Vous êtes déçu de ne pas avoir pu conserver Siebe Schrijvers ? CLEMENT : Oui. J'ai beaucoup parlé avec lui mais je crois qu'il voulait déjà partir avant que j'arrive. Il avait besoin d'autre chose. Dommage car il est Belge, a beaucoup de talent et une bonne mentalité. Il aurait joué davantage cette saison car, l'an dernier, nous n'avions qu'un match par semaine. Avec Berge, il n'y a pas besoin de parler beaucoup. CLEMENT : C'est faux. Il a vraiment fallu le convaincre de rester. Ce fut le dossier le plus difficile de tous. Il voulait partir, son agent voulait qu'il parte aussi. Nous l'avons persuadé qu'il était préférable qu'il reste pour arriver avec un autre statut dans sa nouvelle équipe. Il aurait pu partir dans un bon club mais, après sa blessure, il aurait dû passer par l'équipe espoirs ou le banc. Or, il a besoin d'expérience pour progresser tactiquement, physiquement et techniquement. Nous le faisons jouer dans un autre registre afin qu'il soit plus polyvalent et qu'il entre dans le rectangle, même s'il doit encore soigner ses statistiques. Je suis convaincu que quand on répète des choses chaque jour à l'entraînement, on finit par les faire en match. Je ne crois pas aux gens qui ne bossent pas en semaine et jouent bien le week-end. Gaëtan Englebert y arrivait mais s'il avait bossé, il aurait été meilleur encore. Vous évoquez des arguments techniques mais le problème n'est-il pas l'argent que les joueurs perdent en restant ici un an de plus ? CLEMENT : Si ce n'était qu'une question d'argent, nous aurions perdu Sander. À Bruges, des joueurs sont partis malgré les arguments de Bart Verhaeghe, Michel Preud'homme ou moi-même. Garder Berge, c'était un exploit. Et si nous avions pris un mauvais départ, il serait sans doute parti. Voici peu, il a dit que, pour gagner des trophées, il fallait que le noyau reste uni pendant quelques années. CLEMENT : J'ai toujours remporté des trophées avec des équipes qui restaient stables pendant deux ou trois ans. À force de travailler ensemble, tout finit par aller de soi. Les joueurs trouvent les solutions d'eux-mêmes. Car l'entraîneur a beau donner des indications, en match, son apport reste limité. Trossard était-il déçu de ne pas pouvoir jouer en équipe nationale ? CLEMENT : Oui mais j'essaye d'expliquer aux joueurs que la déception doit les rendre plus forts. S'ils sombrent, ils seront les plus grandes victimes. Cette équipe de Genk est très forte. Mais pouvez-vous le dire ? CLEMENT : Ce groupe est très humble. Plus humble que je ne le pensais. Lorsque nous nous sommes qualifiés pour la phase de poules de l'Europa League, je pensais qu'ils allaient faire la fête dans le vestiaire mais tout le monde est resté calme. À mes débuts, nous sortions ensemble, avec les femmes et les coaches. Ceux qui ne venaient pas s'excluaient du groupe mais ça n'existe plus aujourd'hui. Vous savourez tout de même un peu cette première campagne européenne en tant qu'entraîneur ? CLEMENT : Non. C'est un de mes points faibles : je ne prends pas suffisamment le temps de savourer. Je pense tout de suite au défi suivant. C'est dans mon caractère. Petit, déjà, j'étais comme ça. Mon bonheur, c'est de voir les gens heureux. L'an dernier, vous disiez que vous aviez parfois envie de monter sur le terrain pour aider vos joueurs. CLEMENT : Ce n'est plus nécessaire. Ils ont progressé. Ils veulent se mesurer aux meilleurs, y compris sur la scène européenne. C'est pourquoi ils aimeraient se qualifier, histoire de jouer contre de meilleures équipes après le Nouvel An. C'est devenu un groupe de gagneurs, même à l'entraînement ils veulent gagner. Ça va tellement loin qu'un jour, ils se sont pratiquement battus. Il n'était pas nécessaire d'en arriver là non plus. Ils ont la même mentalité que vous quand vous jouiez. CLEMENT : Après une défaite, j'étais malade pendant une semaine. Un entraîneur ne peut pas se permettre de faire la tête pendant plusieurs jours quand il perd. Après un match perdu, je dois recoller les morceaux et insuffler une nouvelle énergie aux joueurs et au staff. Il vous arrive de vous surprendre ? CLEMENT : Non. Je savais ce que j'étais capable de faire avec un groupe mais il fallait que je dispose de qualité. Il y a deux ans, Courtrai m'a proposé le poste d'entraîneur principal. Après en avoir discuté avec Patrick Turcq, j'ai refusé. Le club venait d'être repris et rien n'était clair. De plus, le Club Bruges n'avait plus été champion depuis longtemps et je ne voulais pas quitter Bruges sans un titre en poche. Je suis donc resté et on m'a confié de plus en plus de responsabilités, jusqu'à ce que Michel dise que j'étais prêt à lui succéder mais ça ne s'est pas fait. Le fait est que j'ai plus appris en six ans au Club que si j'avais été entraîneur principal pendant dix ans dans un club de milieu de classement. Michel m'a laissé faire beaucoup de choses et ceux qui le connaissent savent que ce n'était pas évident. Je n'ai jamais vu un adjoint faire autant de choses que ce qu'on m'a permis de faire à Bruges. Quel est votre objectif en tant qu'entraîneur ? CLEMENT : Je ne me suis pas lancé dans ce métier pour être champion ou Entraîneur de l'Année. Ma satisfaction, c'est de faire progresser des joueurs et un club, d'atteindre un objectif ensemble. Je n'ai pas d'ambition individuelle. Je suis le catalyseur d'une histoire. Je ne fais pas tout, tout seul, chaque jour. Il faut également créer un staff fort qui fasse partie de l'histoire. Ce qui m'intéresse, c'est que chacun pense de la même façon et qu'on note chaque jour une progression. Vous êtes satisfait de ce que vous avez fait jusqu'ici ? CLEMENT : Ce qui compte, c'est la victoire. J'aime aussi qu'on domine. Je préférais jouer avec Sollied, qui utilisait deux arrières latéraux offensifs, qu'en équipe nationale, où nous campions dans notre rectangle. J'essaye de transmettre ça à mes joueurs. À Waasland-Beveren, après une semaine, des joueurs sont venus me dire : Coach, on n'est pas capable de reconstruire de derrière et de prendre l'initiative comme vous nous le demandez. Mais j'ai insisté. Parce que je voulais qu'ils progressent. Je ne crois pas qu'on puisse devenir meilleur en ne jouant qu'en fonction de l'adversaire. Il faut vouloir repousser ses limites. Quel est le plus beau moment que vous avez vécu depuis le début de votre carrière d'entraîneur principal ? CLEMENT : Notre qualification européenne contre Zulte Waregem après un parcours long et difficile. Je me rappelle que j'avais dû interrompre mon tout premier entraînement à Genk parce que les joueurs ne suivaient pas physiquement. Après l'échauffement, deux d'entre eux étaient déjà rentrés au vestiaire. Par la suite, nous avions tout donné pendant quatre mois pour atteindre les play-off, au cours desquels une seule équipe avait pris plus de points que nous. Nous avions battu Anderlecht mais cela n'avait pas suffi : pour être européens, nous devions jouer une semaine de plus. J'ai eu peur que le ressort ne soit cassé mais, dès le lendemain, j'ai vu que les joueurs y croyaient encore à fond. Alors, quand nous nous sommes qualifiés, pour une fois, j'ai vraiment savouré.