Si certains réveils semblent avoir sonné en retard, le Bosuil est déjà bien éveillé en ce jeudi matin. Pendant que la Belgique se prépare à valider sa qualification pour l'EURO quelques heures plus tard, le Great Old semble vivre dans un monde à part, où l'obsession du jour est une rencontre amicale programmée au beau milieu de cette trêve internationale qui n'a pas trop amputé le noyau anversois.
...

Si certains réveils semblent avoir sonné en retard, le Bosuil est déjà bien éveillé en ce jeudi matin. Pendant que la Belgique se prépare à valider sa qualification pour l'EURO quelques heures plus tard, le Great Old semble vivre dans un monde à part, où l'obsession du jour est une rencontre amicale programmée au beau milieu de cette trêve internationale qui n'a pas trop amputé le noyau anversois. Sorti d'une séance de préparation vidéo un peu plus longue que prévu, Laszlo Bölöni débarque avec un peu de retard et beaucoup d'excuses. Le Roumain se pose à la hâte dans le Diamond Bar, salle de réception du Bosuil uniquement rythmée par le bruit de la machine à café. Il enlève ses lunettes, et oblige par la même occasion à se plonger dans des yeux tellement bleus que les pupilles semblent disparaître quand le soleil d'automne cogne les parois vitrées de l'enceinte. Il n'y a pas qu'avec les mots que Bölöni peut hypnotiser. Vous êtes le coach le plus âgé de D1. Qu'est-ce qui vous motive encore à entraîner, la soixantaine bien entamée ? LASZLO BÖLÖNI : Depuis mon plus jeune âge, j'ai été dans le football. J'ai fait des études, je me suis marié, j'ai commencé à travailler comme médecin, mais le football est resté en permanence mon occupation la plus importante. Quand j'étais petit et qu'on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je disais toujours que je voulais être joueur de football et menuisier. À un moment, j'ai aussi voulu être cocher, mais sans jamais laisser le football de côté. Dans le bouquin que j'essaie d'écrire, je dis que quand un enfant vient au monde, il naît parfois avec un ballon. Je pense que c'était mon cas. Le plaisir de l'entraîneur, il est différent de celui que vous aviez comme joueur ? BÖLÖNI : Totalement. Jouer c'est un plaisir. Mettre en place une équipe, c'est un boulot. Un boulot qui prend beaucoup d'énergie, et dans lequel on ne contrôle pourtant pas tout. C'est difficile à accepter ? BÖLÖNI : Il faut accepter que dans la vie, on ne peut pas tout faire. Et pas seulement dans notre métier. Un chirurgien, quand il intervient, il a un anesthésiste, un assistant... Il ne fait pas tout. C'est rare qu'on fasse quelque chose tout seul dans la vie. La différence, c'est que le football amène la compétition. Mon épouse était actrice, et on a souvent parlé de la différence entre nos métiers. Mon argument, c'était toujours que quand elle montait sur la scène, absolument tout le monde voulait que le spectacle soit réussi. Moi, quand je monte sur le terrain, j'ai au moins onze personnes, et parfois le public en plus, qui veulent casser mon spectacle. Pour ça, je crois que mon spectacle est plus difficile à faire que le sien. Vous évoquez le spectacle. Vous pensez qu'en proposer, c'est un devoir que vous avez vis-à-vis des fans, des spectateurs ? BÖLÖNI : Non, non. Derrière ce spectacle, il y a une compétition. Quelle est la priorité entre les deux ? J'entends souvent à la télévision qu'on se plaint du manque de spectacle, mais quand le résultat est là, on pardonne tout. Par contre, quand le résultat n'est pas présent et que tu offres du spectacle, qu'il soit bon ou mauvais, tu es condamné quand même. On confond parfois la notion de spectacle avec celle de " bien jouer " ? BÖLÖNI : Je crois que le bon jeu n'est pas impérativement bon pour le public. C'est parfois celui dans lequel tu es solide, tu mets de bonnes attaques, tu es présent dans l'agressivité et dans le physique... Même si tu ne fais pas des choses extraordinaires, ça peut être un bon match. Parfois, on dit qu'on a vu une mauvaise finale de Champions League. Mais c'est la finale de la Champions League, ça ne peut pas être mauvais ! Que le spectacle, le plaisir ne soit pas là, celui qui gagne à la fin s'en fout. Ceux qui ne viennent que pour le spectacle sont vraiment très peu. Les gens viennent surtout parce qu'ils veulent que leur équipe gagne. Vous regardez beaucoup de matches ? BÖLÖNI : Très peu. J'aime regarder la Champions League. Ça a été important à un moment de votre carrière, de voir beaucoup de rencontres ? BÖLÖNI : Je crois qu'on n'a pas le temps, ni comme joueur ni comme entraîneur, de regarder tous les matches. Il y a un championnat, tu joues ton match. Est-ce que le lendemain, en tant que joueur, tu as encore envie de regarder un match ? Je ne sais pas... Être entraîneur t'y oblige, parce qu'on commence à faire des analyses, etc., donc je regarde. S'il y a un gros match qui s'approche, un Bruges-Standard ou un Anderlecht-Standard, on le regarde aussi. Mais regarder tous les matches, je ne peux pas parce que la préparation du mien demande beaucoup d'énergie. Parfois, ce serait bien si on pouvait respirer nous aussi. Vous arrivez à regarder des matches juste pour le plaisir ? BÖLÖNI : Seulement en Champions League. Et même dans ces moments-là, sans vouloir comparer mon équipe avec Barcelone, c'est assez rare de pouvoir regarder un match avec des yeux neutres. Il faut résister à la tentation de vouloir imiter les meilleurs ? Se rappeler du matériel humain à votre disposition ? BÖLÖNI : J'ai regardé le match entre le Standard et Arsenal, et j'ai beaucoup aimé la remarque d'un commentateur. Son collègue disait que le Standard n'était pas bien organisé, qu'il avait perdu telle ou telle bataille. Et l'autre lui a répondu : il ne faut pas oublier que le budget d'Arsenal, c'est 600 millions. C'est quelque chose duquel le coeur d'un supporter ne tient pas compte. Même nous, les entraîneurs, d'ailleurs. J'ai aussi joué contre Arsenal avec le Standard, et ce n'était pas comparable. Pour arriver à te manifester dans des moments comme ça, tu dois être au top niveau tactiquement et dans la fraîcheur mentale, parce que la différence est énorme. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Platini qui l'a dit quand il était encore à la mode : l'apport de l'entraîneur, c'est 30%. Le reste ce sont les joueurs qui le font. Au Standard ou à l'Antwerp, vous vous êtes toujours adapté rapidement au championnat belge. BÖLÖNI : Il ne faut pas oublier que la Belgique, c'était d'une certaine manière mon deuxième pays. J'y ai reçu un accueil merveilleux, je me suis senti bien, j'ai malheureusement été obligé de le quitter mais le comportement, le style de travail, la philosophie de travail que j'ai rencontrés ici correspondaient bien à mes critères. C'était plus facile pour moi. En revenant, j'ai pratiquement pu reprendre le travail que j'avais commencé avant. Il y a quand même eu un grand changement à l'Antwerp : vous avez rapidement opté pour un marquage individuel... BÖLÖNI : C'est quelque chose qui est dû aux joueurs que j'ai eus ici en arrivant. Leur première qualité, c'était la combativité, et pas autre chose. On venait de deuxième division, il fallait s'imposer. Mais sur ce sujet, les experts se trompent. Je ne suis pas Guy Roux, qui demande le marquage individuel sur tout le terrain. Chaque joueur a sa zone, et dans cette zone il doit être capable de marquer son adversaire le plus dangereux. Parce que parfois, deux adversaires apparaissent dans une même zone, et là le joueur doit être assez intelligent pour choisir qui est le plus dangereux. Moi, je préfère un marquage individuel, mais dans ta zone. Le marquage facilite les duels et donc les transitions. C'est l'une des clés du football aujourd'hui, de briller sur ces phases de jeu ? BÖLÖNI : Dans les grandes équipes, les grands championnats, on peut se permettre de demander aux joueurs de savoir tout faire. Récupérer la balle, ça ne commence pas devant ta surface, mais devant celle de l'adversaire. Si tu as les joueurs pour le faire. Ce n'est pas sûr qu'en Belgique, tout le monde a ces joueurs. Autre chose : tu commences la construction de derrière. Si tu as les joueurs. Si tu ne les as pas et que faire ça, ça t'apporte plus de problèmes que de solutions, alors tu dois peut-être choisir autre chose. Parfois, certains coaches cèdent aux effets de mode au niveau du jeu et oublient l'efficacité ? BÖLÖNI : Il y a des choix que certains osent faire, et après peut-être que ça paie. Ou que ça ne paie pas. Vous, il y a un style de jeu qui vous plaît particulièrement ? BÖLÖNI : Bien sûr. J'adore le jeu en deux touches ! Je pense que c'est le plus difficile, parce que ça demande des joueurs intelligents. Attention, je parle d'un jeu en deux touches, mais sans exclure la beauté et l'efficacité du dribbling, ou celles du jeu long. J'aime le jeu avec lequel on était vraiment très grand quand j'étais joueur avec le Steaua Bucarest. On jouait en deux touches et on a dominé l'Europe, on a joué deux finales en trois ans. C'était un peu comme le Barça actuel. Après, ils ont un Messi qui fait la différence. Mais le jeu de passes était rapide, parce qu'on était capable de réfléchir plus tôt que les autres. Et pour faire ça, je le répète, tu as besoin des outils. On peut encore apprendre à des joueurs professionnels à réfléchir plus vite ? Ce n'est pas déjà trop tard ? BÖLÖNI : Tu essaies. Après, vous savez... Il y a des hommes qui sont nés en sachant jouer du violon, et puis ceux qui travaillent pendant je ne sais pas combien de temps. Mais il y aura toujours celui-là, avec plus de talent tombé du ciel, qui sera plus fort. Dans ma carrière, j'ai eu deux joueurs auxquels quand je commençais à parler d'un problème, ils comprenaient déjà où je voulais en venir au bout de trois mots. C'étaient Raphaël Varane et Cristiano Ronaldo. La préparation physique des joueurs est de plus en plus soignée ces dernières années. Est-ce que ça a fait de la recherche d'espaces le plus grand défi des coaches actuels ? BÖLÖNI : Il y a vingt ans, les défenseurs dégageaient le plus loin possible. Aujourd'hui, ils font aussi des passements de jambes. Le football est devenu une industrie. Avant, les grands joueurs faisaient leur apprentissage dans les prés ou dans les rues, aujourd'hui ils sont dans une usine qu'on appelle académie ou centre de formation. Avant, c'était un vieux retraité qui distribuait les maillots et choisissait les places, aujourd'hui on passe des tests physiques, techniques, psychologiques... Ça a totalement changé. Il faut tenir compte de ça. C'est pour ça, par exemple, que certains pays de l'est sont devenus moins brillants. Ce n'est pas qu'il y a moins de talent. Mais ici, on produit. Là-bas, comme les subventions de l'état pour le football ont disparu et que personne n'a comblé ce vide, ils prennent du retard, et ce retard s'accumule. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas encore trouver quelques talents. Simeone dit que si on n'a pas la meilleure voiture, il faut chercher comment crever une roue à son adversaire. C'est aussi ça le métier d'entraîneur ? BÖLÖNI : J'aime dire que quand je suis en compétition, je veux gagner par tous les moyens. Le match idéal de votre équipe, il se passerait comment ? BÖLÖNI : J'aimerais regagner de la sécurité défensive, avoir un milieu de terrain qui me rassure dans les deux moments du jeu, et avoir cinq ou six joueurs capables de gagner le match devant. On médiatise parfois trop les entraîneurs, en oubliant que ce sont les joueurs qui gagnent les matches ? BÖLÖNI : Ce sont toujours les joueurs qui gagnent les matches, et toujours les entraîneurs qui les perdent. La vérité, une nouvelle fois, c'est que le football est devenu une industrie. Les médias aussi vivent du football, et le football vit de la TV. C'est devenu une mode, une drogue douce qui infecte le monde, heureusement pour nous qui en vivons. C'est propre au football ? BÖLÖNI : Imaginez-vous un autre spectacle capable de créer ce que génère le foot. Sur le globe terrestre, chaque samedi ou dimanche, et parfois même en semaine, réunir des milliers et des milliers de personnes dans les stades ? Il n'y en a pas d'autre. Même avec les meilleurs acteurs ou chanteurs du monde, tu ne peux pas avoir un spectacle avec 15 ou 20.000 spectateurs à Anvers, et encore 15.000 à Malines, à quinze kilomètres. Seul le football peut produire ça. Un grand savant, un chef d'État en visite à Paris, tout le monde s'en fout à Orléans. C'est à cause du côté imprévisible du résultat ? BÖLÖNI : Sans doute que ça joue un rôle. Mais on peut aussi dire qu'il y a d'autres sports imprévisibles. Et pourtant, c'est le football le roi. Pourquoi ? BÖLÖNI : Je peux me tromper, mais je pense que le football est le seul sport dans lequel on joue avec les pieds. C'est la partie du corps la moins fine, la moins bien dotée, donc il y a plus de place pour la maladresse. À côté de ça, l'industrie du football produit sans arrêt des bons et des très bons joueurs, dont certains ne joueront pas chez les professionnels. En France, il y a des joueurs avec un bon petit talent en troisième ou quatrième division. C'est pour ça que les matches de Coupe amènent toujours une grande inconnue, parce que ces joueurs-là avec une motivation énorme, ils peuvent concurrencer les meilleurs pour un match. Au basket, ça se joue entre les deux ou trois grands. On peut aussi parler du tennis. David Goffin, c'est un joueur que j'aime parce qu'il me ressemble un peu dans la lutte et la persévérance. Mais quand il joue contre Federer et Djokovic, à la fin tu sais ce qu'il va se passer... Il n'y a pas autant de surprise que dans le football. Et votre métier, c'est de limiter ces surprises. BÖLÖNI : Je dis souvent que je n'aime pas les surprises, même les bonnes. Je préfère jouer aux échecs qu'au poker. J'aime calculer les choses et je pense que pas mal de fois, grâce à ça, j'arrive à extirper le maximum de mon collectif. Pas toujours, mais assez souvent. C'est sans doute usant pour eux, et pour moi aussi, mais dans une compétition c'est ce qui compte.