Mardi 6 août, minuit. Le Club Bruges vient de se qualifier pour la phase de poules de la Champions League mais un accident s'est produit et il avertit les supporters via les réseaux sociaux. L'administrateur reçoit une question : " Que se passe-t-il ? Pouvez-vous traduire en anglais ? " Elle vient d'Afrique du Sud. Comme souvent. L'arrivée de Percy Tau a valu 40.000 followers de plus au Club Bruges mais ils veulent être servis. Percy Tau, le poster boy of South African Football, est hot.
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Mardi 6 août, minuit. Le Club Bruges vient de se qualifier pour la phase de poules de la Champions League mais un accident s'est produit et il avertit les supporters via les réseaux sociaux. L'administrateur reçoit une question : " Que se passe-t-il ? Pouvez-vous traduire en anglais ? " Elle vient d'Afrique du Sud. Comme souvent. L'arrivée de Percy Tau a valu 40.000 followers de plus au Club Bruges mais ils veulent être servis. Percy Tau, le poster boy of South African Football, est hot. Quel effet ta popularité te fait-elle ? PERCY TAU : Je l'accepte, elle fait partie de la vie et du football moderne, mais je n'ai pas l'impression d'être le king de Twitter. Mais le poster boy du foot sud-africain ? TAU : No, no. Je suis heureux qu'on admire ce que je fais sur le terrain mais le reste... Des gens gèrent ça à ma place. N'oubliez pas que j'ai étudié le marketing. J'utilise mes connaissances en la matière. Pourquoi ces études ? TAU : Le marketing est omniprésent. En connaître les mécanismes, les clefs du succès m'intéresse. Ça passionne ma mère aussi. Elle a toujours considéré le football comme une occupation transitoire et m'a toujours demandé ce que je ferais après. Elle voulait que j'étudie, même quand le football est devenu mon métier. À ses yeux, le football ne peut pas être tout dans la vie. J'ai donc obtenu mon diplôme l'année passée, par correspondance. Le marketing n'était pas la seule branche : j'avais aussi cours de psychologie, de techniques comportementales, de stratégie. Je suis un post-graduat en management, maintenant. Pour le football, plus tard ? Je ne crois pas. J'ai envie de découvrir autre chose. Le président du Club Bruges a écrit des livres sur le management et entrepreneuriat. TAU : J'en ai vu un mais on n'en a pas encore parlé. Je vais d'abord le lire. Tu comprends le néerlandais ? Tu parles l'Afrikaans ? TAU : Un petit peu mais je ne préfère pas car ça sonne trop funny. Je crains que le président ne doive me résumer son livre. L'Afrikaans est la langue des Blancs ? TAU : Non. Son apprentissage dépend des écoles ou de l'intérêt qu'on lui porte. J'ai préféré apprendre nos langues et l'anglais. Il y a un autre malentendu : le football n'est pas un sport réservé aux non-Blancs. Blancs et Noirs cohabitent, en sport comme ailleurs. En août, la pression était-elle forte, pendant les qualifications pour la CL ? TAU : On vit dans un monde sous pression, partout. Il ne faut pas trop y réfléchir. Je n'ai pas ressenti cette pression dans le vestiaire ni dans l'entourage de l'équipe. Ici, chaque match est important. La pression ne naît que quand on rend un match plus important que les autres ou qu'on commence à penser : qu'arrivera-t-il si... Si j'échoue, si je rate cette occasion, si je perds le ballon. On peut gérer cette pression en se concentrant et en croyant aux directives de l'entraîneur, en ses coéquipiers, en soi-même. J'ai la chance de vivre dans un vestiaire agréable, qui a favorisé mon intégration. Tu es satisfait de tes premiers mois au Club ? TAU : Oui, je fais des baby steps, des petits pas. Tout est encore très nouveau. Je vis à l'hôtel car je cherche toujours un logement. Le littoral est calme mais Lierre l'était aussi l'année passée : je n'ai pas habité à Bruxelles. Comment s'est passée ta première année en Belgique ? TAU : J'ai dû m'habituer à une autre nourriture, à la langue, à l'éloignement. Mais le club a tenu compte de ces problèmes, je n'ai pas à me plaindre. Hein Vanhaezebrouck a déclaré, avant votre duel en coupe, que ça devait être formidable pour toi de jouer en D1B. Tu es d'accord ? TAU : No. Quand j'ai quitté l'Afrique du Sud, peu m'importait où j'allais jouer, tant que c'était en Europe. Il faut commencer quelque part. À l'Union, dans mon cas. Chacun a le droit d'avoir son avis mais c'était un passage obligé à mes yeux. Tu as pourtant signé un contrat en Premier League mais les règlements anglais t'ont empêché d'y jouer. TAU : Avant, je dois me montrer et aussi me découvrir moi-même. Voir ce que je peux réussir dans un autre environnement. J'ai passé sept ans à Sundowns, mon club sud-africain, où je connaissais tout le monde, où j'ai aidé d'autres à s'intégrer. Je voulais découvrir l'autre face. Comment allais-je m'intégrer, qui m'aiderait ? Au début, tu étais timide. Tu as déclaré dans un journal sud-africain : " Quand un chien va à l'étranger, il doit d'abord rentrer sa queue. " TAU : ( Rires) C'est vrai. Je ne suis pas si timide que ça. Un chien ne doit pas aboyer tout de suite. Je préfère conserver un certain recul. Rouler à droite te pose problème, paraît-il. TAU : Je ne conduis toujours pas. Je continue à utiliser les transports en commun. Pourquoi l'Union a-t-elle dû te pousser à aller chercher ton trophée de Joueur de l'Année en D1B ? TAU : Je n'aime pas être sous les feux de la rampe. Cette récompense était le fruit d'un travail collectif, de l'équipe, de l'entraîneur, du staff médical qui m'a maintenu en forme, des gens qui m'ont accueilli. C'est pour ça que j'ai demandé qu'on envoie quelqu'un d'autre, au nom du club. La réponse a été sèche : non. Bref, je me suis mis en quête d'un costume pour monter sur ce podium. ( Rires) C'est un problème pour toi ? Tu joues en attaque devant 26.000 personnes et bientôt deux fois plus à Madrid. C'est un podium mondial. TAU : Oui, c'est parfois un problème. Tout doit être si... ouvert, si public. C'est inhérent au football mais pas à ma vie en-dehors. Tu te considères comme un acteur ? Tu veux divertir les gens ? TAU : C'est plus nuancé. Le football est un spectacle, il crée des souvenirs. Un beau but, un bel assist... Mais le football est avant tout l'endroit où on trouve des vainqueurs. C'est ça qu'il faut chercher. Le reste, le spectacle, suit. Les gens veulent avoir un sujet de conversation quand ils rentrent chez eux, ils veulent quelque chose en échange des sacrifices qu'ils font pour payer leur billet, se déplacer au stade. Le football peut aussi motiver les jeunes ou les faire rêver. Ils ont peut-être envie de monter eux-mêmes sur le terrain, plus tard. Donc, oui, quelque part, on doit divertir les gens. Mais surtout gagner. Une moche victoire reste une victoire ! TAU : Exactly ! Pendant certains matches, on doit constamment travailler et se sacrifier pour l'équipe mais c'est dans ces moments-là qu'on forme des vainqueurs. En souffrant ensemble, en équipe. Kiev nous a mis à l'épreuve mais on l'a éliminé. Même si ça t'a coûté une carte rouge ! TAU : Et ça, c'est à éviter ! ( Rires) Tu es satisfait de ton niveau ? TAU : Je progresse, je sens que je m'intègre, que je m'habitue aux entraînements, au style de jeu, à l'entraîneur. Le niveau physique, la gym... Je dois encore améliorer pas mal de choses pour hausser mon niveau. Diouf a dit à ton sujet : " Il est plus doué que Salah ou Mané ". Tu devrais peut-être en parler à Mignolet, puisqu'il peut vous comparer... TAU : Noooo. C'est un compliment fantastique, de la bouche d'une légende mais je dois essayer de ma frayer ma propre voie. Dans mon pays, Benni McCarthy est une légende. Il a travaillé avec les entraîneurs les plus renommés, a joué dans les plus grands clubs, il a été le meilleur buteur de l'équipe nationale. Sa réussite est stupéfiante et il sera difficile de m'en approcher. Il dit toujours que je peux le surpasser mais je serai déjà bien content si je parviens à améliorer son record de buts en équipe nationale. L'Ajax a toujours une équipe au Cap et suit de près le football sud-africain. Comment se fait-il que tu ne te produises pas pour ce club ? TAU : L'Ajax Cape Town est très loin de l'endroit où j'ai grandi, au nord. J'avais seize ans quand j'ai rejoint les Sundowns. Un moment donné, l'Ajax a voulu me louer mais mon club s'y est opposé. Fin de l'histoire. Tu as remporté la Ligue des Champions africaine avec les Sundonws. TAU : Oui mais elle n'est pas comparable à l'européenne. Elles sont spéciales toutes les deux, chacune le plus grand tournoi de leur continent mais la comparaison s'arrête là. Voyager en Afrique, jouer sur une pelouse artificielle, parcourir des distances énormes, sous un autre climat, avec des supporters différents, beaucoup d'intimidation. En fait, il est facile de gagner une fois qu'on accepte tout ça. Ça ne devient difficile que quand on commence à poser des questions ou à se plaindre des tentatives d'intimidation, du terrain ou de la nourriture. On s'est rapidement adapté, c'est ça qui a fait notre force. On était entraîné par l'ancien sélectionneur du pays, qui avait beaucoup voyagé. Il parvenait à nous concentrer sur le football. C'est comme ça qu'il a gagné l' outside battle. Tu as savouré ta victoire en Ligue des Champions ? TAU : Parfois, je parviens à profiter d'un succès, parfois pas. Et à ce moment-là, je n'en étais pas capable. Il m'arrive de me trouver dans une zone de laquelle je porte un regard surpris sur ma vie, comme ce jour-là. J'ai tout simplement été incapable de faire la fête. Tant de bons joueurs avaient déjà occupé cette place avant et quand ça a été mon tour, je n'ai plus songé qu'aux moments difficiles, aux sacrifices, aux temps durs, quand je ne pensais plus être en mesure de réussir. Dans certains moments de succès, je suis trop triste pour faire la fête. J'ai vu Mohamed Aboutrika, un des plus grands footballeurs africains, et j'ai pensé : c'est mon tour. Y réfléchir coupe l'excitation du moment. Je n'ai été envahi par la joie qu'une fois à l'hôtel, quand toute l'équipe a fêté sa victoire. Comment es-tu venu au football ? TAU : Mes frères jouaient tous les jours. J'ai d'emblée aimé le football et ce lien est resté au fil des années. Mes frères ont eu un rôle important. Je les suivais partout... La popularité du football est-elle due au fait qu'il est bon marché ? TAU : D'autres sports le sont aussi mais de fait, il ne faut pas grand-chose pour le pratiquer. On commence pieds nus, il y a de la place partout et on peut tirer sur tout ce qui est rond. Le football est idéal, compte tenu de nos limites. Que représente le fait de grandir à Witbank ? TAU : C'est un territoire minier, qui produit du charbon et de l'électricité. Y grandir a été nice parce que notre mère l'a rendu nice. Elle nous a appris qu'on ne pouvait pas tout avoir, qu'il fallait avoir du respect pour tout et être disciplinés. J'ai grandi au milieu d'enfants qui faisaient parfois le contraire de ce que ma mère m'avait enseigné et c'est ce qui a fait de moi l'homme que je suis. J'ai toujours vu tout comme une source de possibilités. Le football, l'école... Il ne tenait qu'à moi d'en retirer le maximum. Tu es un enfant des années '90, quand l'Afrique du Sud était une terre bourrée de possibilités. Nelson Mandela avait été libéré, l'apartheid s'était effondré, la minorité blanche avait dû céder le pouvoir, le boycott international avait été levé. Tu as vécu cette époque comme ça ? TAU : Je suis né dans les années '90 mais je suis en fait un enfant du XXIe siècle. C'est à ce moment que remontent mes souvenirs. Beaucoup d'Africains étaient sans doute trop satisfaits. Quand j'ai grandi et que je suis devenu une partie de la structure déjà formée, la lutte avait été menée. On ne recevait que la liberté d'exploiter nos chances. C'était... Excitant ? TAU : Oui, et en même temps dénué de stress car j'étais jeune. Je ne pensais qu'au bonheur. Et aux friandises, en abondance. Voilà, ça résume tout : des friandises. Mais malheureusement, les temps ont changé. On n'entend plus que de mauvaises nouvelles : des violences faites aux migrants, des femmes qui protestent contre la violence et doivent lutter pour leurs droits. Les Sud-africains ont-ils perdu leurs espoirs en cours de route ? TAU : Non. Je ne pense pas. Ce que Nelson Mandela a fait pour l'Afrique du Sud continue à inspirer et à motiver les gens. On ne peut pas perdre espoir. Une personne a consenti de terribles sacrifices pour nous libérer, il faut conserver cet espoir. Ceux qui vivent cette situation de l'intérieur voient que les gens continuent à se battre et à travailler pour rendre le pays meilleur. Je pense que beaucoup d'habitants conservent espoir et saisissent leur chance. Faut-il interpréter les protestations des femmes comme ça ? TAU : Je pense que beaucoup de Sud-Africains soutiennent ces protestations. Quand j'ai entamé mes études, je ne comprenais pas comment il était possible que des femmes soient aussi opprimées, en sport, en politique, dans la société. Mais la dynamique a changé par rapport aux années '80 ou '90, quand l'homme était encore the man of the house. Maintenant, on obtient un emploi grâce à ses qualités, plus sur base de son sexe. Ta mère était une femme forte. Elle a élevé huit enfants, seule. TAU : Vous pouvez le dire. J'étais encore très jeune quand elle a divorcé. Je ne peux même pas me rappeler comment c'était, avec mon père. Elle est déjà venue en Belgique ? TAU : Non et ce n'est pas pour demain. Elle doit encore s'occuper d'autres personnes, à la maison. Elle vient au stade quand tu disputes un match international ? TAU : Non, pas au stade. Elle n'aime pas la foule. Elle se rend à l'hôtel. Et elle pleure tout le temps. ( Rires) Je pense qu'elle a peur qu'on me fasse du mal. Tu as déjà une fondation. TAU : Oui, la Percy Tau Legacy. Elle doit aider les gens à obtenir une chance, pas seulement en football. On peut connaître le succès en tout. Dans les affaires, en art. Quand je serai vraiment bien installé dans la vie, je m'en occuperai plus. Pour le moment, j'ai encore trop de choses à régler. Mais on entame déjà des projets à Witbank. Pour les enfants, les orphelins, les personnes âgées, les écoles. Quand je suis à la maison, je visite des écoles, des homes. C'est aussi pour ça que j'ai étudié. Je veux parvenir à manager toutes ces choses. Un de tes frères aînés a aussi été footballeur mais il est mort dans un accident à 26 ans. TAU : Je n'ai pas encore fait mon deuil. Les soirées sont les pires moments car j'ai le temps de réfléchir ou d'en parler avec ma famille. Son numéro est toujours enregistré dans mon téléphone. J'ai du mal à l'effacer. Dans ma tête, je lui parle toujours. C'était un défenseur très rude. Je n'aurais jamais voulu jouer contre lui car il ne pensait qu'à une chose : descendre les attaquants. Quand j'avais quinze ans, on s'est retrouvé dans la même équipe, en D2. Tu fais parfois son numéro pour entendre une fois encore sa voix, sur la messagerie ? TAU : Non. Ce serait trop pénible si quelqu'un d'autre décrochait. Le fait d'avoir grandi dans une famille de huit enfants fait que j'ai beaucoup de gens à qui parler. Tu en veux à dieu ? TAU : No. On apprend aussi à accepter la foi et à comprendre ce qui arrive dans une vie. Ma mère dit toujours que dieu a un meilleur plan.