Marc Brys a 56 ans. En 2003, il a abandonné son boulot à la police pour devenir entraîneur. " Par passion ", dit-il. " Quand on n'est plus passionné, il faut arrêter. Ce n'est pas une question d'âge mais il faut pouvoir motiver des gars de 17 à 35 ans. "
...

Marc Brys a 56 ans. En 2003, il a abandonné son boulot à la police pour devenir entraîneur. " Par passion ", dit-il. " Quand on n'est plus passionné, il faut arrêter. Ce n'est pas une question d'âge mais il faut pouvoir motiver des gars de 17 à 35 ans. " À 56 ans, seuls Trond Sollied, Michel Preud'homme, Francky Dury et László Bölöni sont plus âgés que lui. " Je vieillis mais mon fils de huit mois me tient en éveil. Et je n'éprouve aucune difficulté à suivre les discussions des joueurs, même s'il y a des sujets qui me branchent moins. Mais c'est chouette de travailler avec un groupe aussi exubérant. " Saint-Trond flirte avec le top 6. Pensez-vous qu'on ne souligne pas suffisamment les qualités de l'équipe ? MARC BRYS : Du talent, il y en a mais ce qui fait la force d'une équipe, c'est la synergie entre les joueurs. Je sais par expérience que, pour obtenir des résultats, il faut une bonne entente et c'est le boulot des entraîneurs. Il faut que chacun se sente bien, que les joueurs sentent qu'ils peuvent être eux-mêmes quoi qu'il arrive. Par exemple ? BRYS : Il y a plusieurs années, un joueur a avoué au groupe que, la nuit, il avait parfois des angoisses et s'éveillait en sueur. Un joueur qui ne se sent pas intégré ne dira jamais cela car ça le fragilise. Et ce qui est formidable, c'est que personne ne s'est moqué de lui. Le professionnalisme et le travail, c'est bien mais il faut aussi que ça colle entre toutes les parties. Votre groupe est multiculturel. Comment le décririez-vous ? BRYS : Ils sont très protecteurs. Si je crie trop fort sur un joueur, ils le prennent à l'écart comme pour dire : Coach, vous avez raison mais laissez-le un peu tranquille. Ils n'accepteront cependant jamais qu'un joueur ne respecte pas les consignes. Je pars d'un principe que, si le groupe tolère qu'un joueur arrive systématiquement en retard à l'entraînement, ce n'est plus mon problème. Ne craignez-vous pas qu'au mercato de janvier, Saint-Trond transfère un joueur qui ne s'intègre pas au groupe et perturbe l'équilibre ? BRYS : Dans ce cas, ce serait vraiment une pomme pourrie et je n'en ai pas rencontré tellement dans ma carrière. Bien entendu, les nouveaux devront s'intégrer au groupe mais il ne faut pas non plus que les joueurs en place refusent de l'accueillir. Je constate cependant que ce groupe est très ouvert, je n'ai pas toujours connu cela par le passé. J'ai vu des joueurs en test abandonnés à eux-mêmes, on ne leur donnait pas le ballon. Mes joueurs ne sont pas comme ça, ils leur prêtent même leurs chaussures, par exemple, ou les raccompagnent à l'hôtel. Parce qu'ils savent qu'ils pourraient se retrouver dans la même situation. Avez-vous besoin de renfort cet hiver ? BRYS : Je ne suis pas demandeur... Je veux poursuivre avec ce groupe et je ne sais pas ce dont j'ai besoin en plus. Mais bien sûr, je serais fou de refuser un joueur beaucoup plus fort que les autres. Je ne suis pas Don Quichotte. Vous pensez donc que vous pouvez terminer dans le top 6 avec ce groupe. Quand Saint-Trond admettra-t-il qu'il vise les play-offs 1 ? BRYS : Tout le monde tente de me faire dire cela mais ça ne marche pas. Nous jouons chaque match pour le gagner et donner le meilleur de nous-mêmes. C'est ce que les supporters et la direction sont en droit d'attendre de nous. Si on pense trop au classement, on se perd. Des matches, nous en perdrons encore et il ne faut pas que nous soyons démoralisés si un club nous dépasse. Il y a deux ans, en pleine lutte pour éviter la relégation, Pascal Dupraz, l'entraîneur de Toulouse, a montré à ses joueurs des messages de leur famille. Avez-vous déjà utilisé ce genre de procédé ? BRYS : J'ai fait quelque chose de similaire au Beerschot l'an dernier avant le match aller de la finale face au Cercle. Nous avons demandé aux proches des joueurs de nous envoyer des messages vidéo. Tout le monde a gardé le secret et certains ont joué leur rôle de façon fantastique. Le jour du match, quand nous avons diffusé les images, certains joueurs ont pleuré. Notre seul objectif était de leur montrer que leur famille les aimait et qu'ils n'étaient pas seuls. Mais on ne peut pas faire cela tous les mois. Depuis vos débuts en D1 avec le Beerschot, en 2003, vous avez coaché plus de 400 matches. Est-il difficile de trouver les mots chaque semaine, de se réinventer ? BRYS : C'est un challenge. Chaque semaine est différente et chaque match implique une approche spécifique. Je cherche toujours des points d'ancrage, histoire de les motiver. Parfois, je limite mon speech au strict minimum - il m'est même déjà arrivé de ne rien dire -. Mais en certaines circonstances, il faut motiver le groupe. C'est une question de timing. On les sensibilise en semaine et, avant le match, on joue sur le stimulus final, sans en rajouter. Contre Anderlecht, mes joueurs se demandaient quels jeunes le Sporting allait aligner. Ce n'était pas normal, j'ai attiré leur attention sur autre chose. Pour moi, ce qui comptait, c'était de battre une institution. Vous est-il déjà arrivé d'entamer un match en vous disant que le vestiaire n'était pas derrière vous ? BRYS : ( il approuve) Parfois, le discours ne fait pas effet et on se pose des questions. A-t-on mis l'accent sur les mauvais points ? A-t-on parlé trop tôt ? Il est important de bien connaître le groupe, de savoir comment aborder chaque joueur. Je considère mes joueurs et mon staff comme une famille dans laquelle on peut tout se dire. Mais pas se faire mal. Il peut arriver qu'on dise à quelqu'un : Aujourd'hui, tu n'en as pas touché une. Mais pas devant les caméras ou les journalistes. En cours de préparation, Teixeira et Legear ont dit que les entraînements étaient trop durs. Ça vous a énervé ? BRYS : Je n'ai jamais eu de problèmes avec Teixeira et Legear. Je sais comment les aborder et ils savent à quoi s'attendre avec moi. Avant, je me serais sans doute énervé mais je suis suffisamment vieux pour comprendre ce qui s'est passé. Derrière tout cela, il y avait des agents qui tentaient de vendre leurs joueurs et utilisaient la presse pour débloquer une situation. Mais les articles de journaux ne m'empêchent pas de dormir. Pourquoi les médias vous décrivent-ils comme quelqu'un de dur ? BRYS : En faisant de moi un entraîneur qui ne pense qu'à défendre, ils se sentent en sécurité. Et soudain, à Mouscron, je suis devenu un coach offensif... Je connais mes qualités et je maîtrise tous les aspects. Si mes adjoints me disent que j'ai commis une erreur, je les écoute. Mais je n'ai rien à prouver aux fans ni aux médias. Je travaille pour le club et les seuls aux yeux de qui je dois être crédible, ce sont les joueurs. Cela veut dire que je ne dois pas me comporter différemment d'eux. Je ne peux pas leur demander de penser en fonction de l'équipe si je cherche chaque fois à me mettre en valeur. Ce serait artificiel et ils ne comprendraient pas. Quelqu'un a-t-il déjà écrit que vous étiez un grand entraîneur ? BRYS : Mes filles l'ont peut-être dit un jour (il rit). Ce que les gens écrivent, c'est leur affaire. La meilleure publicité, c'est celle des joueurs avec qui j'ai travaillé. Tout le monde me connaît il y a 16 ans que je fais ce métier et je suis évidemment déçu de ne pas encore avoir travaillé dans un grand club. Vous pensez que ceux-ci vous attendent ? BRYS : ( sèchement) " S'ils étaient malins, ils m'appelleraient... J'ai un contrat de trois ans ici et je me sens très bien. J'espère que Saint-Trond va évoluer. Il y a des entraîneurs qui débutent directement en D1 puis qui régressent chaque année. Vous avez fait le chemin inverse. Est-ce un avantage ? BRYS : " Chaque entraîneur devrait débuter dans les divisions inférieures. À chaque niveau, on est confronté à certains problèmes et à ses propres attentes. Lors de ma deuxième saison à Berchem, en D3, nous n'avons plus été payés à partir du mois d'octobre. Un joueur venait cinq fois par semaine en train de Lissewege, près de Blankenberge. Parfois, il n'avait pas d'argent et nous faisions une collecte pour lui. Malgré ces problèmes financiers, personne n'a lâché prise et nous avons été champions. Aujourd'hui, certains joueurs m'appellent encore et se voient régulièrement. Ils sont amis pour la vie. Au Beerschot, j'ai fait beaucoup de teambuildings pour cimenter le groupe. Je changeais régulièrement les places aux tables ou je causais une petite guerre pour voir ce qu'ils étaient capables de supporter. Avant les matches pour la montée face au Cercle, je les ai obligés à dormir dehors par -5 °. C'est quelque chose qu'ils n'oublieront jamais. Vous avez travaillé à la police d'Anvers pendant 20 ans. Reste-t-il quelque chose de policier en vous ? BRYS : Un policier doit pouvoir analyser très vite les gens qu'il a en face de lui, savoir de quoi ils sont capables et sentir quand une situation devient menaçante. J'espère pouvoir dire que j'en suis capable. Je ne juge pas les gens mais je les évalue. Quitter la police pour devenir entraîneur, c'était un grand risque ? BRYS : C'est ce que beaucoup de gens m'ont dit à l'époque. Mais est-ce risqué de croire en soi ? Si je n'y avais pas cru, qui l'aurait fait à ma place ? On ne peut pas diriger un groupe quand on n'a pas confiance en soi. On ne peut pas se surestimer mais il faut tout de même y croire un minimum. Tout l'art consiste à mettre ses qualités en évidence tout en camouflant ses défauts. Et c'est pareil pour les joueurs.