Le bourlingueur s'installe au parloir entre deux matches. Deux jours avant, il a (encore) brillé contre Genk. Deux jours après, il joue contre Zulte Waregem. Où ça s'est passé nettement moins bien pour ses couleurs.
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Le bourlingueur s'installe au parloir entre deux matches. Deux jours avant, il a (encore) brillé contre Genk. Deux jours après, il joue contre Zulte Waregem. Où ça s'est passé nettement moins bien pour ses couleurs. Aujourd'hui, Memo Ochoa est en Russie, à Krasnodar, pour l'Europa League. Encore une corvée domestique le week-end qui arrive, à Courtrai. Puis il prendra l'avion pour son continent. Et deux matches amicaux, contre l'Argentine, à Cordoba et Mendoza. Il va y disputer son centième match officiel avec l'équipe mexicaine. Sa vie est un peu dingue, et ça le fait rigoler. Un sourire qui est une marque de fabrique. Ses premiers mois chez nous, la saison passée, n'ont pas toujours été simples. Petites erreurs, petites critiques, petits doutes. Entre-temps, il y a eu ses play-offs de feu. Puis une grosse Coupe du Monde. Et il enchaîne maintenant en alignant les feuilles propres, en dégoûtant ce qui se fait de mieux chez les attaquants, en assurant le show. Memo a l'âge du Christ et marche sur l'eau. Pourquoi tout se passe aussi bien pour toi depuis quelques mois ? MEMO OCHOA : Tu pourrais poser la même question à des Français... Quand je me suis retrouvé à Ajaccio, ça a été la même chose qu'au Standard. Ma deuxième saison a été meilleure que la première. Mais c'est logique. On pourrait croire qu'un gardien n'a pas besoin du même temps d'adaptation qu'un joueur de champ. C'est faux. Qu'on joue dans le but ou ailleurs, on a plein de nouveaux repères à trouver. En arrivant, je ne connaissais rien du football belge. Je ne vais pas te dire que je regardais le championnat de Belgique à la télé... Qu'est-ce qu'il faut découvrir, par exemple, pour progresser OCHOA : Le jeu est différent. Les ballons ne sont pas les mêmes. Le comportement d'un ballon, ça peut paraître anecdotique, de l'extérieur, mais pour un gardien, ça ne l'est pas tant que ça. L'état des terrains, ça a aussi une certaine importance. Celui du Standard est toujours bon. Après, quand tu vas à Courtrai ou à Eupen, on ne parle plus nécessairement de la même chose. Tu vas à Saint-Trond, tu découvres un synthétique, c'est encore différent. Tout ça, c'était nouveau pour moi. J'ai aussi dû m'adapter aux conditions météo. Tu sais où j'ai joué avant de venir au Standard : au Mexique, à Ajaccio, à Malaga, à Grenade. Je viens d'un pays où il fait chaud, et depuis que je suis en Europe, j'ai toujours été dans le sud... Ici, j'ai dû m'habituer à jouer des matches quand il faisait deux, trois ou sept degrés. J'avais les mains et les pieds gelés, le corps ne réagit pas de la même façon. Aujourd'hui, ça va. C'est si important de connaître les adversaires ? OCHOA : Bien sûr. On avait déjà des séances vidéo la saison passée, mais ce n'est jamais la même chose que quand tu vois les adversaires sur le terrain. Je ne connaissais personne. Je te donne un exemple : quand on a joué contre Genk la saison passée, je ne savais pas que Ruslan Malinovski était un bon gaucher ! Maintenant, je sais... Je connais beaucoup de joueurs parce que je les ai affrontés et observés. Je sais qui est gaucher, qui est droitier, qui est dangereux sur coup franc, qui va très vite, qui peut marquer sur une reprise de la tête. C'est quand tu joues contre eux que tu fais une bonne analyse, pas en regardant des compilations d'images, ça ne suffit pas. C'est pour tout ça aussi que ta deuxième année en France avait été meilleure que la première ? OCHOA : Bien sûr. La première fois que tu vas au Parc des Princes, à Marseille, à Saint-Étienne, à Lille, tu dois trouver le bon feeling. Dès que tu y retournes, tu te sens déjà mieux parce qu'il n'y a plus la crainte de l'inconnu. Et j'ai dû m'habituer aux gazons européens. Sur le continent américain, personne ne joue avec des grands crampons vissés, en métal. C'est une découverte que j'ai faite ici. En Europe, les terrains sont généralement arrosés avant les matches, donc tu n'as pas le choix si tu veux tenir la route. Tu comprenais les doutes sur toi, la saison passée ? Ou tu trouvais qu'on exagérait ? OCHOA : Je ne lis rien, je n'écoute rien, donc si tu me dis qu'il y avait des doutes, je te crois mais je ne m'en rendais absolument pas compte. J'ai toujours gardé le même degré de concentration, j'ai toujours bossé de la même façon et je suis assez grand pour savoir moi-même si j'ai été bon ou pas. J'ai fait des bons matches l'année passée. J'en ai fait des moins bons. Et je suis content de mes play-offs. Avec le recul, qu'est-ce que tu penses de ton flirt de l'été avec Naples ? OCHOA : D'abord, je suis fier qu'un club comme ça se soit intéressé à moi. Et c'était un intérêt concret. Naples me voulait, j'étais une priorité pour eux, Carlo Ancelotti m'attendait. Ça n'arrive pas tous les jours. C'est rare qu'un club italien de ce niveau-là s'intéresse à un gardien qui n'a pas un passeport européen. Comme les Italiens, par exemple, ne peuvent embaucher que trois extracommunautaires, ils donnent la priorité, la plupart du temps, à des joueurs offensifs. C'est ce problème-là qui a déjà bloqué plusieurs bons transferts pour moi. Mais là, les gens de Naples avaient dit qu'ils réservaient une place d'extracommunautaire pour moi. Tu ne t'es pas mis à genoux devant les dirigeants du Standard pour qu'ils te laissent partir ? C'était l'occasion de ta vie ! OCHOA : Le président du Standard n'était pas ouvert à la négociation. Parfois, mon agent lui proposait de s'asseoir pour discuter, mais il n'avait même pas envie de s'asseoir. La communication n'était pas bonne. Ça a été une très grosse déception. Il y a eu plusieurs offres après la Coupe du monde mais mon agent n'a même pas contacté la direction du Standard parce que ça ne m'intéressait pas. J'attendais la toute bonne proposition. Et celle de Naples, c'était celle que je ne pouvais pas refuser. Les Mexicains ont suivi ça de près, ils disaient qu'après ma bonne Coupe du monde, c'était le moment de partir dans un tout grand championnat. Et voilà... Tu as 33 ans, un truc pareil ne t'arrivera normalement plus jamais ? OCHOA : Je ne me dis pas ça. Je me raccroche au fait qu'un gardien a plus de chances qu'un joueur de champ de faire un gros transfert en fin de carrière. Je vois que Chelsea a un gardien de 37 ans et un autre de 38, que Manchester City en a un de 35. Et puis il y a Gianluigi Buffon. Tu aurais pu gamberger après l'échec du transfert, on n'aurait même pas pu t'en vouloir. Au lieu de ça, tu as été directement au top. OCHOA(il réfléchit et cherche ses mots) : Je suis... un gars calme. (Il soupire). Je suis un vrai pro. Je donne le maximum tous les jours, c'est aussi une question d'éducation. Baisser les bras, ce n'est pas mon truc. Si je ne fais pas un bon entraînement le matin, je me sens mal pour le reste de la journée. C'est ma façon de vivre le football, je me mets toujours des grosses exigences. Je n'ai pas besoin que le coach, l'entraîneur des gardiens ou le président viennent me botter le derrière. Je n'avais pas le droit de lever le pied sous prétexte que mon transfert à Naples ne s'était pas fait. Ce n'était pas le premier moment difficile de ma carrière. Déjà, quand j'étais au Mexique, on m'avait empêché de partir. Puis je me suis presque retrouvé au PSG et ça a capoté à cause de suspicions de dopage pour lesquelles j'ai finalement été blanchi. C'est comme ça que j'ai atterri à Ajaccio. Entre le PSG et Ajaccio, on ne parlait plus de la même chose mais ça ne m'a pas empêché de tout donner, directement, pour Ajaccio. Je voyais ça comme un challenge : je vais prouver que j'ai le niveau d'un club comme Paris. Ma vie est une succession de challenges. Quand j'ai quitté l'América Mexico pour la Ligue 1, je suis devenu le premier gardien mexicain de l'histoire à être transféré en Europe. Je voulais être un exemple, je n'avais pas le droit de me laisser aller à cause d'un transfert raté. Au bout du compte, j'ai continué à grandir. Je me suis imposé en France, je me suis retrouvé en Espagne. J'ai joué contre Eden Hazard, Zlatan Ibrahimovic, Edinson Cavani, Lionel Messi, Cristiano Ronaldo, Neymar. Ça te donne quelque chose ! Je suis content de ma vie ! Tu as dû attendre d'être depuis sept ans en Europe pour gagner ton premier trophée, la Coupe de Belgique. Mais tu n'as pas joué une seule minute parce que Ricardo Sa Pinto réservait les matches de Coupe à Jean-François Gillet. Tu considères que tu l'as quand même gagnée ? OCHOA : Bien sûr. On est tous les jours ensemble, le réserviste pousse celui qui est sur le terrain, je me sens complètement vainqueur de la Coupe ! C'est vrai que j'ai dû attendre un long moment pour gagner quelque chose en Europe, mais je ne vois pas comment ça aurait été différent. En France, tu sais que le titre et la Coupe, sauf catastrophe, sont pour Paris, Monaco ou un autre grand, c'était Lille quand je suis arrivé. En Espagne, il ne reste plus grand-chose quand tu as retiré les trophées qui vont au Real, à Barcelone et à l'Atlético. Alors moi, en jouant pour Ajaccio, puis Malaga et Grenade, qu'est-ce que je pouvais espérer ? Depuis un peu plus d'un an, tu as joué la Coupe des Confédérations, tu t'es marié, tu as gagné la Coupe de Belgique, tu as fini deuxième du championnat, tu as fait une super Coupe du monde : tu viens de vivre l'année la plus intense de ta vie ? OCHOA : Je ne sais pas. Tout s'enchaîne tellement vite que je n'ai jamais pris le temps de faire un point sur ma carrière ! Peut-être que quand j'arrêterai le foot, je me dirai que la période 2017-2018 a été la plus excitante, mais là, c'est trop tôt pour juger. Les moments forts ne font que s'enchaîner, ça ne s'arrête jamais. Une grosse échéance est à peine passée, que je dois déjà être focus sur celle qui arrive, c'est comme ça depuis que je suis devenu pro. Au Mexique, j'ai été parachuté dans l'équipe de l'América Mexico à 18 ans, puis j'ai directement joué en Copa Libertadores, j'ai enchaîné avec les Jeux Olympiques à Athènes, j'ai été champion du Mexique, puis il y a eu très vite la Coupe du monde en Allemagne. Depuis 2006, je suis à la Coupe du monde tous les quatre ans, entre-temps il y a la Gold Cup, la Copa America. Je ne me souviens pas d'un été calme. Il y a aussi eu mes transferts, bref ça bouge tout le temps, ma vie est agitée en permanence.