Rencontrer Daniel Van Buyten, c'est renoncer à l'effet miroir. Bientôt six ans après sa retraite, les 196 centimètres de l'ossature de Big Dan renvoient toujours celle d'un sportif aguerri. Et pour cause, entre les lignes, l'homme aux 85 sélections, quatre championnats d'Allemagne et trois finales de Ligue des Champions (entre autres) confesse assez vite n'avoir jamais fait le deuil d'une carrière riche en émotions.
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Rencontrer Daniel Van Buyten, c'est renoncer à l'effet miroir. Bientôt six ans après sa retraite, les 196 centimètres de l'ossature de Big Dan renvoient toujours celle d'un sportif aguerri. Et pour cause, entre les lignes, l'homme aux 85 sélections, quatre championnats d'Allemagne et trois finales de Ligue des Champions (entre autres) confesse assez vite n'avoir jamais fait le deuil d'une carrière riche en émotions. " J'ai sans doute arrêté trop tôt. " Une phrase en forme de mantra pour un champion qui se serait bien vu jouer les prolongations. Faute de mieux, Daniel Van Buyten peut encore se raconter. L'avantage d'avoir fréquenté les cimes du football mondial en club et longé les murs en sélections, c'est que les anecdotes ne manquent jamais. Diversifiées, risibles ou simplement criantes de vérité, elles apprennent davantage sur ce gamin qui tractait des pneus dans la prairie familiale de Froidchapelle que sur le footeux bardé de titres avec le Bayern Munich. Daniel, tu es sans conteste le joueur le plus marquant de la décennie 2000-2010. Malheureusement pour toi, c'est aussi la décennie la plus triste du football belge... Daniel Van Buyten : Avec Timmy ( Simons, ndlr), parfois on en discutait ensemble. Il y a une époque où on a été jusqu'à se demander ce qu'on faisait là. Il n'y avait pas grand-chose de professionnel. Un exemple : il y avait du coca-cola à table et on pouvait même avoir des sandwiches ou des durums à 22h30-23 h à la cantine. Quelqu'un de censé peut se faire plaisir, mais là, il y avait de l'abus. Et, à côté de ça, on nous demandait, à nous, les leaders de ce groupe, de faire des résultats. Globalement, c'est une spirale infernale parce que tout le monde sait que les résultats amènent la bonne humeur. À l'inverse, tant que vous ne gagnez pas, vous allez toujours être critiqué. À tous niveaux. Du coup, le climat était lourd, les joueurs le ressentaient. Et oui, il y a eu des dissensions entre Wallons et Flamands, mais c'étaient surtout les médias qui créaient ça. Puis, comme par hasard, au moment où tu réalises des résultats, tout ça disparait. Parce que dans un groupe compétitif, les frontières disparaissent. Comment, dans ce contexte n'as-tu jamais pensé à tout claquer ? À te concentrer sur ta carrière en club plutôt qu'en sélection ? Van Buyten : D'autres l'ont fait. Ont pris des pauses. J'y ai pensé, mais ça n'a jamais été plus loin. Parce que même si ça a parfois été dur, j'ai toujours été fier de jouer pour la Belgique. Ne fût-ce que pour mes parents. Ça me fait penser à une anecdote. Un jour, je croise Joachim Löw dans une soirée. Il était encore adjoint de la Mannschaft à l'époque. On est en 2005, à un an du Mondial allemand, et il me dit : " Mais pourquoi tu ne te fais pas naturaliser ? " On savait tous les deux que c'était impossible, puisque je jouais déjà depuis longtemps pour les Diables, mais l'idée était là : l'Allemagne voulait confier les clés de sa défense à un jeune défenseur prometteur et ça aurait pu être moi. Finalement, le défenseur en question, ce sera Per Mertesacker. Lui était à Brême, moi j'étais capitaine à Hambourg. Il faisait 1,98 m moi 1,96 m. On avait le même profil. Honnêtement, ça m'a flatté que mon nom revienne, mais ça m'a aussi plusieurs fois cruellement rappelé à ma réalité. Tu as affirmé avoir eu parfois l'impression d'être victime de lynchage en équipe nationale. Certains ont dit que tu n'avais jamais su te blinder par rapport aux critiques. Ça t'a gêné d'avoir mis si longtemps à te montrer sous ton meilleur visage en équipe nationale ? Van Buyten : Un top chef, si tu l'entoures de gars qui viennent de terminer l'école, il ne va pas sortir ce qu'il peut faire habituellement. Parce qu'il est en retard, qu'il doit repasser derrière. Le foot, c'est un sport collectif. Ce qui fait la différence, ce sont les automatismes. Sous Antheunis et Vandereycken, à chaque rassemblement, il y avait dix nouvelles têtes. On ne construisait rien, on repartait de zéro à chaque fois. Le football, ce n'est pas taper dans un ballon et courir derrière. Et par rapport aux critiques ? Van Buyten : Tu sais, beaucoup de joueurs disent qu'ils ne lisent pas les cotations, mais tout le monde les lit. Moi aussi. Et j'ai souffert d'avoir été sali par certains médias. Je l'ai dit une fois ( après le match contre la Turquie, en 2012 dans une lettre ouverte publiée sur son site internet, ndlr). Je ne voulais pas faire le buzz, mais je voulais que l'on comprenne le mal causé. À moi, à ma famille aussi. Je crois avoir toujours avoué mes erreurs en conférence de presse mais, des fois, cela ne suffisait pas. On me poursuivait pendant des jours. Ils voulaient quoi ? Que j'aille me pendre parce que j'avais raté un contrôle ? Au Bayern, j'ai connu un joueur, Sebastian Deisler, qui a arrêté sa carrière pour cette raison-là. Il n'en pouvait plus. La pression était trop forte. Ne regrettes-tu pas, parfois, de ne pas avoir eu 10 ans de plus ou de moins ? Jouer avec Gerets, Grün et Scifo ou poursuivre l'aventure un peu plus longtemps avec les Vertonghen, Vermaelen, Kompany ou Hazard ? Van Buyten : J'ai toujours dit à mon père que j'aurais bien voulu vivre son époque. Mais ça, c'était encore avant les années 1980. Il y avait peu de voitures, on jouait aux bouchons sur le trottoir. Il y avait des prises de tête, mais l'époque était plus saine, je crois. Après, il y a des enseignements à tirer sur tout. Ce qui est certain, c'est qu'appartenir à une génération qui joue pour la gagne, c'est mieux que de faire partie d'un groupe qui essayait de faire son possible. Le joueur préféré de mon père, c'était Gerets. Pour ses rentrées en touche et parce qu'il pistonnait sans arrêt sur son flanc. Moi, j'étais plus branché gardien. J'adorais Scifo, mais aussi Preud'homme. Parce qu'à la maison, il n'y avait jamais personne qui voulait aller au but. Si je n'y allais pas, mon père et mon frère tapaient dans le but vide. C'était chiant parce que chaque fois, il fallait aller chercher le ballon. Du coup, je me sacrifiais. Mais j'aimais bien ça. J'ai, dès lors, hésité à un moment entre gardien et attaquant, puisque chez les jeunes, je jouais devant. Mais je dois dire que j'étais le plus petit de l'équipe à l'époque, ça a facilité mon choix. Derrière, j'ai pris 25 centimètres en deux ans... Je crois que si on m'avait dit que je ferais 1,96 m plus tard, il n'est pas impossible que je serais devenu gardien. À Hambourg, tu dis avoir formé la meilleure charnière centrale de ta carrière au côté d'un certain Khalid Boulahrouz. Tu as pourtant joué avec de sacrés défenseurs. À commencer par Frank Leboeuf à Marseille ou Vincent Kompany chez les Diables... Van Buyten : Avec Khalid, on était vraiment des amis en dehors du terrain. L'histoire de son recrutement est amusante. Et lié au mien. Pour me convaincre de signer, Hambourg m'avait fait venir voir un match contre Dortmund. Je n'étais pas hyper enthousiaste à la base, mais ils m'ont sorti le grand jeu. Après, le match, je leur dis : " OK, si lui reste, je signe ! " Lui, c'était Tomá? Ujfalusi, le défenseur tchèque du club. Je l'aimais bien. C'était une condition sine qua non pour moi. Les jours passent, je signe, et une semaine après ma signature, on me convoque dans les bureaux. Ils étaient hyper embêtés, ils me disent : " écoute, ta condition numéro une ne peut plus être respectée, on a une offre de 10 millions de la Fiorentina pour Ujfalusi, on ne peut pas refuser. " Sur le moment, j'ai pensé qu'ils me l'avaient faite à l'envers, mais ils ont été tellement classe par la suite que ça a compensé. Ils m'ont dit qu'ils allaient faire quelque chose qu'ils n'avaient jamais fait : ils me donnaient le brassard et me permettaient de choisir le joueur pour remplacer Ujfalusi. Il y avait différents profils présélectionnés, donc j'ai mené mon enquête via mon agent et c'est le nom de Khalid qui jouait au RKC Walwijk à l'époque qui est ressorti. Je voulais un agressif, je n'ai pas été déçu. J'avais envie d'aller à la guerre pour lui. Il était tout l'inverse de moi. Puissant, rapide, vivace. On l'appelait le cannibale. Je lui disais : " attaque celui-là et il était parti. " Moi, je prenais tout ce qui était aérien, je bouchais les trous dans son dos. Il récupérait, je contrôlais tout le reste. C'était extra. Ensemble, on a battu le record du plus petit nombre de buts encaissés du club. La question qu'on se pose quand même, c'est comment un gars qui était intimidé de s'entraîner avec un Dante Brogno à ses débuts à Charleroi a fait pour devenir un des meubles du Bayern des Schweinsteiger, Robben, Neuer ou Müller ? Van Buyten : Deux ans avant d'arriver à Charleroi, je suis encore à Froidchapelle, en P4, donc oui, évidemment il y avait une forme de respect. Heureusement, Dante m'a tout de suite cerné. Il me trouvait trop gentil. Durant l'été 1998, après quelques entraînements avec Charleroi, il vient me voir. Je jouais encore attaquant et j'avais inscrit 3 buts en 7 matches de préparation. Il me dit : " Gamin, je connais Waseige. Dans deux semaines, je te le dis, c'est toi qui vas jouer devant contre Anderlecht. Il t'aime bien. Par contre, il faut que tu te fasses une carapace, sinon tu vas tomber de haut. " En vrai, je ne crois pas que ça m'ait joué des tours d'être " trop gentil ". On peut être sensible et réussir dans le foot. Bon, par contre, je ne jouerais jamais ce fameux match contre Anderlecht, la faute à une blessure à l'adducteur. Mais j'ai toujours gardé ce respect. Évidemment que j'étais intimidé quand j'ai débarqué chez les Diables ou au Bayern. Mais cela ne m'empêchait pas d'être moi-même. D'ailleurs, quand je vois Leekens, c'est toujours le même sketch : " Ah, le grand, le premier qui a osé tacler Enzo ! " À mon premier entraînement ! Globalement, on ne croira jamais vraiment en toi à Charleroi, ce qui va accélérer ton passage chez l'ennemi liégeois. Tu gardes quoi comme souvenir de cette époque ? Van Buyten : Quand le Standard est venu, je ne pouvais pas faire autrement. On ne faisait rien pour me retenir. Ce n'est même pas venu de moi. À l'époque, même Robert Waseige m'a dit qu'on se foutait de ma gueule. Il me disait : " tu es le joueur ici qui a le plus gros potentiel, mais ne t'inquiète pas, dans une semaine tu vas recevoir un coup de fil. " Trois jours, plus tard, j'avais Luciano D'Onofrio au téléphone. En 2001, cinq ans avant de signer au Bayern, tu as tes premiers contacts avec Uli Hoeness au moment de quitter le Standard pour rejoindre l'OM... Van Buyten : Oui, le Bayern était déjà intéressé, mais j'étais blessé au moment de quitter le Standard. Et eux ne voulaient pas me faire signer sans avoir passé une visite médicale complète. Pourtant, avant de signer à Marseille, je rappelle Hoeness pour être sûr qu'ils n'ont pas changé d'avis. Et là, il a cette phrase : " Partir de la mafia pour retourner dans la mafia, ce n'est pas le top. ". Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre : à l'OM, j'ai signé trois fois mon contrat, on l'a perdu deux fois... Bienvenue à Marseille ! Là-bas, tous les joueurs que j'ai connus se sont fait cambrioler au moins une fois, moi jamais. Les supporters me l'ont dit : " tu as marqué, contre le PSG, tu es tranquille... " L'histoire va quand même relativement mal se terminer pour toi, avec ce départ précipité pour Manchester City en janvier 2004... Van Buyten : Quand Bernard Tapie est revenu à l'OM, en 2001, il a débarqué avec 12 joueurs et a renvoyé José Anigo chez les U21. Forcément, quand celui-ci est revenu aux affaires, il a savouré sa vengeance. Tous les joueurs qui étaient venus avec Tapie ont été appelés dans son bureau. À deux jours de la fin du mercato d'hiver, ça a été mon tour. J'étais capitaine, je venais de mettre dix buts, on était qualifié en UEFA, mais il me dit que je ne vais plus jouer, que le coach ( Albert Emon, ndlr) ne veut plus de moi. J'ai su que c'était faux, mais j'ai accepté l'échange proposé avec David Sommeil en allant à City. Sans doute le seul mauvais choix de ma carrière. Ce n'est pas un regret, mais je n'étais pas prêt pour l'Angleterre. J'étais trop heureux à Marseille. J'avais une maison à Cassis avec vue sur mer. Pour la première fois, quand mes parents venaient me voir, ils étaient en vacances. Rien que pour voir mes parents heureux, j'aurais pu rester toute ma carrière à l'OM... C'est d'ailleurs pour ça que j'avais refusé d'aller à la Juventus et à Manchester United un an plus tôt. Finalement, c'est au Bayern que tu vas te poser pour de bon. Tu y resteras huit ans, tu y gagneras tous les trophées possibles, mais tu n'y seras pas toujours un titulaire indiscutable. Est-ce que tu as un jour pensé à partir du club ? Van Buyten : Ma fierté, c'est que je suis arrivé à 28 ans au Bayern et que j'y ai été un pion important jusqu'à mes 36 ans. J'y ai gagné 16 trophées en 8 ans, j'ai joué deux des trois finales de C1. Mes débuts ont été plus compliqués, c'est vrai. Sous Jürgen Klinsmann ( en 2008-2009, ndlr) notamment. C'est la période où j'ai le moins joué. Ribéry me disait que c'était injuste parce que je bouffais Lucio et Demichelis à l'entraînement et dans les tests physiques, mais je n'avais pas la confiance du coach. Et puis, en fin de saison, il y a Dortmund qui vient aux renseignements. Dans la foulée, ils sont champions en 2011, puis ils font le doublé en 2012. Là, je me suis dit : " merde, j'aurais peut-être dû y aller. " Heureusement, ensuite, on a tout raflé avec le Bayern. Ligue des Champions comprise, au troisième essai et contre le Borussia ! Je suis content d'être resté fidèle à mes principes (rires). D'avoir finalement pu t'imposer comme tu l'as fait dans le Bayern de Guardiola, c'est ta plus grande fierté ? Van Buyten : Ça a surtout été une immense motivation. Parce qu'à la base, je ne faisais pas partie de ses ses plans. Lui voulait relancer propre de derrière et avait été très clair à mon sujet au moment de faire le point avec Uli Hoeness et Karl-Heinz Rummenigge : il ne comptait pas sur moi. Eux lui ont rétorqué : " Non, lui il reste et tu comprendras pourquoi dans trois mois. Parce que tu pourras compter sur lui toute la saison. À tous les matchs, tous les entraînements. Tu verras, tu tomberas sous le charme. " C'est Pep lui-même qui m'a raconté cette anecdote. Physiquement, cette saison-là, j'ai tout donné. Je termine d'ailleurs premier à égalité avec Alaba devant Müller, Robben et Ribéry aux tests physiques. Et, à la relance, j'ai progressé énormément. Le truc, c'est qu'il nous faisait passer tellement de temps à s'entraîner dans les espaces courts que quand tu joues sur un vrai terrain, tu as l'impression de voir de l'espace partout. Au début, j'ai eu dur. J'étais souvent au milieu dans les toros, par exemple. Mais c'est un entraînement. Après un mois ou deux, je demandais la balle dans les pieds de Neuer. Je n'avais plus de crainte. J'étais devenu un joueur de Guardiola.