De sa véritable naissance en 1051 à aujourd'hui, la Citadelle de Dinant a servi d'abri à bon nombre d'individus, de l'envahisseur français à la garnison hollandaise, en passant par des résistants de la Première Guerre mondiale. En août 1914, alors que le conflit vient d'éclater, une soixantaine de soldats français tentent de fuir les Allemands par les galeries de la forteresse. Pas de chance pour eux : le chemin est sans issue, l'affrontement est inévitable. Une lutte sans merci.
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De sa véritable naissance en 1051 à aujourd'hui, la Citadelle de Dinant a servi d'abri à bon nombre d'individus, de l'envahisseur français à la garnison hollandaise, en passant par des résistants de la Première Guerre mondiale. En août 1914, alors que le conflit vient d'éclater, une soixantaine de soldats français tentent de fuir les Allemands par les galeries de la forteresse. Pas de chance pour eux : le chemin est sans issue, l'affrontement est inévitable. Une lutte sans merci. Une bataille à laquelle Alex Miskirtchian ne se serait probablement pas soustrait. En près de dix ans de carrière, le Dinantais d'adoption n'a jamais fait défaut. Pas plus au combat qu'à l'aventure. Pas moins à ses obligations qu'au destin. Le tout avec succès, puisque le boxeur d'origine arménienne possède un des plus beaux palmarès belges. Retraité depuis décembre 2017, Miskirtchian reçoit dans un café au pied de la citadelle pour faire le bilan. Avec du thé et la crève. Parmi les rencontres qui ont émaillé ta carrière, tu cites souvent celle de Jean-Paul Belmondo. Pourquoi ? Alex Miskirtchian : J'ai grandi avec ses films : L'as des As, Le Professionnel... Il m'a toujours impressionné parce qu'il faisait ses cascades lui-même. Du coup, ses scènes de bagarres sont très crédibles. Surtout que c'est un ancien boxeur. Bebel a vraiment eu de l'importance pour moi, au point que je pleure à chaque fois quand il meurt dans Le Professionnel. Sinon, mon idole dans la boxe, c'est Mike Tyson. D'où mon côté bagarreur. Pourtant, enfant en Géorgie, tu as découvert le sport avec la danse...Miskirtchian : J'ai fait de la danse folklorique géorgienne. C'est magnifique, très joyeux et ça te permet de danser avec de belles femmes (rires). Mais avec tout le respect que je luis dois, j'ai un caractère qui ne cadre pas tout à fait avec cette discipline. Je crois que j'avais la boxe dans le sang et c'est ma grand-mère qui m'a amené vers ce sport. Tu débutes la boxe peu après le décès de ton père pour " te venger de tout le mal " qu'on t'avait fait. C'est-à-dire ? Miskirtchian : Je vivais beaucoup de frustrations, à cette époque. Le départ de mon père en est une, la vie dans la rue en est une autre. J'habitais dans un quartier populaire de Tbilissi, mais je ne rentrais chez moi que pour dormir. Et la rue ne t'amène pas spécialement sur le bon chemin. Du coup, il y a deux solutions : suivre le groupe ou te retirer et devenir un lion. Et le lion ne marche pas avec la troupe. C'est ce que j'ai choisi. Les autres ont suivi des routes opposées, certains devenant policiers, d'autres bandits. Tu es né en Géorgie de parents arméniens. Comment était votre quotidien d'expatriés ? Miskirtchian : On était fort mélangé avec les Géorgiens, Arméniens et Azéris. C'était l'URSS, tout le monde devait parler russe et il y avait une certaine " union ". C'est à partir des années 90 que ça a changé. Désormais, on relève directement les origines de mon nom et le géorgien est la seule langue nationale. Mais, enfant, mon quotidien était correct : ma grand-mère était directrice d'école et prof de littérature et ma mère était psychiatre. Je viens d'une famille éduquée. Quand tu as une quinzaine d'années, ta mère décide néanmoins de quitter la Géorgie avec ton frère et toi. Qu'est-ce qui a provoqué ce départ ? Miskirtchian : Elle voulait nous offrir une vie parfaite. En Géorgie, ça devenait très compliqué : il n'y avait pas de travail, pas d'argent. Ma mère est donc partie travailler deux ans aux Etats-Unis et avec l'argent qu'elle a gagné là-bas, on est parti. On avait un seul sac pour nous trois. Le voyage a duré environ quatre jours. On a voyagé en train, en bus et avec des passeurs en s'arrêtant en Turquie, aux Pays-Bas puis en Belgique, à Anvers. Après quelques semaines dans un centre, on a déménagé dans un appartement à Dinant. Je n'ai jamais assez remercié ma maman d'avoir été si forte pendant cette période. Comment s'est passée l'adaptation ? Miskirtchian : Je ne parlais pas un mot de français, c'était très compliqué. Il y en a quelques-uns qui se foutaient de moi, mais bon (il tape son poing dans sa main) je m'en suis occupé comme il faut, au propre comme au figuré (rires). Avec tous les autres, ça s'est très bien passé, je peux m'adapter à n'importe quelle personne. Et puis, quand un pays, une ville te donne la chance de réussir, tu ne peux pas la laisser filer. Je me suis donc donné à fond pour la boxe. Être dans le besoin d'apprendre et de progresser m'a beaucoup aidé. Tu intègres rapidement l'équipe nationale avant de devenir professionnel à 18 ans.Miskirtchian : Je pense que j'étais le plus jeune boxeur belge. Un mois après avoir atteint la majorité, je montais officiellement sur le ring. J'étais jeune, fougueux et je me sentais invincible. J'ai donc accepté plusieurs combats à l'étranger que j'ai perdus face à des boxeurs bien plus expérimentés. Je suis revenu en Belgique et j'ai alors changé de manager pour me lier à Alain Vanackère. Avec lui, on a établi un programme clair : enchaîner les combats en Belgique, monter petit à petit les échelons et devenir champion d'Europe puis du monde. C'était néanmoins impossible de vivre de la boxe, donc j'ai travaillé pendant sept ans en tant qu'agent de sécurité à l'hôpital Sainte-Elisabeth de Namur. Je me souviens que pendant les cinqsemaines qui ont précédé mon premier championnat d'Europe, j'ai enchaîné nuit de travail, entraînement, sieste et deuxième entraînement tous les jours. Pas le choix. Tu es un lion ou tu ne l'es pas. Tu es le troisième belge de l'après-Guerre à avoir lutté pour un titre mondial et le seul qui ait tenu 12 rounds... Jusqu'où s'élève la popularité des boxeurs en Belgique ? Miskirtchian : Avant le Championnat du monde, des gens m'ont couru après dans l'aéroport de Pékin pour faire des photos. Le jour du combat, les 17 000 spectateurs m'ont hué à mon arrivée : ils préféraient Gradovitch, le champion en titre. Pour eux, j'étais un petit. Un petit qui va ouvrir le grand à l'oeil au troisième round, le mettre au sol au sixième round et lui faire la guerre jusqu'au douzième. Du coup, quand je descends du ring et qu'on annonce ma défaite, la moitié - voire toute - la salle se lève et m'applaudit. À mon retour en Belgique, il n'y avait personne à l'aéroport. Depuis cette défaite en 2014, ma vie est complètement bouleversée. Tout s'est écroulé alors que j'avais bossé dur pendant vingt ans pour y arriver. Après ça, j'ai vu les masques tomber... L'hypocrisie, c'est la raison principale du dégoût qui t'a amené à mettre fin à ta carrière ? Miskirtchian : Beaucoup de gens m'ont déçu et trahi. S'il n'y avait pas eu toutes ces personnes qui se sont incrustées dans ma boxe et ma vie privée, je crois que j'aurais retenté ma chance au championnat du monde. L'image d'un sportif a une importance folle dans sa carrière, mais ça ne t'a jamais empêché de dire ce que tu pensais.Miskirtchian : Je suis vrai, je suis un bonhomme. Je sais ce que j'ai fait. Quand je me brosse les dents et que je me regarde dans la glace le matin, je vois un homme. Un bonhomme. Je n'ai jamais baissé mon froc devant qui que ce soit. Cela m'a beaucoup desservi dans ma carrière parce qu'il fallait plaire. Je n'ai jamais manqué de respect, mais je n'aime pas être faux. En 2016, tu décides de passer dans la catégorie super plumes. Pourquoi ? Miskirtchian : Je n'arrivais plus à perdre du poids, je suis trop volumineux pour rester sous les 57 kilos. Là je suis à 65... que du muscle ! Et puis j'étais inscrit dans cette catégorie pour plusieurs combats à disputer au Congo. C'était une belle expérience, j'en ai profité pour aller voir le lieu du fameux combat entre Muhammad Ali et George Foreman. Tu t'es aussi rendu régulièrement aux USA où ça s'est malheureusement moins bien terminé.Miskirtchian : Mon expérience américaine me donne encore des frissons. J'ai vu New-York et Los Angeles, j'ai fait un running sous les lettres d'Hollywood, j'ai rencontré plein d'Arméniens expatriés... Lors de mon dernier passage, mon promoteur Dmitry Salita n'était pas impliqué à 100 %, je n'étais qu'un pion pour lui. Je suis donc revenu en Belgique. Où tu as terminé ta carrière sur une défaite qui n'en est pas une. (Alex a été battu par Juan Ocura, contrôlé positif dans la foulée, ndlr)Miskirtchian : Pour moi, j'ai remporté ce combat. Mais gagné ou perdu, ça n'a pas influencé ma décision de mettre fin à ma carrière. J'ai fait le tour, j'ai fait mon taf. J'ai toujours dit que j'arrêterais la boxe à l'âge du Christ, 33 ans, il me manquait une année... Si j'avais fait un autre combat, ça se serait peut-être très mal passé. Pour le pays, il faut que l'image d'Alex Miskirtchian reste toujours à la hauteur et pas que je sois vu comme celui qui a terminé sur dix KO. Quel est ton avis sur le futur de la boxe belge ? Miskirtchian : Ryad Merhy et Hervé Hubeaux sont de très bons boxeurs... Ils ont cependant de la chance d'avoir Alain Vanackère comme manager. Pourquoi ? Miskirtchian : Celui qui connaît la boxe sait pourquoi. Ils ont beaucoup de chance d'avoir Alain Vanackère. Surtout Ryad. Je ne dis pas qu'il ne sait pas quand frapper. Mais on verra le jour où il va boxer à l'étranger face à un adversaire de haut niveau. Là, tout le monde dira : " Alex Miskirtchian avait raison ". Avec moi, c'était la guerre, c'était du sang. Si j'avais pu frapper mon adversaire au marteau du premier au douzième round, je l'aurais fait. Je suis allé au Spiroudôme en décembre dernier. Des gens âgés se levaient pour venir me saluer et me remercier. J'étais gêné, mais cette reconnaissance m'a fait plaisir. Que vas-tu faire maintenant ? Miskirtchian : Je veux reconstruire ma vie, mais je n'ai pas beaucoup de cartes en main. Je suis au chômage : contrats, ONEM, etc. Je ne connais pas tout ça. J'ai une salle de boxe à côté de Dinant, mais ce n'est pas suffisant. La flamme est encore trop vive pour que je pense à ma reconversion, même si je ne dois pas tarder.