Branko Strupar a le spleen. Les yeux rivés sur son quartier de Precko où s'abattent des trombes d'eau, le quasi quinqua préfère se replonger dans les quelques jours lumineux qu'il vient de vivre à Genk, pour fêter le quatrième titre de l'histoire du club. " Je garde une relation très spéciale avec le Racing. J'y vais souvent avec des amis : ils adorent parce qu'ils sont aussi bien reçus que moi ", lance l'ancien attaquant, qui se tape les quelques 1200 kilomètres qui séparent Zagreb de Genk en voiture. " C'est long, surtout que je ne m'arrête qu'une ou deux fois sur les 13-14 heures de trajet, mais je reçois tellement d'écharpes, maillots et photos à distribuer que si je fais l'aller-retour en avion, je vais devoir payer d'énormes amendes pour tout ramener. " Le Zagrébois ne craint pas les kilomètres. À l'annonce de la mort de Tony Greco, l'illustre team manager du club en 2016, il s'embarque dans l'heure qui suit sur la E59 pour quitter la Croatie direction Genk. Aujourd'hui pourtant, les conséquences de la route se lisent sur le visage de l'ancien attaquant. " Je suis malade ", râle-t-il en s'asseyant dans le lobby de l'hôtel Antunovic. Un coup de spray dans le nez plus tard, Branko s'offre 45 minutes de répit physique. Et de souvenirs immuables.

Ma première touche de balle était toujours destinée à Oulare " Branko Strupar

Comment s'est passée la fête du titre ?

BRANKO STRUPAR : C'était vraiment bien ! Un mois plus tôt, j'étais déjà passé avec ma famille et j'avais promis que si Genk était champion, je reprendrais ma voiture pour revenir à Genk. Je n'ai pas pu assister au match du titre mais c'était clair dans ma tête que je ne pouvais pas rater la dernière à domicile. On a fêté ça jusqu'à mercredi et puis j'ai fait la route du retour seul.

Vous avez vu des similitudes avec l'atmosphère de votre titre en 1999 ?

STRUPAR : L'ambiance de 1999 était encore plus dingue parce que c'était la toute première fois que Genk était champion. Après le match contre le Standard au mois de mai dernier, beaucoup de supporters sont venus me parler de cette époque : " Tu es un héros ", " Tu es un monument ". Le Racing a été trois fois champion depuis, mais le titre de 99 est le plus magique et c'est le meilleur moment de ma carrière.

" J'étais tout le temps avec Besnik Hasi "

À l'époque, vous aviez expliqué être surpris par la passion des supporters, quel que soit leur âge...

STRUPAR : L'année dernière, je me promenais autour du stade avec des amis quand on a croisé une trentaine de personnes âgées dont la majorité était en chaise roulante. Plusieurs d'entre elles m'ont appelé : " Branko ! Branko ! Viens faire une photo avec nous ! " Je leur demandé quel âge ils avaient, leur réponse m'a scotché : 92, 93, 94 ans ! Mais ils étaient sains d'esprit et se souvenaient tous d'événements qui s'étaient déroulés vingt ans plus tôt. Ça a été un moment très émouvant pour moi, parce que ma mère, qui a 76 ans, a la maladie d'Alzheimer depuis quatre ans. Elle ne sait plus qui je suis, c'est une situation très difficile.

Souleymane Oulare et Branko Strupar sont toujours des légendes à Genk., BELGAIMAGE
Souleymane Oulare et Branko Strupar sont toujours des légendes à Genk. © BELGAIMAGE

Où viviez-vous durant votre époque genkoise ?

STRUPAR : J'ai d'abord habité dans un appartement du centre-ville et la dernière année, quand ma femme était enceinte, on a déménagé dans une petite maison un peu excentrée, mais toujours très proche du centre. Besnik Hasi a vécu les six premiers mois avec moi, puis il a systématiquement été mon voisin : on était tout le temps ensemble.

Il y a une histoire surprenante concernant Hasi et les courses...

STRUPAR : ( il sourit) Il était gêné d'acheter du papier toilettes ! Je lui répétais tout le temps : " Fucking stupid boy ! Tout le monde a besoin de papier ! " Mais il avait trop honte de le faire. Alors on y allait tous les deux ou il demandait à ma femme Sanja de s'en charger. Elle s'en foutait, elle ( rires).

" J'ai pris 20 centimètres en un an "

Il paraît que vous doutiez de vos qualités de footballeur ?

STRUPAR : Le service militaire a été le tournant dans mon développement physique. Avant, je mesurais 1m68 et j'étais mince. En un an à l'armée, j'ai pris vingt centimètres et j'ai perdu beaucoup d'équilibre. J'ai dû m'habituer à ce nouveau physique en apprenant par exemple à marquer de la tête, ce que je ne faisais jamais auparavant. Tout a changé et pour être honnête, ça a été une période compliquée pour moi. Avant, je pouvais tout faire rapidement avec le ballon à la Messi, et soudainement je devenais un énorme joueur plus du tout rapide, qui n'avait plus d'accélération sur les premiers mètres... Quand je suis arrivé à Genk, qui cherchait un grand attaquant capable de jouer dos au but et de marquer, ils ne m'ont pas trouvé suffisamment bon.

Soulier d'Or en 1998, BELGAIMAGE
Soulier d'Or en 1998 © BELGAIMAGE

Vous compreniez cet avis ?

STRUPAR : Oui. Je n'ai pas commenté ni réagi parce que je me disais que je n'avais pas le niveau. Bizarrement, après deux saisons en D2, quand on a débarqué en D1 et que le club m'a dit qu'il n'avait plus de place pour moi sur le terrain, j'ai donné tort à tout le monde. Beaucoup pensent qu'ils connaissent tout du football et nombreux sont ceux qui m'ont conseillé de rentrer chez moi quand Genk a été promu en D1. J'ai énormément travaillé pour qu'ils changent d'avis et j'étais fier d'y arriver. De la même manière, beaucoup destinaient le Racing au mieux au top 6, personne ne s'attendait à ce que l'on remporte la Coupe en 1998 et le championnat la saison d'après.

Le titre de 1999 était encore plus dingue parce que c'était la première fois pour Genk " Branko Strupar

Y a-t-il un moment précis où vous avez compris que cette saison 1998-99 serait vraiment spéciale ?

STRUPAR : Aimé Anthuenis n'arrêtait pas de nous répéter de ne pas penser au titre, mais de se focaliser sur les matchs qui s'enchaînaient. Après le Nouvel An, on est allé affronter le Standard. Une très grosse affiche parce que les Rouches avaient un beau noyau avec notamment les frères Mpenza. J'ai marqué deux fois et on a gagné 2-4. Après ce match, je me suis dit qu'on pouvait peut-être commencer à penser au titre. Quelques jours plus tard, je marque un doublé et on l'emporte 1-2 à Alost après avoir été mené 1-0. Là, j'ai compris que c'était parti.

" Oulare, c'était une bête "

Impossible de ne pas évoquer Souleymane Oulare, avec qui vous avez formé un formidable duo. Pourtant, Aimé Anthuenis a expliqué qu'au début, votre association ne fonctionnait ni sur le terrain ni en dehors...

STRUPAR : Je ne parlais que néerlandais et lui uniquement français. Dès que j'ouvrais la bouche pour dire deux mots, il se marrait parce qu'il ne comprenait pas. La situation n'était pas idéale : un attaquant aime communiquer avec le gars qui joue avec lui et ne veut pas toujours passer par un traducteur.

Comment avez-vous fait pour que ce duo prenne finalement son envol (près de 70 buts à eux deux en 1998 et 1999, ndlr) ?

STRUPAR : Uniquement avec les yeux. Avant même de contrôler, je regardais le mouvement d'Oulare pour lui transmettre la balle. Ma première touche lui était toujours destinée... parce que c'était une bête. Je n'ai jamais joué avec un mec plus solide. C'était incroyable : ses cuisses étaient comme ça ( il montre une largeur de 30 centimètres avec ses mains, ndlr). Du coup, les séances de massage étaient marrantes : les kinés transpiraient quand ils le voyaient débarquer, puis ils le faisaient passer en dernier pour être sûrs de ne pas trop faire attendre les autres joueurs.

Face à Saint-Trond et Wouter Vrancken, en 1999., BELGAIMAGE
Face à Saint-Trond et Wouter Vrancken, en 1999. © BELGAIMAGE

Vous avez offert de nombreuses passes décisives durant votre époque genkoise. Un altruisme qui peut paraître étrange pour un buteur...

STRUPAR : L'année du titre, j'ai inscrit près de vingt buts et offert près de vingt assists ( sourire). Évidemment que j'adorais scorer moi-même, mais je pense que j'étais encore plus heureux de faire marquer un coéquipier, et ce n'est pas un cliché ! Ce n'est pas commun pour un buteur, mais je n'aime pas l'égoïsme des attaquants qui privilégient toujours leur solution. Faire le bon mouvement et donner le ballon au bon moment est encore plus beau qu'un but en solo.

" Je ne savais pas dire non "

Le soir du Soulier d'Or, il paraît que votre femme était tellement stressée qu'elle avait peur de devoir accoucher sur place...

STRUPAR : Oui ( rires). Comme je faisais partie des favoris, notre maison a été une sorte de hall de gare pendant plusieurs semaines. Presse écrite, télévision... on n'avait pas de repos. Toute cette publicité a créé beaucoup de stress pour moi, mais aussi pour ma femme. Après les entraînements, tout le monde me téléphonait pour faire des interviews et des séances photos ou pour inaugurer des boulangeries et des magasins de fleurs. Why always me ? Aimé Anthuenis n'arrêtait pas de me répéter de prendre du repos. Il me conseillait de simplement dire non : " Si les gens te demandent pourquoi, tu dis que c'est moi qui t'ai interdit d'y aller ". Il avait peur que ça me prenne trop d'énergie, mais j'étais trop brave, je ne pouvais pas dire non. Qu'est-ce que les gens allaient penser si je n'allais pas dans leur magasin alors que j'avais rendu visite à leurs voisins quelques jours plus tôt ? L'annonce du Soulier d'or a donc été une délivrance. Cette année 1999 était dorée : Soulier d'or en janvier, papa d'une petite Dora début mai, champion de Belgique deux semaines plus tard et international belge pour la première fois en août.

Ça n'a pas toujours été évident d'aller rendre visite à Dora à l'hôpital...

STRUPAR : J'ai un souvenir spécial. On venait de perdre un match important à Anderlecht : si on l'avait gagné, on aurait été sacré champion. J'étais nerveux, je ne parvenais pas à dormir et je ne savais pas quoi faire. Je me suis donc décidé à aller voir ma fille à l'hôpital, même s'il était passé minuit. Sur place, tout était fermé donc j'ai jeté des cailloux sur la fenêtre de la chambre de ma femme. Les gars de la sécurité ont d'abord haussé la voix puis quand ils m'ont reconnu, ils m'ont dit " Branko, tu es un héros : entre ! " ( rires). Mi-avril 2019, je suis allé à Genk avec ma femme et mes deux enfants. C'était la première fois que Dora voyait l'hôpital dans lequel elle est née, c'était un moment émouvant. À Genk, tout le monde se souvient d'elle comme du petit bébé de 50 centimètres. Aujourd'hui, elle est en deuxième année d'économie à l'université.

" Il y a quelques semaines, je pouvais à peine marcher "

Vous étiez collectionneur de maillots de foot à votre époque de joueur. Vous devez en avoir quelques insolites.

STRUPAR : J'en avais de certains défenseurs d'Alost ou d'Harelbeke, notamment. Je demandais souvent pour échanger mon maillot avec mon adversaire direct sur le terrain, ça ne m'intéressait pas d'avoir celui du meilleur joueur de l'autre équipe. J'ai donné la plupart d'entre eux - dont les plus célèbres sont ceux d'Owen et d'Hasselbaink - à un journaliste croate, qui en possède des milliers. Je dois encore en avoir une cinquantaine chez moi...

En parlant de Premier League, il paraît qu'à votre époque de commentateur à la télé croate, vous connaissiez tellement de choses que vous pouviez citer le nom de l'international hondurien de Wigan (Maynor Figueroa, ndlr).

STRUPAR : ( rires) C'est vrai, c'est un peu moins le cas maintenant, mais avant je pouvais même citer les statistiques précises de nombreux joueurs du championnat anglais, ça me passionnait. Le dernier dont j'ai suivi les chiffres, c'est Emiliano Sala. Un joueur qui aurait parfaitement correspondu à Cardiff City.

Vous jouez encore au foot ?

STRUPAR : Je reviens justement du Dinamo Zagreb, un club avec lequel je m'entends bien, où je suis une rééducation pour ma jambe. Aujourd'hui ça va mieux, mais il y a quelques semaines, je pouvais à peine marcher. De manière générale, je vois que j'ai de plus en plus de difficultés à jouer au foot. Ça m'enrage de vieillir.

" Sans 2-3 joueurs de qualité, la saison prochaine risque d'être compliquée "

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans cette saison 2018-2019 de Genk ?

BRANKO STRUPAR : La manière dont le club a géré le départ d'Alejandro Pozuelo pour Toronto. Ça a été un grand choc pour tout le monde de voir le capitaine et moteur s'en aller en plein milieu du championnat, mais le groupe équipe est resté suffisamment fort pour décrocher le titre. C'est assez impressionnant.

Quel avenir à court terme envisagez-vous pour le Racing ?

STRUPAR : C'est toujours très dangereux de remporter le titre en Belgique. Sur les quelques matchs que j'ai vus de Genk cette saison, j'ai été marqué par Sander Berge, Mbawana Samatta et Ruslan Malinovskyi. Je pense que ces joueurs-là doivent partir : c'est le moment pour eux de faire un pas en avant et Genk ne recevra peut-être plus jamais autant d'argent pour eux. J'avais déjà entendu lors de ma dernière visite en avril que Philippe Clement était proche de Bruges, où il recevra un gros salaire. Maintenant, les dirigeants doivent s'activer pour trouver deux-trois joueurs de qualité sans quoi la saison prochaine risque d'être compliquée.

Branko Strupar a le spleen. Les yeux rivés sur son quartier de Precko où s'abattent des trombes d'eau, le quasi quinqua préfère se replonger dans les quelques jours lumineux qu'il vient de vivre à Genk, pour fêter le quatrième titre de l'histoire du club. " Je garde une relation très spéciale avec le Racing. J'y vais souvent avec des amis : ils adorent parce qu'ils sont aussi bien reçus que moi ", lance l'ancien attaquant, qui se tape les quelques 1200 kilomètres qui séparent Zagreb de Genk en voiture. " C'est long, surtout que je ne m'arrête qu'une ou deux fois sur les 13-14 heures de trajet, mais je reçois tellement d'écharpes, maillots et photos à distribuer que si je fais l'aller-retour en avion, je vais devoir payer d'énormes amendes pour tout ramener. " Le Zagrébois ne craint pas les kilomètres. À l'annonce de la mort de Tony Greco, l'illustre team manager du club en 2016, il s'embarque dans l'heure qui suit sur la E59 pour quitter la Croatie direction Genk. Aujourd'hui pourtant, les conséquences de la route se lisent sur le visage de l'ancien attaquant. " Je suis malade ", râle-t-il en s'asseyant dans le lobby de l'hôtel Antunovic. Un coup de spray dans le nez plus tard, Branko s'offre 45 minutes de répit physique. Et de souvenirs immuables. Comment s'est passée la fête du titre ? BRANKO STRUPAR : C'était vraiment bien ! Un mois plus tôt, j'étais déjà passé avec ma famille et j'avais promis que si Genk était champion, je reprendrais ma voiture pour revenir à Genk. Je n'ai pas pu assister au match du titre mais c'était clair dans ma tête que je ne pouvais pas rater la dernière à domicile. On a fêté ça jusqu'à mercredi et puis j'ai fait la route du retour seul. Vous avez vu des similitudes avec l'atmosphère de votre titre en 1999 ? STRUPAR : L'ambiance de 1999 était encore plus dingue parce que c'était la toute première fois que Genk était champion. Après le match contre le Standard au mois de mai dernier, beaucoup de supporters sont venus me parler de cette époque : " Tu es un héros ", " Tu es un monument ". Le Racing a été trois fois champion depuis, mais le titre de 99 est le plus magique et c'est le meilleur moment de ma carrière. À l'époque, vous aviez expliqué être surpris par la passion des supporters, quel que soit leur âge... STRUPAR : L'année dernière, je me promenais autour du stade avec des amis quand on a croisé une trentaine de personnes âgées dont la majorité était en chaise roulante. Plusieurs d'entre elles m'ont appelé : " Branko ! Branko ! Viens faire une photo avec nous ! " Je leur demandé quel âge ils avaient, leur réponse m'a scotché : 92, 93, 94 ans ! Mais ils étaient sains d'esprit et se souvenaient tous d'événements qui s'étaient déroulés vingt ans plus tôt. Ça a été un moment très émouvant pour moi, parce que ma mère, qui a 76 ans, a la maladie d'Alzheimer depuis quatre ans. Elle ne sait plus qui je suis, c'est une situation très difficile. Où viviez-vous durant votre époque genkoise ? STRUPAR : J'ai d'abord habité dans un appartement du centre-ville et la dernière année, quand ma femme était enceinte, on a déménagé dans une petite maison un peu excentrée, mais toujours très proche du centre. Besnik Hasi a vécu les six premiers mois avec moi, puis il a systématiquement été mon voisin : on était tout le temps ensemble. Il y a une histoire surprenante concernant Hasi et les courses... STRUPAR : ( il sourit) Il était gêné d'acheter du papier toilettes ! Je lui répétais tout le temps : " Fucking stupid boy ! Tout le monde a besoin de papier ! " Mais il avait trop honte de le faire. Alors on y allait tous les deux ou il demandait à ma femme Sanja de s'en charger. Elle s'en foutait, elle ( rires). Il paraît que vous doutiez de vos qualités de footballeur ? STRUPAR : Le service militaire a été le tournant dans mon développement physique. Avant, je mesurais 1m68 et j'étais mince. En un an à l'armée, j'ai pris vingt centimètres et j'ai perdu beaucoup d'équilibre. J'ai dû m'habituer à ce nouveau physique en apprenant par exemple à marquer de la tête, ce que je ne faisais jamais auparavant. Tout a changé et pour être honnête, ça a été une période compliquée pour moi. Avant, je pouvais tout faire rapidement avec le ballon à la Messi, et soudainement je devenais un énorme joueur plus du tout rapide, qui n'avait plus d'accélération sur les premiers mètres... Quand je suis arrivé à Genk, qui cherchait un grand attaquant capable de jouer dos au but et de marquer, ils ne m'ont pas trouvé suffisamment bon. Vous compreniez cet avis ? STRUPAR : Oui. Je n'ai pas commenté ni réagi parce que je me disais que je n'avais pas le niveau. Bizarrement, après deux saisons en D2, quand on a débarqué en D1 et que le club m'a dit qu'il n'avait plus de place pour moi sur le terrain, j'ai donné tort à tout le monde. Beaucoup pensent qu'ils connaissent tout du football et nombreux sont ceux qui m'ont conseillé de rentrer chez moi quand Genk a été promu en D1. J'ai énormément travaillé pour qu'ils changent d'avis et j'étais fier d'y arriver. De la même manière, beaucoup destinaient le Racing au mieux au top 6, personne ne s'attendait à ce que l'on remporte la Coupe en 1998 et le championnat la saison d'après. Y a-t-il un moment précis où vous avez compris que cette saison 1998-99 serait vraiment spéciale ? STRUPAR : Aimé Anthuenis n'arrêtait pas de nous répéter de ne pas penser au titre, mais de se focaliser sur les matchs qui s'enchaînaient. Après le Nouvel An, on est allé affronter le Standard. Une très grosse affiche parce que les Rouches avaient un beau noyau avec notamment les frères Mpenza. J'ai marqué deux fois et on a gagné 2-4. Après ce match, je me suis dit qu'on pouvait peut-être commencer à penser au titre. Quelques jours plus tard, je marque un doublé et on l'emporte 1-2 à Alost après avoir été mené 1-0. Là, j'ai compris que c'était parti. Impossible de ne pas évoquer Souleymane Oulare, avec qui vous avez formé un formidable duo. Pourtant, Aimé Anthuenis a expliqué qu'au début, votre association ne fonctionnait ni sur le terrain ni en dehors... STRUPAR : Je ne parlais que néerlandais et lui uniquement français. Dès que j'ouvrais la bouche pour dire deux mots, il se marrait parce qu'il ne comprenait pas. La situation n'était pas idéale : un attaquant aime communiquer avec le gars qui joue avec lui et ne veut pas toujours passer par un traducteur. Comment avez-vous fait pour que ce duo prenne finalement son envol (près de 70 buts à eux deux en 1998 et 1999, ndlr) ? STRUPAR : Uniquement avec les yeux. Avant même de contrôler, je regardais le mouvement d'Oulare pour lui transmettre la balle. Ma première touche lui était toujours destinée... parce que c'était une bête. Je n'ai jamais joué avec un mec plus solide. C'était incroyable : ses cuisses étaient comme ça ( il montre une largeur de 30 centimètres avec ses mains, ndlr). Du coup, les séances de massage étaient marrantes : les kinés transpiraient quand ils le voyaient débarquer, puis ils le faisaient passer en dernier pour être sûrs de ne pas trop faire attendre les autres joueurs. Vous avez offert de nombreuses passes décisives durant votre époque genkoise. Un altruisme qui peut paraître étrange pour un buteur... STRUPAR : L'année du titre, j'ai inscrit près de vingt buts et offert près de vingt assists ( sourire). Évidemment que j'adorais scorer moi-même, mais je pense que j'étais encore plus heureux de faire marquer un coéquipier, et ce n'est pas un cliché ! Ce n'est pas commun pour un buteur, mais je n'aime pas l'égoïsme des attaquants qui privilégient toujours leur solution. Faire le bon mouvement et donner le ballon au bon moment est encore plus beau qu'un but en solo. Le soir du Soulier d'Or, il paraît que votre femme était tellement stressée qu'elle avait peur de devoir accoucher sur place... STRUPAR : Oui ( rires). Comme je faisais partie des favoris, notre maison a été une sorte de hall de gare pendant plusieurs semaines. Presse écrite, télévision... on n'avait pas de repos. Toute cette publicité a créé beaucoup de stress pour moi, mais aussi pour ma femme. Après les entraînements, tout le monde me téléphonait pour faire des interviews et des séances photos ou pour inaugurer des boulangeries et des magasins de fleurs. Why always me ? Aimé Anthuenis n'arrêtait pas de me répéter de prendre du repos. Il me conseillait de simplement dire non : " Si les gens te demandent pourquoi, tu dis que c'est moi qui t'ai interdit d'y aller ". Il avait peur que ça me prenne trop d'énergie, mais j'étais trop brave, je ne pouvais pas dire non. Qu'est-ce que les gens allaient penser si je n'allais pas dans leur magasin alors que j'avais rendu visite à leurs voisins quelques jours plus tôt ? L'annonce du Soulier d'or a donc été une délivrance. Cette année 1999 était dorée : Soulier d'or en janvier, papa d'une petite Dora début mai, champion de Belgique deux semaines plus tard et international belge pour la première fois en août. Ça n'a pas toujours été évident d'aller rendre visite à Dora à l'hôpital... STRUPAR : J'ai un souvenir spécial. On venait de perdre un match important à Anderlecht : si on l'avait gagné, on aurait été sacré champion. J'étais nerveux, je ne parvenais pas à dormir et je ne savais pas quoi faire. Je me suis donc décidé à aller voir ma fille à l'hôpital, même s'il était passé minuit. Sur place, tout était fermé donc j'ai jeté des cailloux sur la fenêtre de la chambre de ma femme. Les gars de la sécurité ont d'abord haussé la voix puis quand ils m'ont reconnu, ils m'ont dit " Branko, tu es un héros : entre ! " ( rires). Mi-avril 2019, je suis allé à Genk avec ma femme et mes deux enfants. C'était la première fois que Dora voyait l'hôpital dans lequel elle est née, c'était un moment émouvant. À Genk, tout le monde se souvient d'elle comme du petit bébé de 50 centimètres. Aujourd'hui, elle est en deuxième année d'économie à l'université. Vous étiez collectionneur de maillots de foot à votre époque de joueur. Vous devez en avoir quelques insolites. STRUPAR : J'en avais de certains défenseurs d'Alost ou d'Harelbeke, notamment. Je demandais souvent pour échanger mon maillot avec mon adversaire direct sur le terrain, ça ne m'intéressait pas d'avoir celui du meilleur joueur de l'autre équipe. J'ai donné la plupart d'entre eux - dont les plus célèbres sont ceux d'Owen et d'Hasselbaink - à un journaliste croate, qui en possède des milliers. Je dois encore en avoir une cinquantaine chez moi... En parlant de Premier League, il paraît qu'à votre époque de commentateur à la télé croate, vous connaissiez tellement de choses que vous pouviez citer le nom de l'international hondurien de Wigan (Maynor Figueroa, ndlr). STRUPAR : ( rires) C'est vrai, c'est un peu moins le cas maintenant, mais avant je pouvais même citer les statistiques précises de nombreux joueurs du championnat anglais, ça me passionnait. Le dernier dont j'ai suivi les chiffres, c'est Emiliano Sala. Un joueur qui aurait parfaitement correspondu à Cardiff City. Vous jouez encore au foot ? STRUPAR : Je reviens justement du Dinamo Zagreb, un club avec lequel je m'entends bien, où je suis une rééducation pour ma jambe. Aujourd'hui ça va mieux, mais il y a quelques semaines, je pouvais à peine marcher. De manière générale, je vois que j'ai de plus en plus de difficultés à jouer au foot. Ça m'enrage de vieillir.