Été 2006. L'Allemagne prépare ce qui va s'avérer une oeuvre magistrale d'organisation d'une Coupe du Monde, une fête fraternelle entre est et ouest. La deuxième chaîne publique, la ZDF, présente un nouvel analyste pour les matches de la Mannschaft : Jürgen Klopp. Il entraîne à ce moment le modeste FSV Mainz 05, comme par hasard la ville où se trouve le siège central de la chaîne. Mais Klopp a surtout la réputation d'être un fin causeur doté d'un formidable sens analytique. Il est donc capable de divertir les téléspectateurs.

À ses débuts au poste d'entraîneur, Beckenbauer a été victime de son génie.

Franz Beckenbauer est également sollicité. Sa présence est tout indiquée, parce que le Kaiser l'a déjà fait mais aussi parce que l'Allemagne a obtenu cette organisation grâce à son lobbying et qu'il est président du comité d'organisation. Bien qu'il assiste à 56 des 64 matches, certes en se déplaçant par hélicoptère, il semble disposer encore de temps à consacrer à la télévision. Mais Beckenbauer n'a pas envie de se trouver en studio en compagnie de Klopp, qu'il estime trop en-dessous de son niveau.

Il y a quelques semaines, après la victoire de Liverpool en Ligue des Champions, ce même Beckenbauer a émis l'espoir que Jürgen Klopp entraîne un jour le Bayern. Il ne veut pas qu'on lui rappelle le jugement émis il y a treize ans. On pourrait en fait écrire un livre sur les volte-faces de l'icône du football allemand. Ce qui est le plus frappant, c'est que personne ne relève jamais ses contradictions. Beckenbauer a acquis un tel statut qu'on ne le contredit pas. " Même s'il dit qu'il fait bon alors qu'il pleut à verses, tout le monde lui donne raison ", a un jour résumé Rainer Holzschuh, l'ancien rédacteur en chef du magazine Kicker, qui a travaillé avec lui pendant des années, en tant que responsable presse de la fédération allemande de football. Et d'ajouter : " Si le personnage de Beckenbauer n'existait pas, il faudrait l'inventer. "

Franz Beckenbauer, capitaine de la Mannschaft, soulève le trophée de la Coupe du Monde 1947. À droite, le gardien Sepp Maier., BELGAIMAGE
Franz Beckenbauer, capitaine de la Mannschaft, soulève le trophée de la Coupe du Monde 1947. À droite, le gardien Sepp Maier. © BELGAIMAGE

Franz Beckenbauer est et reste spécial. Quand des rumeurs ont fait surface quant à son rôle dans l'attribution du Mondial à l'Allemagne, il n'a été que très peu soumis à la critique. Comme s'il fallait fermer les yeux sur les erreurs de personnages mythiques. Beckenbauer s'en tire souvent. Son aura lui permet de dire blanc un jour et noir le lendemain.

SELF-CONTRÔLE

Printemps 2007. Par une chaude journée, Franz Beckenbauer se faufile en souriant dans les rues de Munich. Il distribue gentiment des autographes. Beckenbauer, alors président du Bayern, se dirige vers un noble restaurant, tout à fait conforme à son statut. Il va y rencontrer une douzaine de journalistes des magazines ESM, parmi lesquels Sport/Foot Magazine. Au restaurant, il aperçoit un éditeur chinois. " D'où venez-vous ? ", demandez Beckanbauer, manifestement intéressé. " De Pékin ? Savez-vous que j'y ai joué il y a trente ans ? Avec le New York Cosmos. À cette époque, on ne voyait que des vélos dans les rues de Pékin ", raconte-t-il en donnant une tape amicale à l'homme.

Quand il parle sans frein, Beckenbauer est intéressant. Il n'est pas précisément le champion du self-contrôle. " Aujourd'hui, j'ai cru assister à un match de vétérans ", dit-il après une piètre prestation de son club. Il n'hésite pas à fustiger le Bayern mais il lui arrive d'y aller trop fort. " Parfois, je me demande quelle bêtise j'ai encore sorti ", avoue Beckenbauer. Mais durant cette interview accordée à un groupe international, il reste superficiel. Quand un journaliste portugais lui dit qu' Eusébio est malade, il lève les bras au ciel, théâtral : " Ce n'est pas possible ! " L'homme, impressionné par une telle empathie, s'empresse de téléphoner à Eusébio et lui passe Beckenbauer. " How are you, my friend ? ", s'exclame Franz avant d'échanger des formules de politesse pendant dix bonnes minutes. Nous souhaitons savoir ce que pense Beckenbauer de Daniel Van Buyten. Il fouille dans son livre de clichés puis sort : " Un excellent défenseur. " Van Buyten peut-il encore grandir ? Beckenbauer, avec un large sourire : " Je crains que ce ne soit trop tard. Ne mesure-t-il déjà pas 1m95 ? ". On peut rire de temps en temps. N'est-il pas étrange que Van Buyten soit si moyen en équipe nationale, essayons-nous encore ? Beckenbauer nous regarde, perplexe : " C'est le cas ? Je l'ignorais. "

Le Kaiser est désormais président d'honneur du Bayern Munich., BELGAIMAGE
Le Kaiser est désormais président d'honneur du Bayern Munich. © BELGAIMAGE

UN LIBÉRO MODERNE

Franz Beckenbauer est le meilleur footballeur allemande de tous les temps. Il n'y en aura jamais de meilleur, selon les observateurs. Beckenbauer avait treize ans quand il a disputé un derby contre Munich 1860, le club de son coeur, avec son équipe, le SC 1906 Munich. À un moment donné, il dribble un certain Gerhard König, qui le gifle quand l'arbitre a le dos tourné. Franz Beckenbauer modifie alors ses plans : il ne rejoint pas Munich 1860 mais le Bayern. En quelque sorte, Gerhard König a déterminé l'avenir de Beckenbauer. Plus de cinquante ans plus tard, un journal local de Füssen, une bourgade proche de la frontière autrichienne, où König tient un restaurant, réunit les deux hommes. Les retrouvailles sont chaleureuses.

En tant que sélectionneur national, en pleine discussion avec Bora Milutinovic, son homologue de la sélection mexicaine., BELGAIMAGE
En tant que sélectionneur national, en pleine discussion avec Bora Milutinovic, son homologue de la sélection mexicaine. © BELGAIMAGE

Franz Beckenbauer a grimpé les échelons au poste de stoppeur. Il a effectué ses débuts en équipe première du Bayern à 19 ans. Footballeur élégant doté d'une technique raffinée, d'une touche de balle subtile et d'une formidable lecture de jeu, il est d'emblée considéré comme un joueur d'avenir. Un an plus tard, l'Allemand fait son apparition en équipe nationale. Il y est immédiatement accepté, grâce à sa classe, sa modestie et son naturel.

Nommé capitaine, il accumule les succès, avec le Bayern comme avec la Mannschaft, qui l'aligne d'abord au milieu défensif, avant qu'il ne personnifie le libéro des temps modernes. Beckenbauer enlève trois coupes d'Europe des Clubs Champions avec le Bayern de 1974 à 1976. Il s'adjuge également quatre titres et est élu Footballeur européen de l'Année à deux reprises. Il est le porte-drapeau du Bayern, qui compte deux autres footballeurs d'exception, le gardien Sepp Maier et le buteur Gerd Müller. En 1974, il emmène l'équipe nationale, qui est sacrée championne du monde au terme d'une finale mémorable contre les Pays-Bas de Johan Cruijff. Beckenbauer a collecté 103 caps alors qu'il n'avait que 28 ans lorsqu'il a disputé son dernier match international.

Si Beckenbauer dit qu'il fait beau alors qu'il pleut à verses, tout le monde lui donne raison.

Peu de libéros ont joué comme lui. La légèreté avec laquelle il surgissait de l'arrière pour distribuer le jeu était impressionnante. Il alimentait le jeu et récupérait énormément de ballons grâce à son jeu de position. Beckenbauer ne supportait pas la défaite mais il gardait les pieds sur terre. Il n'était pas un capitaine dominateur, il s'exprimait avec professionnalisme et n'avait jamais de complexe de supériorité. Il n'allait jamais changer. Beckenbauer donne aussi facilement un autographe à une femme de ménage qu'à la chancelière Angela Merkel. Au fil des années, surtout quand il a rejoint le New York Cosmos en 1977, il est devenu un citoyen du monde mais il n'a pas changé. Cette ville est devenue son second foyer. Les attentats du 11 septembre 2001 l'ont bouleversé. Le 11 septembre, en plus, c'est le jour de son anniversaire.

Une image de la saison 2010/11 : Franz Beckenbauer salue Jürgen Klopp, alors coach du Borussia Dortmund., BELGAIMAGE
Une image de la saison 2010/11 : Franz Beckenbauer salue Jürgen Klopp, alors coach du Borussia Dortmund. © BELGAIMAGE

Beckenbauer retourne régulièrement à New York. Avec sa troisième femme. Ou sa quatrième ? En matière de relations, Beckenbauer aime le changement. La presse à sensation a fait ses choux gras de sa vie amoureuse et a abondamment commenté ses escapades. Ce n'est plus le cas maintenant. Beckenbauer s'est calmé. Ça se remarque aussi quand il joue au golf. Alors qu'avant, quand il perdait une partie, il lui arrivait de casser son stick en deux, de rage, il reste désormais décontracté.

DES DÉCLARATIONS INSULTANTES

Franz Beckenbauer a toujours donné le meilleur de lui-même, y compris quand, de retour de New York, il s'est produit pour Hambourg. Le manager du club hanséatique, Günter Netzer, l'a enrôlé à l'été 1980 et le HSV a été champion la saison suivante. Beckenbauer était fréquemment blessé mais quand il jouait, c'était de tout son coeur. Il a affiché le même engagement une fois devenu entraîneur, un poste que peu de gens l'imaginaient occuper. Son élégance un brin nonchalante donnait l'impression que Beckenbauer manquait de motivation. Tout semblait couler de source, son football comportait un brin d'arrogance. C'était un aristocrate sur le terrain. Pourtant, déjà pendant sa carrière active, il décortiquait le jeu adverse et visionnait des vidéos, dans la mesure du possible.

Le 13 juillet 1984, Franz Beckenbauer est devenu sélectionneur, Teamchef comme on disait en Allemagne, alors qu'il était dénué d'expérience au poste d'entraîneur. Cette nomination reflétait son statut au sein du football allemand. Il avait achevé sa carrière six mois plus tôt après un second passage au New York Cosmos. Beckenbauer allait diriger la Mannschaft pendant six ans. Ses débuts ont été difficiles. Il poussait ses joueurs dans leurs retranchements. Il était en fait victime de son génie. Il s'est laissé aller à des déclarations insultantes, humiliantes, qui ont paralysé certains joueurs. Beckenbauer disait rêver de travailler avec une équipe au sein de laquelle chaque joueur serait capable de stopper un ballon normalement. Un jour, il a dit à Andreas Brehme, un défenseur impitoyable, qu'il était capable de tout dans la vie sauf jouer au football. Pourtant, après son passage au Bayern, Brehme a encore disputé quatre saisons à l'Inter Milan et il a totalisé 86 sélections en équipe nationale.

Franz Beckenbauer avec son épouse actuelle, Heidrun Burmester., BELGAIMAGE
Franz Beckenbauer avec son épouse actuelle, Heidrun Burmester. © BELGAIMAGE

Lors de ses débuts d'entraîneur, Franz Beckenbauer était coutumier de ce genre de faux-pas. La faiblesse du niveau le déprimait et il a plus d'une fois failli jeter l'éponge. Il ne supportait pas d'entraîner des joueurs qui auraient à peine été jugés capables d'être ses porteurs d'eau. À l'issue d'un match, il disait parfois avoir pitié du ballon, qui était si mal traité. Son premier grand tournoi, le Mondial mexicain de 1986, a été une déception. L'équipe était divisée, stressée, et Uli Stein, le gardien réserve, qui n'avait pas sa langue en poche, a été renvoyé dans ses pénates pour avoir dit que Beckenbauer ne valait rien au poste d'entraîneur. Jamais la position du Teamchef n'a été remise en question.

Dans les années 90, Beckenbauer a également été entraîneur du Bayern., BELGAIMAGE
Dans les années 90, Beckenbauer a également été entraîneur du Bayern. © BELGAIMAGE

UN HOMME D'ARGENT

Franz Beckenbauer s'est adouci au fil des années. Il a attribué ce changement aux nombreux livres religieux et mythologiques qu'il a lus. Ils lui ont appris à accepter tout le monde, dit-il. En réalité, cette mutation a une autre cause. Beckenbauer s'est calmé quand il a fait la connaissance de Sybille Werner, secrétaire blonde à la fédération allemande de football. Quand on a appris qu'il avait une nouvelle relation, l'identité de l'heureuse élue a tenu toute la nation en haleine pendant des semaines. La presse à sensations a posté des photographes devant chez lui jour et nuit, sans succès. Finalement, le sélectionneur a conclu un pacte avec le puissant Bild : en échange de l'équivalent de 90.000 euros, le quotidien pouvait prendre des clichés du couple pendant une heure. Le fait que Beckenbauer ait monnayé sa romance est en fait typique : il a toujours été un homme d'argent.

Beckenbauer n'a jamais eu de complexe de supériorité.

Avec ou sans Sybille - la relation a capoté plus tard, Beckenbauer a conduit l'Allemagne au titre mondial en 1990. Il détenait alors un pouvoir considérable. Sa volonté faisait loi, à tous points de vues. Nul n'aurait osé tenter de le faire changer d'avis. Au fil des années, Beckenbauer a ouvert beaucoup de portes. Il a notamment convaincu Mercedes de sponsoriser l'équipe nationale. Lui-même gagnait des millions grâce à la publicité.

Pour ce Mondial 1990, c'est Franz Beckenbauer qui a cherché l'hôtel où loger la Mannschaft. On pouvait donc s'attendre à un endroit de standing car bien qu'il ait grandi dans un quartier ouvrier de Munich, Beckenbauer se plaisait dans l'univers de la haute société et résidait d'ailleurs à Kitzbühel, une station autrichienne de ski très mondaine. Il a effectivement bien fait son travail. Il a porté son choix sur le Castello di Casiglioà Erba, à 50 kilomètres de Milan. L'équipe y baignait dans le luxe. À la demande de Beckenbauer, on a aménagé une piscine. La direction de l'hôtel se flattait de sa cuisine raffinée, la meilleure de toute la Lombardie, disait-on. Mais après deux jours, LotharMatthäus, le capitaine, s'est plaint de la nourriture, au nom de ses équipiers. Il ne remettait pas en cause sa qualité mais sa quantité. C'est une des rares occasions où Beckenbauer a été l'objet d'une rebuffade collective et obligé de rectifier le tir.

Franz Beckenbauer était un footballeur élégant doté d'une technique raffinée, d'une touche de balle subtile et d'une formidable lecture de jeu., BELGAIMAGE
Franz Beckenbauer était un footballeur élégant doté d'une technique raffinée, d'une touche de balle subtile et d'une formidable lecture de jeu. © BELGAIMAGE

Le jeu n'a pas pâti du problème. Beckenbauer est parvenu à insuffler à une partie de l'équipe le sens tactique qui le distinguait. Plus que jamais, il a été porté aux nues. Malgré les supplications de la fédération, il n'a pas voulu prolonger son contrat. Il estimait que l'équipe avait atteint son plafond et l'a quittée, au moment où il semblait maîtriser toutes les facettes du métier. Il a également changé dans son approche des joueurs et troqué son cynisme contre un humour surprenant. Comme durant une discussion tactique, pendant cette Coupe du Monde, avant un match contre la Yougoslavie : à un moment donné, il a tiré un papier de sa poche et a commencé à lire... le bulletin météo de la Bavière.

UN MODÈLE

Franz Beckenbauer n'a pas changé en or tout ce qu'il a touché. Après avoir quitté l'équipe nationale, il a rejoint l'Olympique Marseille. Il y a été promu directeur technique, n'ayant pas fait vive impression au poste d'entraîneur. Beckenbauer a fustigé la mentalité des footballeurs français et a fait part de ses doléances à l'homme fort de l'OM, Bernard Tapie. Celui-ci a imaginé une nouvelle construction, avec Raymond Goethals au poste d'entraîneur, n'osant pas limoger Beckenbauer. Il avait une excellente raison de le ménager : l'homme d'affaires venait de reprendre Adidas et il était conscient des conséquences d'une rupture avec Beckenbauer, un des porte-drapeaux de la marque.

Le rayonnement et le palmarès de Franz Beckenbauer l'ont beaucoup aidé dans sa vie. Il a toujours eu une longueur d'avance sur les autres. Il a entraîné le Bayern à deux reprises, en est devenu président et en est actuellement le président d'honneur. On continue à le porter aux nues, à prêter oreille à tous ses propos. Même à 73 ans, il demeure un modèle, un phénomène, un homme à l'éternel statut de héros, doté d'une auréole immortelle.

Votez pour le meilleur joueurs espagnol de tous les temps

Cette semaine, sur sportmagazine.be, vous pouvez voter pour le meilleur footballeur espagnol de tous les temps. Sport/Foot Magazine a établi une présélection de dix noms : Andrés Iniesta, Xavi, Raúl Gonzalez Blanco, Luis Suarez Miramontes, Sergio Ramos, Xabi Alonso, Francisco Paco Gento, Iker Casillas, Gerard Piqué et Emilio Butragueño. Vous pouvez composer votre top trois personnel sur notre site et remporter un prix. La semaine prochaine, nous vous proposerons de voter pour l'Italie.

Été 2006. L'Allemagne prépare ce qui va s'avérer une oeuvre magistrale d'organisation d'une Coupe du Monde, une fête fraternelle entre est et ouest. La deuxième chaîne publique, la ZDF, présente un nouvel analyste pour les matches de la Mannschaft : Jürgen Klopp. Il entraîne à ce moment le modeste FSV Mainz 05, comme par hasard la ville où se trouve le siège central de la chaîne. Mais Klopp a surtout la réputation d'être un fin causeur doté d'un formidable sens analytique. Il est donc capable de divertir les téléspectateurs. Franz Beckenbauer est également sollicité. Sa présence est tout indiquée, parce que le Kaiser l'a déjà fait mais aussi parce que l'Allemagne a obtenu cette organisation grâce à son lobbying et qu'il est président du comité d'organisation. Bien qu'il assiste à 56 des 64 matches, certes en se déplaçant par hélicoptère, il semble disposer encore de temps à consacrer à la télévision. Mais Beckenbauer n'a pas envie de se trouver en studio en compagnie de Klopp, qu'il estime trop en-dessous de son niveau. Il y a quelques semaines, après la victoire de Liverpool en Ligue des Champions, ce même Beckenbauer a émis l'espoir que Jürgen Klopp entraîne un jour le Bayern. Il ne veut pas qu'on lui rappelle le jugement émis il y a treize ans. On pourrait en fait écrire un livre sur les volte-faces de l'icône du football allemand. Ce qui est le plus frappant, c'est que personne ne relève jamais ses contradictions. Beckenbauer a acquis un tel statut qu'on ne le contredit pas. " Même s'il dit qu'il fait bon alors qu'il pleut à verses, tout le monde lui donne raison ", a un jour résumé Rainer Holzschuh, l'ancien rédacteur en chef du magazine Kicker, qui a travaillé avec lui pendant des années, en tant que responsable presse de la fédération allemande de football. Et d'ajouter : " Si le personnage de Beckenbauer n'existait pas, il faudrait l'inventer. " Franz Beckenbauer est et reste spécial. Quand des rumeurs ont fait surface quant à son rôle dans l'attribution du Mondial à l'Allemagne, il n'a été que très peu soumis à la critique. Comme s'il fallait fermer les yeux sur les erreurs de personnages mythiques. Beckenbauer s'en tire souvent. Son aura lui permet de dire blanc un jour et noir le lendemain. Printemps 2007. Par une chaude journée, Franz Beckenbauer se faufile en souriant dans les rues de Munich. Il distribue gentiment des autographes. Beckenbauer, alors président du Bayern, se dirige vers un noble restaurant, tout à fait conforme à son statut. Il va y rencontrer une douzaine de journalistes des magazines ESM, parmi lesquels Sport/Foot Magazine. Au restaurant, il aperçoit un éditeur chinois. " D'où venez-vous ? ", demandez Beckanbauer, manifestement intéressé. " De Pékin ? Savez-vous que j'y ai joué il y a trente ans ? Avec le New York Cosmos. À cette époque, on ne voyait que des vélos dans les rues de Pékin ", raconte-t-il en donnant une tape amicale à l'homme. Quand il parle sans frein, Beckenbauer est intéressant. Il n'est pas précisément le champion du self-contrôle. " Aujourd'hui, j'ai cru assister à un match de vétérans ", dit-il après une piètre prestation de son club. Il n'hésite pas à fustiger le Bayern mais il lui arrive d'y aller trop fort. " Parfois, je me demande quelle bêtise j'ai encore sorti ", avoue Beckenbauer. Mais durant cette interview accordée à un groupe international, il reste superficiel. Quand un journaliste portugais lui dit qu' Eusébio est malade, il lève les bras au ciel, théâtral : " Ce n'est pas possible ! " L'homme, impressionné par une telle empathie, s'empresse de téléphoner à Eusébio et lui passe Beckenbauer. " How are you, my friend ? ", s'exclame Franz avant d'échanger des formules de politesse pendant dix bonnes minutes. Nous souhaitons savoir ce que pense Beckenbauer de Daniel Van Buyten. Il fouille dans son livre de clichés puis sort : " Un excellent défenseur. " Van Buyten peut-il encore grandir ? Beckenbauer, avec un large sourire : " Je crains que ce ne soit trop tard. Ne mesure-t-il déjà pas 1m95 ? ". On peut rire de temps en temps. N'est-il pas étrange que Van Buyten soit si moyen en équipe nationale, essayons-nous encore ? Beckenbauer nous regarde, perplexe : " C'est le cas ? Je l'ignorais. " Franz Beckenbauer est le meilleur footballeur allemande de tous les temps. Il n'y en aura jamais de meilleur, selon les observateurs. Beckenbauer avait treize ans quand il a disputé un derby contre Munich 1860, le club de son coeur, avec son équipe, le SC 1906 Munich. À un moment donné, il dribble un certain Gerhard König, qui le gifle quand l'arbitre a le dos tourné. Franz Beckenbauer modifie alors ses plans : il ne rejoint pas Munich 1860 mais le Bayern. En quelque sorte, Gerhard König a déterminé l'avenir de Beckenbauer. Plus de cinquante ans plus tard, un journal local de Füssen, une bourgade proche de la frontière autrichienne, où König tient un restaurant, réunit les deux hommes. Les retrouvailles sont chaleureuses. Franz Beckenbauer a grimpé les échelons au poste de stoppeur. Il a effectué ses débuts en équipe première du Bayern à 19 ans. Footballeur élégant doté d'une technique raffinée, d'une touche de balle subtile et d'une formidable lecture de jeu, il est d'emblée considéré comme un joueur d'avenir. Un an plus tard, l'Allemand fait son apparition en équipe nationale. Il y est immédiatement accepté, grâce à sa classe, sa modestie et son naturel. Nommé capitaine, il accumule les succès, avec le Bayern comme avec la Mannschaft, qui l'aligne d'abord au milieu défensif, avant qu'il ne personnifie le libéro des temps modernes. Beckenbauer enlève trois coupes d'Europe des Clubs Champions avec le Bayern de 1974 à 1976. Il s'adjuge également quatre titres et est élu Footballeur européen de l'Année à deux reprises. Il est le porte-drapeau du Bayern, qui compte deux autres footballeurs d'exception, le gardien Sepp Maier et le buteur Gerd Müller. En 1974, il emmène l'équipe nationale, qui est sacrée championne du monde au terme d'une finale mémorable contre les Pays-Bas de Johan Cruijff. Beckenbauer a collecté 103 caps alors qu'il n'avait que 28 ans lorsqu'il a disputé son dernier match international. Peu de libéros ont joué comme lui. La légèreté avec laquelle il surgissait de l'arrière pour distribuer le jeu était impressionnante. Il alimentait le jeu et récupérait énormément de ballons grâce à son jeu de position. Beckenbauer ne supportait pas la défaite mais il gardait les pieds sur terre. Il n'était pas un capitaine dominateur, il s'exprimait avec professionnalisme et n'avait jamais de complexe de supériorité. Il n'allait jamais changer. Beckenbauer donne aussi facilement un autographe à une femme de ménage qu'à la chancelière Angela Merkel. Au fil des années, surtout quand il a rejoint le New York Cosmos en 1977, il est devenu un citoyen du monde mais il n'a pas changé. Cette ville est devenue son second foyer. Les attentats du 11 septembre 2001 l'ont bouleversé. Le 11 septembre, en plus, c'est le jour de son anniversaire. Beckenbauer retourne régulièrement à New York. Avec sa troisième femme. Ou sa quatrième ? En matière de relations, Beckenbauer aime le changement. La presse à sensation a fait ses choux gras de sa vie amoureuse et a abondamment commenté ses escapades. Ce n'est plus le cas maintenant. Beckenbauer s'est calmé. Ça se remarque aussi quand il joue au golf. Alors qu'avant, quand il perdait une partie, il lui arrivait de casser son stick en deux, de rage, il reste désormais décontracté. Franz Beckenbauer a toujours donné le meilleur de lui-même, y compris quand, de retour de New York, il s'est produit pour Hambourg. Le manager du club hanséatique, Günter Netzer, l'a enrôlé à l'été 1980 et le HSV a été champion la saison suivante. Beckenbauer était fréquemment blessé mais quand il jouait, c'était de tout son coeur. Il a affiché le même engagement une fois devenu entraîneur, un poste que peu de gens l'imaginaient occuper. Son élégance un brin nonchalante donnait l'impression que Beckenbauer manquait de motivation. Tout semblait couler de source, son football comportait un brin d'arrogance. C'était un aristocrate sur le terrain. Pourtant, déjà pendant sa carrière active, il décortiquait le jeu adverse et visionnait des vidéos, dans la mesure du possible. Le 13 juillet 1984, Franz Beckenbauer est devenu sélectionneur, Teamchef comme on disait en Allemagne, alors qu'il était dénué d'expérience au poste d'entraîneur. Cette nomination reflétait son statut au sein du football allemand. Il avait achevé sa carrière six mois plus tôt après un second passage au New York Cosmos. Beckenbauer allait diriger la Mannschaft pendant six ans. Ses débuts ont été difficiles. Il poussait ses joueurs dans leurs retranchements. Il était en fait victime de son génie. Il s'est laissé aller à des déclarations insultantes, humiliantes, qui ont paralysé certains joueurs. Beckenbauer disait rêver de travailler avec une équipe au sein de laquelle chaque joueur serait capable de stopper un ballon normalement. Un jour, il a dit à Andreas Brehme, un défenseur impitoyable, qu'il était capable de tout dans la vie sauf jouer au football. Pourtant, après son passage au Bayern, Brehme a encore disputé quatre saisons à l'Inter Milan et il a totalisé 86 sélections en équipe nationale. Lors de ses débuts d'entraîneur, Franz Beckenbauer était coutumier de ce genre de faux-pas. La faiblesse du niveau le déprimait et il a plus d'une fois failli jeter l'éponge. Il ne supportait pas d'entraîner des joueurs qui auraient à peine été jugés capables d'être ses porteurs d'eau. À l'issue d'un match, il disait parfois avoir pitié du ballon, qui était si mal traité. Son premier grand tournoi, le Mondial mexicain de 1986, a été une déception. L'équipe était divisée, stressée, et Uli Stein, le gardien réserve, qui n'avait pas sa langue en poche, a été renvoyé dans ses pénates pour avoir dit que Beckenbauer ne valait rien au poste d'entraîneur. Jamais la position du Teamchef n'a été remise en question. Franz Beckenbauer s'est adouci au fil des années. Il a attribué ce changement aux nombreux livres religieux et mythologiques qu'il a lus. Ils lui ont appris à accepter tout le monde, dit-il. En réalité, cette mutation a une autre cause. Beckenbauer s'est calmé quand il a fait la connaissance de Sybille Werner, secrétaire blonde à la fédération allemande de football. Quand on a appris qu'il avait une nouvelle relation, l'identité de l'heureuse élue a tenu toute la nation en haleine pendant des semaines. La presse à sensations a posté des photographes devant chez lui jour et nuit, sans succès. Finalement, le sélectionneur a conclu un pacte avec le puissant Bild : en échange de l'équivalent de 90.000 euros, le quotidien pouvait prendre des clichés du couple pendant une heure. Le fait que Beckenbauer ait monnayé sa romance est en fait typique : il a toujours été un homme d'argent. Avec ou sans Sybille - la relation a capoté plus tard, Beckenbauer a conduit l'Allemagne au titre mondial en 1990. Il détenait alors un pouvoir considérable. Sa volonté faisait loi, à tous points de vues. Nul n'aurait osé tenter de le faire changer d'avis. Au fil des années, Beckenbauer a ouvert beaucoup de portes. Il a notamment convaincu Mercedes de sponsoriser l'équipe nationale. Lui-même gagnait des millions grâce à la publicité. Pour ce Mondial 1990, c'est Franz Beckenbauer qui a cherché l'hôtel où loger la Mannschaft. On pouvait donc s'attendre à un endroit de standing car bien qu'il ait grandi dans un quartier ouvrier de Munich, Beckenbauer se plaisait dans l'univers de la haute société et résidait d'ailleurs à Kitzbühel, une station autrichienne de ski très mondaine. Il a effectivement bien fait son travail. Il a porté son choix sur le Castello di Casiglioà Erba, à 50 kilomètres de Milan. L'équipe y baignait dans le luxe. À la demande de Beckenbauer, on a aménagé une piscine. La direction de l'hôtel se flattait de sa cuisine raffinée, la meilleure de toute la Lombardie, disait-on. Mais après deux jours, LotharMatthäus, le capitaine, s'est plaint de la nourriture, au nom de ses équipiers. Il ne remettait pas en cause sa qualité mais sa quantité. C'est une des rares occasions où Beckenbauer a été l'objet d'une rebuffade collective et obligé de rectifier le tir. Le jeu n'a pas pâti du problème. Beckenbauer est parvenu à insuffler à une partie de l'équipe le sens tactique qui le distinguait. Plus que jamais, il a été porté aux nues. Malgré les supplications de la fédération, il n'a pas voulu prolonger son contrat. Il estimait que l'équipe avait atteint son plafond et l'a quittée, au moment où il semblait maîtriser toutes les facettes du métier. Il a également changé dans son approche des joueurs et troqué son cynisme contre un humour surprenant. Comme durant une discussion tactique, pendant cette Coupe du Monde, avant un match contre la Yougoslavie : à un moment donné, il a tiré un papier de sa poche et a commencé à lire... le bulletin météo de la Bavière. Franz Beckenbauer n'a pas changé en or tout ce qu'il a touché. Après avoir quitté l'équipe nationale, il a rejoint l'Olympique Marseille. Il y a été promu directeur technique, n'ayant pas fait vive impression au poste d'entraîneur. Beckenbauer a fustigé la mentalité des footballeurs français et a fait part de ses doléances à l'homme fort de l'OM, Bernard Tapie. Celui-ci a imaginé une nouvelle construction, avec Raymond Goethals au poste d'entraîneur, n'osant pas limoger Beckenbauer. Il avait une excellente raison de le ménager : l'homme d'affaires venait de reprendre Adidas et il était conscient des conséquences d'une rupture avec Beckenbauer, un des porte-drapeaux de la marque. Le rayonnement et le palmarès de Franz Beckenbauer l'ont beaucoup aidé dans sa vie. Il a toujours eu une longueur d'avance sur les autres. Il a entraîné le Bayern à deux reprises, en est devenu président et en est actuellement le président d'honneur. On continue à le porter aux nues, à prêter oreille à tous ses propos. Même à 73 ans, il demeure un modèle, un phénomène, un homme à l'éternel statut de héros, doté d'une auréole immortelle.