"Je suis qui je suis ", déclare Joachim Van Damme (28 ans) au terme d'un entretien d'une heure et demie. " Si tous les footballeurs étaient les mêmes, le milieu serait ennuyeux. " Il a raison.
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"Je suis qui je suis ", déclare Joachim Van Damme (28 ans) au terme d'un entretien d'une heure et demie. " Si tous les footballeurs étaient les mêmes, le milieu serait ennuyeux. " Il a raison. Le médian du YRFC Malines, révélation du premier tour de JPL, a une histoire. Il a été international espoir mais sa progression a été enrayée par une blessure aux ligaments croisés et ensuite, on lui a collé l'étiquette de bad boy. A cause de son comportement en dehors du terrain et de sa brutalité sur la pelouse. Il a fait de la corde raide et a fini par chuter début 2016 : il a été contrôlé positif à la cocaïne et a été suspendu pour deux ans. Waasland-Beveren, le club qui l'a formé, lui a offert une seconde chance. Six mois plus tard, Malines a accepté de le reprendre et en l'espace d'un an et demi, Joachim Van Damme est devenu un des artisans du succès du Malinwa. L'Opération Mains Propres a éclaté quelques mois après ton transfert de Waasland-Beveren à Malines, alors que tu retrouvais tes marques. T'es-tu demandé : pourquoi moi ? JOACHIM VAN DAMME : J'ai pris peur en réfléchissant au contexte : je venais de Waasland-Beveren, l'équipe visée par le match-fixing. Il suffit d'un rien pour être considéré comme un maillon de l'ensemble. Je savais évidemment que je n'avais rien fait de mal mais on ne sait jamais ce qui se joue au-dessus de sa tête. Encore une chance que je n'aie pas été sur le terrain lors de ce fameux match. Je suis entré à cinq minutes du terme. Mais imaginez que je tire au-dessus et que Malines se maintienne. J'aurais été cloué au pilori. Prenez Davy Roef : il a arrêté tous les ballons mais il a quand même été accusé. Personne, dans notre vestiaire, n'a été soupçonné ni condamné. Nous avons lu dans les journaux ce qui s'était passé et les coupables ont été punis. Permettez-nous de tourner la page. Depuis que tu rejoues à Malines, nous revoyons le meilleur Van Damme. Qu'est-ce qui a changé ? VAN DAMME : Mes premières années à Waasland-Beveren ont été bonnes aussi mais j'étais encore très jeune. Ensuite, j'ai manqué de régularité mais j'ai trouvé une certaine constance dès le début de la saison passée. Personnellement et pour le club. Je me mettais trop la pression avant et j'étais trop nerveux. C'était partiellement lié à mon comportement en dehors du terrain. Maintenant, je vis pour mon métier et je sais que je ne peux pas faire mieux. Ça me confère de la sérénité. Pendant tes deux années de suspension, tu as joué au mini-foot. Est-ce que ça a un impact ? VAN DAMME : Certainement. J'ai joué avec mes camarades, en amateurs. Ça peut paraître bizarre et mes coéquipiers actuels en ont déjà ri mais en salle, j'ai appris à jouer sans contact. Ça se remarque dans mon jeu : il est plus contrôlé et ma première touche est plus pure. Avant, je commettais parfois de lourdes fautes parce que ma prise de balle était approximative. Je compensais en allant à fond dans les duels. Tu as une certaine réputation en matière de fautes. Pourtant, tu n'a reçu que deux cartes rouges durant ta carrière. VAN DAMME : Et encore, pour faute de main. J'ai également été suspendu deux fois après un match, sur base des images. Que démontrent ces chiffres, selon toi ? VAN DAMME : Que l'arbitre n'a pas toujours tout bien vu. ( Rires) Je le sais : j'étais beaucoup trop brutal. Mais je n'ai jamais eu l'intention de blesser quelqu'un. Je pensais parfois que je devais être plus sec envers tel joueur, sous peine d'être vu. Un Victor Vazquez, par exemple. Je l'aurais suivi dans le moindre recoin pour l'empêcher de jouer. Maintenant, je m'y prendrais autrement : je couperais ses trajectoires et je l'obligerais à courir après moi. Désormais, je monte sur le terrain pour montrer mes qualités personnelles. Wouter Vrancken joue un rôle dans ce processus. Nous sommes arrivés en même temps à Malines et il m'a d'emblée fait confiance. Quel est l'adversaire direct le plus difficile ? VAN DAMME : Hans Vanaken. Sa touche de balle est toujours parfaite et il sait quand il doit se glisser dans le dos de son adversaire. Il distribue le jeu ou le contrôle en fonction de la situation. On dirait qu'il a des yeux dans le dos. Je le connais depuis sa période à Lommel. On disait déjà qu'il était trop lent pour émarger à l'élite mais voyez : la saison passée, il a gagné le Soulier d'Or, à juste titre, et il va peut-être remporter le prochain suffrage. Tu vas sur tes 29 ans mais on dirait que ta carrière commence à peine. VAN DAMME : (il opine). C'est la première fois que je suis un titulaire incontesté parmi l'élite. Je suis en pleine forme, plus affûté. Je cours beaucoup plus et le niveau de l'équipe est élevé. Je dois donc être au top chaque semaine si je ne veux pas faire banquette. Avant, je gérais mal la situation, je voulais en faire trop. Sur le terrain. Moins à côté. C'est très bizarre, hein. Comment expliques-tu cette contradiction ? VAN DAMME : Avant tout par mon jeune âge. J'ai beaucoup d'amis qui ne sont pas des sportifs de haut niveau. Quand je découvrais sur WhatsApp qu'ils se donnaient rendez-vous dans un café, je ne tenais plus en place. Je ne ressens plus autant ce besoin. Je reste bravement à la maison à colorier des dessins avec ma petite fille. Je me bats moins avec moi-même. La vie familiale comble les vides que je ressentais. Tu n'as jamais envisagé de tout sacrifier pour ta carrière de footballeur ? VAN DAMME : Je ne voulais pas. Mais pendant mes deux ans de suspension, j'ai réalisé à quel point j'aimais ça. Les soirées au café ou au restaurant ne sont rien à côté. J'aimais manger, boire une bière avec mes copains, comme tant de jeunes. Personne ne me surveillait. Certaines personnes doivent tout perdre pour réaliser ce qu'elles ont. Je suis de celles-là. Un bête exemple : avant, je détestais les séances de course alors que maintenant, j'en viens à les aimer. Il m'arrive encore d'aller au café mais sans hypothéquer mes journées d'entraînement. Ces deux années sans football ont peut-être prolongé d'autant ta carrière ? VAN DAMME : Elles m'ont en tout cas sérieusement motivé afin de pouvoir rejouer. Ce fut une période très dure. Je ne pouvais jouer pour aucun club affilié à l'UB, même pas en salle. Kom op tegen Kanker (une oeuvre de lutte contre le cancer, ndlr) m'a invité à courir mais même ça, c'était interdit car c'était un événement de groupe. La sanction a été sévère pour quelque chose qui relève plutôt de la sphère privée. La sérénité avec laquelle tu as assuré ta sanction est remarquable. VAN DAMME : Je trouvais la punition trop dure aussi car ça n'avait rien à voir avec le football. J'ai commis une faute durant une soirée. Je pense qu'on a voulu faire un exemple et que ma réputation a joué contre moi. Mais j'ai immédiatement reconnu mon erreur, sans jamais chercher d'excuses. En fin de compte, je me suis privé moi-même de ces deux années. Si je n'avais rien fait, on n'aurait pas pu me punir. Je ne dois donc pointer personne du doigt. On a le choix, face à un verdict de ce genre : se laisser aller ou se battre pour revenir plus fort. J'ai opté pour la deuxième solution. Je suis monté avec Malines, j'ai gagné la coupe, je joue en D1A... Je sens qu'on respecte mon parcours. Aussi parce que tu n'as pas cherché d'excuses. VAN DAMME : Mais je n'ai fait de tort à personne. J'ai déçu ma famille et moi-même. Croyez-moi, ça a été encore plus dur sur le plan privé. Mon père ne m'a plus adressé la parole tout un temps. Ma femme est institutrice maternelle, elle travaille dans une école proche de notre domicile à Vrasene. Elle a aussi subi des remarques. C'est encore ce qui m'a fait le plus de peine. Je pouvais supporter les critiques qui m'étaient adressées mais j'ai mal supporté celles que subissait mon entourage. Ma femme et moi sommes toujours restés ensemble mais j'ai dû refaire mes preuves et regagner sa confiance. Toujours maintenant. Une nuit d'errance a failli me faire perdre tout. Es-tu désormais sur tes gardes au café ? VAN DAMME : Non. Encore que... Les premiers mois, je me lavais constamment les mains et j'avais peur que ma viande ne contienne des substances interdites. Quand je sortais, je plaçais mon pouce sur la bouteille ou je demandais un nouveau verre en revenant des toilettes. Mais depuis, trois ans se sont écoulés et je me suis délivré de ma paranoïa. Tu as effectué ton come-back début 2018 à Waasland-Beveren. Comment s'est-il déroulé ? VAN DAMME : Jonas Ivens, le préparateur physique, m'a aidé à relever mon niveau. Je dois aussi beaucoup à Philippe Clement. Bien que je ne pouvais pas encore jouer, il m'a permis de m'entraîner avec le noyau A et m'a impliqué dans tous les exercices. Je lui en suis extrêmement reconnaissant. Pendant ces deux mois passés sous sa direction, as-tu réalisé qu'il pouvait devenir un grand entraîneur ? VAN DAMME : Oui. Parce qu'il avait une vision globale. Il veillait à ce que chacun se sente impliqué. Il est particulièrement fort sur le plan psychologique. Il sait exactement comment motiver chacun. Il m'a conseillé d'être plus calme ballon au pied et de mieux choisir ma position. Quand on n'est pas des plus rapides, comme moi à l'époque, il faut réfléchir plus et anticiper. Wouter Vrancken, ton entraîneur actuel, a été médian. Te prodigue-t-il des conseils ? VAN DAMME : Oui, mais il parle rarement de sa propre carrière de joueur. Il a plutôt recours à des images pour me montrer ce que je peux améliorer. Vrancken aussi sait exactement quand il doit laisser quelqu'un tranquille ou au contraire rallumer le feu. Il ne faut pas sous-estimer le fait qu'il retire le maximum de ce noyau depuis plus d'un an. Ses analyses des adversaires sont toujours bonnes. Il laisse de la place au débat. Si je ne suis pas d'accord avec quelque chose, je peux le dire. Je suis très attentivement le football belge. Mais sur le terrain, j'exécute mes tâches. Tu viens de rempiler à Malines jusqu'en 2023. Quelles sont tes ambitions ? VAN DAMME : J'en ai plus qu'avant. Ca ne veut pas dire que je dois partir car Malines peut grandir aussi. Avec ce stade, ces supporters, plus de 15.000 à chaque match, tous les ingrédients sont réunis pour évoluer vers le top six. Mais ce n'est pas parce que je joue quinze bons matches en division un que je dois crier sur tous les toits que je veux aller à l'étranger. Le noyau ne se laisse pas faire. Kaya, Swinkels, De Camargo, toi. Les entraînements doivent être épicés. VAN DAMME : Absolument. Nous avons tous la même mentalité : c'est fini dès que nous rentrons au vestiaire. German Mera fait exception. Il exagérait parfois avec ses tacles. Notre succès est dû à notre volonté de travailler les uns pour les autres. Tous ceux qui arrivent au club doivent adopter cet état d'esprit. Ce n'est pas évident. Durant mon premier passage à Malines, j'ai vu des joueurs écartés dégrader l'ambiance mais on ne peut pas toujours résoudre ce genre de problème. Je pense que le club tient davantage compte du caractère durant le scouting. Tu n'en as pas voulu à Malines de t'avoir laissé tomber après ta suspension ? VAN DAMME : C'est une erreur de perception. Malines a continué à me payer pendant six mois. A un tarif moins élevé. Ensuite, le verdict est tombé : je ne pouvais plus être affilié nulle part. Donc, il était logique que Malines ne me conserve pas. J'ai moi-même pris mes distances par rapport au monde du football. Ça me faisait trop mal. J'avais besoin de mon cocon, sans contacts, ni journaux ni réseaux sociaux. Sinon, je serais devenu fou. Quel moment de l'année 2019 retiens-tu le plus ? La promotion, la coupe ou le premier match en D1A ? VAN DAMME : La coupe. Être champion était évidemment fantastique aussi mais nous nous y attendions plus. Peu d'équipes de D1B étaient meilleures que nous. Je me rappelle avoir dit à ma femme, en début de saison : " Un jour, je veux gagner la coupe. " C'est vrai. Des mois plus tard, sur la pelouse du stade Roi Baudouin, après le coup de sifflet final, j'ai été envahi par l'émotion. Tout ce monde, ma petite fille au milieu. J'étais vraiment très ému. Puis la fête... Je n'en vivrai pas beaucoup de semblables, je crois. Elle a été très différente de celle de la montée, qui n'était pas très bien préparée : il n'y avait plus de bière après quelques heures et tout le monde était rentré à 23 heures. La fête de la coupe a été plus réussie. Ce qui l'a rendue encore plus belle, c'est qu'ensuite, vous avez eu de longues vacances. A moins qu'elles n'aient été assombries par le dossier Mains Propres ? VAN DAMME : Non, pas en ce qui me concerne, en tout cas. Nous n'étions pas maîtres du dossier. Notre président Dieter Penninckx, un homme de parole, ce qui est rare en football, nous avait promis de payer les primes du titre, que nous jouions en D1A ou en D1B. Ça a été un soulagement pour beaucoup de joueurs. Nous sommes footballeurs professionnels. Celui qui prétend que l'argent ne compte pas raconte n'importe quoi. Croyais-tu en la montée en D1A ? VAN DAMME : Oui. Parce que nous l'avons acquise sportivement. Je regrette que nous n'ayons pas pu nous produire en coupe d'Europe. Heureusement, nous avons rapidement trouvé notre rythme en championnat, ce qui nous a permis d'évacuer nos frustrations. Je me demande parfois ce que nous aurions pu représenter en Europa League mais il vaut mieux se concentrer sur ce qu'on a en mains. On ne peut pas nous enlever cette coupe de Belgique. Nous nous sommes battus comme des lions. J'étais vidé après le match, comme mes coéquipiers. N'oubliez pas que nous n'avions plus joué depuis six semaines. Malgré la longue pause estivale, Malines a commencé la saison sur les chapeaux-de-roues. T'y attendais-tu ? VAN DAMME : Au contraire. Notre préparation n'avait pas été très bonne, beaucoup de joueurs, moi y compris, avaient des bobos. Mais nous avons rejoué notre football, dans une version améliorée même. Comme notre match à domicile contre Genk... Il a été si dynamique. La saison passée aussi, nous avons eu des périodes brillantes, durant lesquelles nous gagnions souvent par 3-0, mais nous étions plus statiques car notre adversaire nous attendait. Si l'équipe et moi-même parvenons à tenir ce rythme toute la saison, je serai un homme satisfait. Tu as été international espoir. N'as-tu jamais pensé que si tu t'étais mieux soigné avant, tu serais allé beaucoup plus loin ? VAN DAMME : Non. Si je m'étais mieux soigné, je n'aurais peut-être pas eu cette blessure ou je me serais rétabli plus vite... ( Il se tait un instant.) Mais je ne regrette rien. Je suis qui je suis. Si tous les footballeurs étaient les mêmes, le milieu serait ennuyeux. Il faut essayer d'être la meilleure version possible de soi-même mais je n'ai pas envie non plus de vivre selon d'autres valeurs pendant dix ans puis de tomber dans un trou noir à la fin de ma carrière.