Ce sont des images qu'on ne se lasse pas de regarder car le moment est inédit : s'il marque, la Tchécoslovaquie est championne d'Europe pour la première fois de son histoire. Et ce qu'il fait est inédit également : d'une feinte de corps, il envoie le gardien ouest-allemand Sepp Maier dans le coin gauche avant de donner un effet au ballon pour le placer en plein milieu du but.
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Ce sont des images qu'on ne se lasse pas de regarder car le moment est inédit : s'il marque, la Tchécoslovaquie est championne d'Europe pour la première fois de son histoire. Et ce qu'il fait est inédit également : d'une feinte de corps, il envoie le gardien ouest-allemand Sepp Maier dans le coin gauche avant de donner un effet au ballon pour le placer en plein milieu du but. Près de 43 ans plus tard, un lundi matin, nous retrouvons Antonin Panenka dans les catacombes du stade des Bohemians Prague, son club de coeur, où il est revenu après avoir joué en Autriche. Le cheveu s'est fait plus rare, la moustache est moins proéminente et la démarche est moins souple mais ses yeux brillent toujours lorsqu'il parle de football. Aujourd'hui, il est vice-président du club et il lui arrive encore de temps en temps de jouer avec les vétérans. Comment vous décririez-vous à ceux qui ne vous ont jamais vu jouer ? PANENKA : Je n'étais pas rapide, je n'étais pas dur, je n'étais pas bon de la tête, je n'avais pas la meilleure condition physique de l'équipe mais j'étais bon techniquement. Mes points forts, c'étaient mon tir et, surtout, ma passe, tant du droit que du gauche. Je parvenais toujours à surprendre. Qu'est-ce que le fait d'avoir tiré le penalty décisif de l'EURO de cette façon révèle au sujet de votre personnalité ? PANENKA : Je n'en sais rien. Vous avez une idée ? Que vous êtes un artiste, quelqu'un qui n'a peur de rien ? PANENKA : En tout cas, je savais très bien ce que je faisais. J'étais sûr de mettre le ballon au fond. À 1000 %. Ça faisait deux ans que je travaillais ça à l'entraînement avec les Bohemians. Après pratiquement chaque séance, je restais sur le terrain avec notre gardien, Zdenek Hruska. On faisait des paris et j'essayais donc de le surprendre par tous les moyens. C'est comme ça que m'est venue l'idée de faire ça. Je l'avais déjà fait dans des matches amicaux et en championnat mais au-delà des frontières de la Tchécoslovaquie, personne ne connaissait. Personne ne s'attendait donc à ce que je tire comme ça. C'était un avantage. Vous n'en avez jamais raté ? PANENKA : Une fois. Dans un match amical dans un village près de Prague. Combien en avez-vous tiré ? PANENKA : Plus de trente, dont quelques uns en matches de Coupe d'Europe et en Amérique du Sud. Dans le monde entier, quoi. Que ressentez-vous en revoyant les images du penalty décisif lors de la séance des tirs au but de la finale de l'EURO 1976 face à l'Allemagne de l'Ouest et de la joie qui s'en suit ? PANENKA : Du pur bonheur, surtout quand je pense que cette façon de tirer a été copiée par les plus grands joueurs au monde - Zidane, Pirlo, Ibrahimovic, Messi, Ramos, ... Je suis très heureux de voir que c'est toujours à la mode autant de temps plus tard. Dommage que je ne touche pas de royalties à chaque fois que quelqu'un botte un penalty de la sorte. (il sourit).Au terme de votre carrière de joueur, vous êtes devenu entraîneur-adjoint et entraîneur des gardiens aux Bohemians. Pourquoi n'avez-vous jamais été entraîneur principal ? PANENKA : Je ne voulais pas. Ce n'était pas ma place. J'étais l'ami des joueurs, je n'aimais pas imposer la discipline et me montrer dur avec eux. C'est pour cela que je n'ai été qu'adjoint. Je faisais le lien entre le président, l'équipe et l'entraîneur. Et entraîner les jeunes ? PANENKA : Je pense que ça aurait été difficile aussi. Je trouve que les dernières générations ont beaucoup moins envie d'apprendre. Je n'avais pas envie qu'on me prenne pour un vieux bonhomme d'une autre époque, qu'on dise que j'avais connu un football plus lent et sans duels... Je suis resté joueur dans l'âme. Votre carrière vous a-t-elle donné satisfaction ? PANENKA : Oui. J'ai eu une belle carrière. J'ai joué le plus longtemps possible. Mon dernier match, je l'ai disputé à 46 ans, dans une petite division autrichienne. J'habitais à Prague et, le samedi, je roulais jusque là pour jouer puis je revenais. Pourquoi avez-vous arrêté ? PANENKA : Ma tête me disait de continuer mais mon corps n'en voulait plus. J'avais toujours la technique, l'envie et les idées mais j'avais grossi et j'étais plus lent. Ça devenait difficile. Vous avez eu des propositions de clubs belges ? PANENKA : Oui, de Lokeren. À l'époque du communisme, les clubs de l'Ouest s'intéressaient beaucoup à nos joueurs mais nous ne pouvions pas partir si nous n'avions pas 32 ans et si nous n'avions pas été 50 fois international, sous peine d'être suspendus pendant deux ans. La proposition de Lokeren est arrivée à quelques mois de mes 32 ans et le ministre des Sports a dit non. C'était en 1980. Karol Dobias, lui, a pu partir. Et en 1981, j'ai signé au Rapid Vienne. Quel regard jetez-vous sur l'époque du communisme ? PANENKA : En tant que joueurs, nous avions l'avantage de pouvoir passer à l'Ouest, alors que les gens normaux ne pouvaient même pas y aller en vacances. Nous avons pu découvrir le monde. Nous étions professionnels, nous ne devions penser qu'au football tandis que les autres allaient travailler à l'usine. Nous ne gagnions pas plus qu'eux mais nous avions une belle vie. Il était normal que nous puissions partir à 32 ans car, jusque là, nous n'avions pas gagné beaucoup d'argent et la seule chose que nous savions faire, c'était jouer au football. Qu'aurions-nous fait d'autre ? Comment vous êtes-vous retrouvé aux Bohemians ? PANENKA : Quand j'ai eu neuf ans, mon père a voulu que je m'affilie à un club. Il m'a emmené au Slavia où j'ai passé un test. On m'a donné un ballon puis on m'a demandé de tirer au but et de faire des passes du gauche et du droit. L'entraîneur a dit que j'avais une bonne technique mais que je devrais revenir quand je serais un peu plus costaud car j'étais petit et frêle. Mon père m'a alors emmené au Dukla, où on m'a dit la même chose. Alors, nous sommes allés aux Bohemians. J'ai passé le test un mercredi, le jeudi on faisait une photo, le vendredi j'avais ma licence et le samedi, je jouais. Que retenez-vous de ça ? PANENKA : Que quand un entraîneur ne croit pas en vous, vous n'avez aucune chance. Mon père a vu que j'avais du talent, il savait que j'avais un meilleur potentiel que les autres et estimait que je ne devais pas me contenter de jouer dans la rue mais aussi dans un club. C'est pourquoi il a insisté. Vous avez toujours eu beaucoup d'ambition ? PANENKA : Non. À l'époque, j'aimais tout simplement jouer au football, ça me rendait heureux. J'étais content de pouvoir jouer mais je ne savais pas que j'en ferais mon métier. Le football professionnel n'existait d'ailleurs pas encore en Tchécoslovaquie. C'était un hobby et, finalement, c'est devenu ma vie. Que faites-vous aujourd'hui ? PANENKA : Je suis très actif. Il le faut, pour gagner un peu d'argent car je n'en ai pas gagné tellement au cours de ma carrière. Je joue aussi au golf et au tennis. Je suis un homme du peuple. Je suis comme une fleur : si on ne me donne pas d'eau, je flétris. Rester chez moi à regarder les murs, das ist Scheisse. Ça me ferait vieillir trop vite. Vous aimez toujours le football ? PANENKA : Ce que j'aime le plus, c'est regarder les jeunes. Ou les petits clubs. Pourquoi ? PANENKA : Parce que leur jeu est moins prévisible. On voit encore des choses surprenantes, comme un tir de loin ou une passe inattendue. Le football a changé, il est plus rapide et plus agressif mais on jouait mieux à notre époque. Il y avait deux ou trois meneurs de jeu dans chaque équipe, des médians créatifs. Aujourd'hui, dans le championnat tchèque, il n'y en a plus un seul. Aucun ! Tous les joueurs se ressemblent. Heureusement qu'il y a leur nom sur leur dos. Je trouve que le football est moins intéressant pour les gens. Je jouais pour le peuple, pour amuser les supporters. Un tir inattendu, une passe surprenante, une action intelligente... Et après le match, je prenais une bière et j'en discutais avec eux. C'est ça que j'aimais. Procurer du bonheur aux ouvriers ? PANENKA : Oui, ça a toujours été mon objectif. Pourquoi y avait-il plus de joueurs créatifs par le passé ? PANENKA : Je n'en sais rien mais je pense que c'est dû, entre autres, au fait qu'à partir de l'âge de cinq ans, ils jouent déjà en club, où tout est cadré. Combien d'heures jouent-ils désormais ? Pour moi, c'est ça qui fait la différence. Chaque jour, je jouais pendant cinq ou six heures à l'extérieur, en rue ou sur les places. Je rentrais de l'école à 14 heures, je jetais ma mallette dans un coin et on ne me revoyait que le soir. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, il n'y a plus de place pour cela. Et probablement plus de temps non plus. Nous étions presque chaque jour en mouvement alors que les jeunes d'aujourd'hui s'occupent davantage de leur ordinateur ou de leur téléphone. Sans compter que d'autres sports se sont démocratisés et qu'il y a donc moins d'intérêt pour le football. Il y a dix ans, quand les Bohemians organisaient une journée de test, nous accueillions entre 80 et 100 enfants. Il y a quelques années, il n'étaient plus que quatre. De plus, la télévision retransmet du football tous les jours. Alors, quand on peut voir des matches de championnat d'Allemagne, d'Espagne ou d'Angleterre, on ne s'intéresse plus trop au football tchèque. Qu'avez-vous appris dans la rue ? PANENKA : Tout. Garder le ballon, défendre, attaquer, marquer, trouver des solutions en toutes circonstances. C'est la meilleure école. Qu'est-ce qui fait du football un aussi beau sport ? PANENKA : En football, chaque moment est différent. Il n'y a pas deux situations exactement identiques. Pour nous, c'était un moyen bon marché de faire du sport. Aujourd'hui, beaucoup le considèrent comme un moyen facile de gagner rapidement de l'argent.