The Day After, 16h30, dans la zone mixte du village olympique. Journalistes et cameramen vont et viennent dans le vent froid. Tout ce beau monde est là pour Ronald Gaastra. Un coach encore voué aux gémonies, quelques jours plus tôt, pour sa gestion du 4 x 200 mètres mais qui, 20 ans après l'or de Fred Deburghgraeve, a vu un autre de ses poulains, Pieter Timmers, rafler la médaille d'argent en natation aux JO. Après l'opprobre, l'homme savoure visiblement les félicitations.
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The Day After, 16h30, dans la zone mixte du village olympique. Journalistes et cameramen vont et viennent dans le vent froid. Tout ce beau monde est là pour Ronald Gaastra. Un coach encore voué aux gémonies, quelques jours plus tôt, pour sa gestion du 4 x 200 mètres mais qui, 20 ans après l'or de Fred Deburghgraeve, a vu un autre de ses poulains, Pieter Timmers, rafler la médaille d'argent en natation aux JO. Après l'opprobre, l'homme savoure visiblement les félicitations. " J'ai répondu à tous ceux qui se sont manifestés ", dit-il. " Des gens dont je n'avais plus entendu parler depuis vingt ans, des amis, des connaissances. J'ai aussi apprécié les tweets, comme celui de quelqu'un qui se demandait si Roberto Martínez avait besoin d'un adjoint ou, mieux encore, s'il n'était pas trop tard pour rompre son contrat. " Une différence énorme avec ce que le Hollandais avait lu au cours des jours précédents. " Des messages sur facebook et des mails me traitant d'arrogant ou de gros cou. Mais cela ne m'a pas tracassé et je n'ai pas réagi. " Gaastra refuse donc de parler de revanche. " Les rancuniers ne vivent pas vieux. Je ne suis pas comme ça. Je pardonne vite, même si je n'oublie pas tout ce qu'on écrit à mon sujet. " Pour lui, le traiter de "grande gueule de Hollandais", c'est une insulte. "Pour moi, une grande gueule, c'est quelqu'un de brutal qui dit n'importe quoi. Et ce n'est pas le cas. Je reste toujours poli mais je dis ce que je pense, même quand quelque chose ne me plaît pas. Je ne suis pas hypocrite. Dans ce métier, si on veut s'imposer au top niveau, c'est nécessaire. " A la fédération flamande de natation, on n'apprécie pas puisque le contrat de Gaastra, qui prend fin en 2016, ne sera pas renouvelé. " On peut me juger sur mes erreurs mais je constate qu'à Rio, mes nageurs ont obtenu de très bons résultats. Et ce n'est pas seulement grâce à moi mais grâce au travail de toute une équipe - mon adjoint, le physiologiste de l'effort, les préparateurs physiques, le diététicien, le psychologue. Je n'ai pas tout fait tout seul et ce travail d'équipe constitue même ma plus grande satisfaction. " Cette équipe, c'est la plus grande évolution que Gaastra ait connue depuis qu'il a emmené Fred Deburghgraeve au titre olympique en 1996. " A l'époque, j'étais juste un coach. Aujourd'hui, je suis plutôt un manager qui prend tout en considération et harmonise les connaissances de différents spécialistes. Je ne suis plus aussi maniaque. Il fut une époque où j'avais des oeillères, je ne m'intéressais qu'à la natation. J'avais un ordinateur à côté de mon lit pour le cas où je me réveillais la nuit avec un plan d'entraînement en tête. Cette époque est révolue, notamment suite à la naissance de mes deux petites filles, âgées de six et trois ans. Aujourd'hui, c'est elles qui sont prioritaires. " Gaastra admet cependant qu'il reste obsédé par la natation. " J'y pense tout le temps. Dans la voiture, par exemple. Il m'arrive de me demander si je ne devrais pas réduire une séance de 50 mètres. " Pourtant, il n'est plus obnubilé par les chiffres. " Je connais bien entendu les temps de nos adversaires ainsi que leur vitesse de réaction car c'est très important pour la tactique de course mais il m'arrive rarement de me promener avec un chrono autour du bassin. C'est mon assistant qui prend les temps. De plus, j'ai un chrono dans la tête, je peux donner le temps d'un nageur au dixième près. " " Les temps ne sont pas non plus sacrés. Timmers est tout le temps battu par Glenn Surgeloose, c'est donc relatif. Le plus important, c'est le mouvement. Si Pieter fait 1.06 au lieu de 1.08 parce qu'il se sent bien, je lui dis de continuer. On a beau amener de plus en plus de données scientifiques, le coaching reste une question de feeling. " Gaastra ne jure cependant que par la préparation. " Avant Rio, Jacco Verhaeren avait dit que l'Australie serait le pays le mieux préparé en natation. A l'époque, je m'étais dit que ce n'était pas possible car, grâce à notre équipe, nous étions mieux préparés que personne. A l'époque de Fred, déjà, c'était mon cheval de bataille. Après les Jeux olympiques d'Atlanta, j'ai été invité à donner une conférence de deux heures sur la façon dont j'avais préparé Frederik. Deux cent cinquante entraîneurs étaient présents. Parmi eux, Don Talbot, le célèbre coach australien. A un moment, il s'est levé et a dit : " Je suis sûr que Deburghgraeve était le champion olympique le mieux préparé à Atlanta. " En Belgique, pourtant, on m'avait traité de fou lorsque, six mois plus tôt, j'avais demandé à Fred de s'attaquer au record du monde en petit bassin à Bastogne, histoire de lui faire voir ce qu'était la pression. Mon pari avait réussi puisque Fred avait battu le record. A l'époque, je savais qu'il s'imposerait à Atlanta. " Pour perfectionner cette préparation, Gaastra n'hésite pas à s'inspirer de ce qui se fait dans d'autres sports ou à s'inspirer d'autres coaches. " De Wim Vandeven(aujourd'hui High Performance Manager du COIB, ndlr), par exemple, l'ex-coach de Tia Hellebaut, qui a gagné autant de concours grâce à sa tête que grâce à sa détente. Je parle aussi beaucoup avec d'autres coaches de natation : Jacco Verhaeren, le légendaire américain Eddie Reese, ... Ce sont des gens qui s'y connaissent et ont du charisme. J'écoute également de nombreuses interviews à la télévision car elles m'aident à évaluer les gens, même si je sépare très vite le bon grain de l'ivraie. " Autre évolution dans la carrière de coach de Gaastra : il a appris à laisser la bride sur le cou de ses athlètes. " J'étais à la fois l'entraîneur, le deuxième père et le grand frère de Deburghgraeve. Aujourd'hui, je ne prends plus les nageurs par la main, j'aime qu'ils soient indépendants, comme Pieter. Avant la course, je n'assaille pas non plus mon nageur de consignes tactiques. Une heure avant, on se voit pendant cinq minutes pour dire comment on va nager, c'est tout. " " J'ai très peu parlé à Pieter avant sa finale. On n'a pas évoqué tout ce qui se disait dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Il les a d'ailleurs évités. Je lui ai juste dit : Tu n'y es pas encore allé à fond, montre ce que tu es capable de faire. Et amuse-toi ! " Et Timmers s'est amusé. " Il lui était souvent arrivé de rigoler des gars qui se trompaient de côté dans la piscine, se demandant comment il était possible d'être aussi bête mais cela lui est arrivé aussi. Cela l'a bien fait rire mais il s'est tout de suite reconcentré et j'ai bien vu qu'il était dans un bon état d'esprit. Au cours des jours précédents, déjà, j'avais remarqué qu'il était très détendu lorsqu'il parlait avec les collègues. Pour ce qui est de l'affaire du relais, il n'avait pas à s'en faire car j'ai tout pris sur moi. Je lui ai dit qu'il pouvait dormir sur ses deux oreilles, que je le protégerais et que je ferais en sorte qu'il ne se concentre que sur son 100 mètres. Cela l'a rassuré. " C'est ainsi que Timmers a réussi ce qu'il avait déjà si souvent fait en relais : tirer le maximum de son (énorme) talent pour signer un temps de valeur mondiale (47.80). " En relais, il n'avait jamais de pression parce qu'il ne devait pas penser à la tactique ou à la technique. Comme il était dernier nageur, tout ce qu'il devait faire, c'était nager à fond pour combler le retard. Il a traversé tout un processus. L'an dernier, lors de la finale des championnats du monde, il n'était pas encore prêt : il n'était pas relâché et a commis une erreur tactique en partant trop vite. A Rio, pour la première fois, je l'ai vu tout à fait zen et il a montré ce dont je le savais intrinsèquement capable. C'est à la fois simple et compliqué, comme me l'a dit notre physiologiste de l'effort Jan Olbrecht (qui a travaillé avec Van den Hoogenband, ndlr) dans un mail après la finale : Pieter est enfin arrivé là où il devait être. Avant Rio déjà, sur base des derniers tests de lactates, Jan avait dit : Les gars, vous allez voir quelque chose. "" Pieter a battu son record de Belgique de 42 centièmes mais ce n'est pas exceptionnel. Il n'a progressé que de sept dixièmes par rapport à Londres 2012, où il n'était nulle part. Depuis, il a pris neuf kilos de masse musculaire et a beaucoup progressé en endurance. Il ne faut pas oublier qu'en 2014, il a perdu un an suite à un double pneumothorax. Il n'a pu s'entraîner à fond que depuis 2015. Et ça a payé. " Au sommet de son art, Timmers veut cependant mettre un frein à sa carrière - il ne nagerait plus qu'en Coupe du monde pendant un an et participerait éventuellement aux relais des championnats du monde 2017 afin d'aider les jeunes. " Si c'est son souhait, je le respecte. Peut-être qu'il changera d'avis demain si un sponsor lui offre 5000 euros par mois jusqu'aux Jeux de Tokyo mais en Belgique, on ne doit pas compter là-dessus. Malheureusement, ce n'est qu'un nageur... " PAR JONAS CRETEUR À RIO - PHOTOS BELGAIMAGE" J'ai un chrono dans la tête, je peux donner le temps d'un nageur au dixième près. " RONALD GAASTRA " Je pardonne vite, même si je n'oublie pas tout ce qu'on écrit à mon sujet. " RONALD GAASTRA