"D'abord, il faut toujours leur dire la vérité. Il n'y a rien de mal à dire à un joueur qu'il n'est pas en forme. Lorsque je devais parler à un joueur qui n'avait pas répondu à l'attente, je lui disais : " Ce n'était pas bon ". Mais j'ajoutais : " Pour un joueur de ton niveau. " C'était une façon de lui tendre une perche après la gifle. On doit se montrer critique mais toujours compenser par un encouragement. " Pourquoi fais-tu cela ? Tu peux faire beaucoup mieux ! "
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"D'abord, il faut toujours leur dire la vérité. Il n'y a rien de mal à dire à un joueur qu'il n'est pas en forme. Lorsque je devais parler à un joueur qui n'avait pas répondu à l'attente, je lui disais : " Ce n'était pas bon ". Mais j'ajoutais : " Pour un joueur de ton niveau. " C'était une façon de lui tendre une perche après la gifle. On doit se montrer critique mais toujours compenser par un encouragement. " Pourquoi fais-tu cela ? Tu peux faire beaucoup mieux ! " Encenser sans cesse, ça sonne faux. Ils ne vous croient pas. Un coach doit veiller à ce qu'un joueur soit responsable de ce qu'il fait, de ses erreurs, de ses prestations et du résultat. C'est l'un des aspects les plus importants du métier. Nous sommes tous dépendants du résultat. Parfois, mieux vaut gagner de façon imméritée que l'emporter 6-0 avec un but précédé de 25 passes. A Manchester United, on devait toujours gagner, c'est tout. Je ne pouvais inculquer cette culture de la victoire qu'en disant ouvertement aux joueurs ce que je pensais de leurs prestations. Et parfois, j'étais agressif, en effet. Je disais au joueur ce que le club attendait de lui. Maintenant, je dis toujours aux jeunes coaches de ne pas chercher la confrontation car cela pourrait se retourner contre eux. Celui qui va au combat force le joueur à contre-attaquer et le met en position de force. Lorsque Martin Buchan, ex-capitaine d'Aberdeen, de Manchester United et de l'équipe d'Ecosse, est devenu coach à Burnley, il a descendu son capitaine dès le premier match. Je lui ai dit : " Tu commences bien, Martin. " C'était ironique, bien sûr. Martin Buchan était très à cheval sur les principes. Lorsqu'il jouait toujours, il avait signé à Oldham et avait reçu une prime à la signature de 40.000 livres (environ 54.000 €, ndlr). A l'époque, c'était beaucoup d'argent. Comme il était en méforme, il avait rendu cette somme à la direction. Il ne supportait pas l'idée d'avoir touché de l'argent qu'il ne méritait pas. C'était un gars comme on n'en fait plus. " " Tout au long de ma carrière, on m'a soupçonné de mettre au point les stratégies les plus machiavéliques. En fait, je m'efforçais de ne pas employer ce genre de méthodes. Bien sûr, de temps en temps, j'utilisais un truc. Je prétendais par exemple que nous terminions toujours la saison en force et avec énormément de détermination. En 2009, Carlo Ancelotti, le coach de Chelsea, s'en est aperçu et ça m'a intrigué. Il a dit : " Alex affirme que United est toujours plus fort au deuxième tour mais c'est notre cas également. " Je disais ça chaque année. " Attendez le deuxième tour ". Et ça marchait à tous les coups. Cela décuplait la motivation de nos joueurs et angoissait nos adversaires. Pendant la deuxième partie de la saison, United était une armée qui dévastait tout sur son passage, les joueurs avaient des flammes dans les yeux. C'était une prévision de bon augure. Un de mes autres petits trucs consistait à tapoter l'écran de ma montre. Je ne regardais jamais depuis combien de temps on jouait. Bien sûr, j'avais une idée mais il était tellement difficile de savoir combien de temps l'arbitre allait ajouter qu'on ne pouvait jamais dire quand le match allait se terminer. Mon geste n'était pas destiné à nos joueurs mais à l'adversaire. Quand ils me voyaient gesticuler et tapoter l'écran de ma montre, ils prenaient peur, ils pensaient que l'arbitre allait encore ajouter dix minutes. Or, tout le monde savait que United marquait souvent en fin de match. Ces dix minutes leur semblaient interminables. Clive Tyldesley (un commentateur-vedette d'ITV, ndlr) l'a dit un jour au début des arrêts de jeu de la finale de Ligue des Champions 1999 : " United marque toujours. " C'est un truc psychologique. Il y a aussi une dimension psychologique dans l'approche individuelle des joueurs. Lorsqu'ils commettent une erreur, il faut pouvoir se mettre à leur place. L'entraîneur a été jeune aussi. Un joueur qui commet une faute s'attend à une punition. Il se demande ce que l'entraîneur va dire. Ou son père. Il faut veiller à faire le plus d'effet possible. " " Le coach a un avantage : il sait que le joueur veut jouer. Si on lui enlève ce plaisir, on lui enlève sa raison d'être. C'est l'instrument le plus important de l'entraîneur, le moyen de pression le plus puissant qu'il a à sa disposition. Après un accrochage avec Frank McGarvey(un attaquant écossais qui a aussi joué à Liverpool et au Celtic Glasgow, ndlr) à Saint-Mirren, je suis resté conséquent et j'ai dit : " Tu ne joueras plus jamais. " Il le croyait vraiment. Pendant trois semaines, il l'a cru. Et il a fini par me prier de lui accorder une nouvelle chance. Il pensait que j'étais tout-puissant. Et à l'époque, les joueurs étaient beaucoup moins libres. On a fait tout un foin de mes trucs psychologiques. Dès que j'ouvrais la bouche en public, une armée de consultants analysait ce qui se cachait derrière mes propos alors que, dans 98 % des cas, il n'y avait pas lieu de le faire. Mais la pression psychologique joue un rôle, tout comme la superstition, car elle touche tout le monde. Un jour, en 2010, lors de la Haydockrace (une course de chevaux célèbre en Angleterre, ndlr), une femme m'a dit : " A la télévision, vous avez toujours l'air très sérieux mais ici, je vous vois rire et vous amuser. " J'ai répondu : " Vous voudriez que je ne fasse pas mon travail sérieusement ? Dans mon boulot, je dois être concentré. Tout ce qui me passe par la tête doit aider les joueurs. Je ne fais pas de schémas, je n'utilise pas la vidéo et je dois avoir raison. C'est du sérieux et je ne veux pas me tromper. Cela m'arrivait pourtant, bien sûr. Au cours d'une demi-finale de Ligue des Champions face à Dortmund, j'étais convaincu que Peter Schmeichel avait commis une erreur sur un but encaissé. Mais à l'époque, je ne portais pas mes lunettes pendant les matches. Peter me dit : " Le ballon a été dévié. " Je hurle : " Dévié, mon cul. " Mais plus tard, en revoyant les images, j'ai remarqué que le ballon avait changé de direction. Depuis, je porte mes lunettes en match. " " Je ne pouvais pas me permettre de me mettre moi-même dans l'embarras. Quand l'entraîneur demande à un défenseur : " Pourquoi as-tu voulu mettre ton homme hors-jeu " et qu'il répond : " Je n'ai pas essayé de le mettre hors-jeu ", il faut être certain d'avoir bien vu. Un entraîneur ne peut jamais donner l'impression au joueur qu'il a perdu le nord. S'ils n'ont plus confiance dans ses connaissances, ils n'ont plus confiance en lui non plus. L'entraîneur doit toujours avoir une emprise maximale sur les faits. Ce qu'il dit aux joueurs doit toujours être correct. Essayer d'avoir raison peut être amusant aussi. Je n'ai pas toujours recherché la vérité. Nous jouions souvent à deviner la composition de l'adversaire. Un soir, très sûr de moi, comme d'habitude, j'avais donné le onze adverse. C'était un match de Ligue des Champions. Quand les joueurs sont arrivés dans le tunnel, René (Meulensteen, son adjoint, ndlr) est venu me trouver en disant : " Chef, ils en ont aligné six autres. " Dans un premier temps, je me suis raidi puis j'ai dit aux joueurs : " Vous avez vu ça ? Ils nous prennent de haut, ils jouent avec leur équipe réserve ! " J'ai tenu si longtemps qu'à la fin, j'étais immunisé contre le fait qu'on spéculait sur l'avenir des coaches qui avaient perdu trois matches consécutifs. Mon succès me protégeait contre les médias et leur appel à l'exécution. On voyait cela dans d'autres clubs, pas avec moi. Et cela confortait encore ma position dans le vestiaire. C'était aussi un avantage pour les joueurs. Le coach ne partait pas, donc les joueurs non plus. On ne touchait pas au staff car le coach restait. C'est ce qu'on appelle la stabilité, la continuité. Et dans le football moderne, c'est rare. On ne se mettait pas à paniquer en raison d'une série de mauvais résultats. Nous n'étions pas heureux mais nous ne paniquions pas. " " Je me plais aussi à penser que nous voulions rester dans l'esprit du jeu. Dans les années nonante, Johan Cruijff m'a dit : " Vous ne gagnerez jamais la Coupe d'Europe. " " Ah non ? Et pourquoi ? " " Vous ne trichez pas et vous n'achetez pas les arbitres. " " Alors, je serais heureux d'avoir cette épitaphe sur ma pierre tombale. " J'ai vite appris qu'en football, il faut pouvoir faire preuve de ténacité. Prenez, David Mackay, que j'ai affronté lorsque j'avais seize ans. A l'époque, je jouais en réserves à Queens Park. Dave, qui s'était fracturé l'orteil, reprenait avec la réserve de Hearts of Midlothian qui, à l'époque, avait une équipe extraordinaire. J'étais centre-avant et lui, médian droit. Avant le match, je l'ai regardé s'étirer. Sa cage thoracique était énorme. Lors de ma première touche de balle, il m'a descendu. Dans un match de réserves ! Je me suis dit : pas question de me laisser faire. Lors du duel suivant, je lui suis rentré dans le lard. Il m'a regardé froidement et m'a dit : " Tu veux vraiment finir le match ? " J'ai répliqué : " Eh, mais tu viens juste de me descendre. " " C'était juste un tacle. Si je t'avais vraiment donné un coup, tu l'aurais senti. " Il m'a foutu la trouille. Pourtant, je n'avais peur de personne. Il avait un charisme incroyable. Un joueur fantastique. J'étais à Hampden Park lorsqu'ils ont dévoilé la meilleure équipe d'Ecosse de tous les temps. Le nom de Dave n'y figurait pas. Tout le monde était gêné. " Il m'arrivait de critiquer publiquement mon équipe mais jamais je n'ai livré un joueur en pâture aux médias. Lorsque je n'étais pas satisfait des prestations de l'équipe, les supporters avaient le droit de le savoir. Mais jamais je ne me focalisais sur une individualité. C'est Jock Stein(le coach légendaire du Celtic, ndlr) qui m'avait appris cela. Je n'arrêtais pas de lui poser des questions à tout propos. Au Celtic, il était si modeste que cela en devenait presque irritant. " " Lorsque je lui demandais de me parler de Jimmy Johnstone ou de Bobby Murdoch (deux joueurs célèbres du Celtic dans les années 60, ndlr), je m'attendais à ce qu'il vante un peu les mérites de sa tactique mais il disait seulement : " Oh, il était en forme, aujourd'hui, le petit Jimmy. " Jamais il ne se mettait en évidence. J'aurais tant voulu qu'il dise : " Aujourd'hui, j'ai décidé de jouer en 4-3-3 et ça a marché. " Mais il était trop modeste pour cela. A la suite d'un accident de voiture, Jock avait manqué un déplacement du Celtic en Amérique du Sud et Sean Fallon (l'adjoint de Stein, ndlr) avait renvoyé trois joueurs chez eux parce qu'ils s'étaient mal comportés. " Je n'aurais pas fait cela et je l'ai dit à Sean ", a répondu Jock lorsque je lui ai demandé comment il aurait résolu le problème. " En faisant cela, on se fait un tas d'ennemis ", dit-il. J'ai répondu : " Mais les supporters comprennent. " " Oublie les supporters. Ces joueurs ont une mère. Penses-tu qu'une seule mère pense que son fils est mauvais ? En faisant cela, tu te mets l'épouse, le père, les frères et les amis du joueur à dos. " Et il a ajouté : " Règle tes différends dans ton bureau. " Il arrive que la glace fasse le même effet que le feu. En 2010, lorsque Nani a été exclu à Villa Park, je ne lui ai pas adressé la parole. Je l'ai laissé souffrir en silence. Il ne cessait de me regarder, à la recherche d'un peu de compassion. Je savais qu'il n'avait pas eu l'intention de faire ce qu'il avait fait. A la télévision, lorsqu'on m'a demandé ce que j'en pensais, j'ai parlé de naïveté. J'ai dit que ce n'était pas un méchant mais qu'un tacle les deux pieds en avant méritait un carton rouge. C'était clair et il n'y a pas eu de dommages collatéraux. J'ai simplement dit qu'il avait raté son tacle et que c'était déjà arrivé à tout le monde car c'est un sport dans lequel l'émotion joue un rôle. " " Les gens pensaient que je livrais toujours une guerre psychologique face à Arsène Wenger, que j'essayais sans cesse de le prendre à contrepied. Je ne pense pas que je le provoquais intentionnellement mais il est vrai que j'utilisais parfois de petits trucs, de petites déclarations qui, je le savais, seraient considérées par la presse comme des armes psychologiques. Je me souviens qu'à l'époque où il entraînait Aston Villa, Brian Little m'avait téléphoné avant un match au sujet d'une remarque que j'avais faite avant un match. " Qu'as-tu voulu dire par là ? ", demanda- t-il. " Rien ", ai-je répondu, un peu déstabilisé. " Je pensais que c'était encore un des trucs psychologiques ", dit Brian qui a probablement passé le reste du temps à se demander ce que je cachais, ce que je voulais dire ? Une de mes forces, c'était de rendre l'adversaire nerveux. J'arrivais souvent à déstabiliser des adversaires sans le vouloir vraiment, sans même m'en rendre compte. " PAR ALEX FERGUSON - PHOTOS BELGAIMAGE" Dès que j'ouvrais la bouche, une armée de consultants analysait ce qui se cachait derrière mes propos alors que, dans 98 % des cas, il n'y avait pas lieu de le faire. " ALEX FERGUSON " Le coach a un avantage : il sait que le joueur veut jouer. Si on lui enlève ce plaisir, on lui enlève sa raison d'être. " ALEX FERGUSON