À 18 ans, Nii Lamptey était titulaire à Anderlecht, champion du monde U17, finaliste de la CAN et médaillé de bronze aux JO avec le Ghana. 14 ans plus tard, au moment de ranger les crampons, le palmarès de l'ancien " Nouveau Pelé " n'avait pas évolué. La faute au destin... et à un peu de naïveté. Celle d'un jeune analphabète malmené par un agent peu scrupuleux et par une femme mythomane.
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À 18 ans, Nii Lamptey était titulaire à Anderlecht, champion du monde U17, finaliste de la CAN et médaillé de bronze aux JO avec le Ghana. 14 ans plus tard, au moment de ranger les crampons, le palmarès de l'ancien " Nouveau Pelé " n'avait pas évolué. La faute au destin... et à un peu de naïveté. Celle d'un jeune analphabète malmené par un agent peu scrupuleux et par une femme mythomane. Après son départ d'Anderlecht en 1993, Nii Lamptey connaît une saison-phare au PSV où il inscrit dix buts. Malgré son passage à Aston Villa, la suite de sa carrière ressemble à une lente descente aux enfers qui l'envoie de Serie B à la Chine via l'Argentine ou encore la Turquie. En dehors des prés, sa vie privée bascule à plusieurs reprises lorsqu'il perd deux de ses enfants des suites de maladies puis qu'il découvre qu'il n'est pas le père biologique des trois autres. Nii Lamptey a connu plus de bas que de hauts. " Mais je ne suis pas un échec ", lance-t-il, installé dans une brasserie de Dilbeek. À nouveau prêt à faire face à son passé. Parmi les personnes qui ont le plus marqué votre passage à Anderlecht, Monique la femme de ménage occupe une place de choix... NII LAMPTEY : C'est vrai ! J'étais très jeune et dès que j'avais besoin de quelque chose, Monique était là pour moi. Elle s'occupait évidemment de nos vêtements, de nos affaires, mais elle était aussi là pour m'aider, me conseiller. C'est l'époque où je vivais chez les Van den Borre, une des plus grandes familles supportrices d'Anderlecht. Ils m'ont traité de manière magnifique, comme si j'étais leur fils. On formait une vraie famille... Je me rappelle d'ailleurs qu'ils ont été les personnes-clés pour convaincre Anderlecht de me laisser partir au PSV. Au départ, Mister Michel ( Verschueren, ndlr) ne voulait pas. Quand je suis revenu en pleurant chez eux, les Van den Borre l'ont persuadé de changer d'avis et de me prêter aux Pays-Bas. Lucy, la fille des Van den Borre, est aussi mon ex. À l'époque j'étais un bébé ( sic) donc on n'a pas fait grand-chose ( sourire). Si on s'était connu avec plus d'expérience, elle serait peut-être devenue ma femme. Lucy a dit avec humour qu'à cette époque, vous n'aviez " pas d'allure " par rapport aux autres jeunes. LAMPTEY : Je ne suis pas du genre à acheter des vêtements. Je suis très indoor : je ne bois pas, je ne fume pas, je ne sors pas. Du coup, comme je reste majoritairement à l'intérieur, je n'ai pas besoin de beaucoup de vêtements et je n'y prête pas attention. Pendant quelques années, j'ai aussi eu la chance d'être sous contrat avec Adidas donc je ne portais que ce qu'ils me donnaient ( sourire). Vous alliez à l'entraînement en vélo ? LAMPTEY : Un jour, sans me prévenir, Mister Michel a demandé qu'on prenne mes mesures et le club m'a acheté un vélo de la marque Eddy Merckx, adapté à ma taille. C'était pour éviter de trop subir la pluie et la neige, mais je ne l'ai pas beaucoup utilisé parce qu'il a été volé devant le stade ( rires). Plus tard, j'ai reçu une moto... qui n'a pas tenu plus longtemps avant d'être également volée. J'avais mis un cadenas, mais il n'a pas été très utile. Après, j'ai décidé de passer mon permis. Après quelques mois passés au sein des équipes de jeunes d'Anderlecht, vous avez été l'authentique cadeau offert à votre coach Aad De Mos ? LAMPTEY : C'était son anniversaire et les joueurs voulaient le surprendre. Je pense qu'Aad De Mos était amoureux de moi : j'étais encore chez les jeunes, mais il voulait me promouvoir dans l'équipe, donc les gars m'ont mis dans une boîte dont je suis sorti quand Aad a enlevé l'emballage. Ça officialisait mon arrivée dans le noyau et je me souviens qu'il était vraiment très heureux. De Mos a fait beaucoup pour moi à Anderlecht et au PSV. Stephen Keshi est l'autre personne importante que vous avez côtoyée à Anderlecht. Yaw Preko a expliqué qu'un jour, Keshi vous a pris à part avec le troisième ghanéen Isaac Asaré pour vous inciter à prester plus que les autres : à qualité égale, le club opterait probablement pour un joueur blanc donc vous deviez toujours vous dépasser. LAMPTEY : Je ne me souviens plus exactement de cette conversation, mais cela illustre bien le rôle de figure paternelle que Keshi a joué pour moi en Belgique. À mon arrivée à Anderlecht, j'avais envie de rentrer au Ghana, la vie était trop difficile pour moi, surtout avec cette neige. Il m'a dit qu'il avait eu le même ressenti à son arrivée en Europe, mais qu'il y vivait depuis 17 ans. Si j'étais resté seul, je suis certain que je serais rentré, mais j'ai vécu six mois avec Keshi et sa femme. J'allais à l'entraînement avec lui, il venait discuter avec moi quand je faisais une erreur, il me parlait tout le temps et ça a facilité mon adaptation. Au-delà de vos prestations, vous avez marqué les esprits en Belgique en croquant dans une banane lancée par des supporters de Gand. LAMPTEY : (rires) Je venais de marquer un but, mais j'étais très jeune et très naïf : je ne savais même pas ce qu'était le racisme. À ce moment-là, je n'ai pas été offensé du tout, je ne pensais même pas qu'ils se foutaient de moi, je croyais qu'ils faisaient ça uniquement parce que je m'étais trompé de tribunes pour célébrer mon but. Quand j'ai vu la banane, c'est directement venu à mon esprit : il fallait que je réagisse. C'était une belle manière de répondre... LAMPTEY : Si j'avais su à l'époque ce que signifiait ce lancer de banane, je ne l'aurais peut-être pas mangée. J'ai découvert le racisme par après, surtout en Allemagne ( Greuther Fürth, ndlr). En rentrant dans le vestiaire, je disais bonjour et personne ne répondait, ce qui n'arrivait jamais lorsqu'un joueur blanc entrait. Même à l'entraînement, personne ne voulait me faire de passe. Quand on est professionnel, il faut passer au-dessus de ce genre de choses. Tu ne réponds pas quand je te salue ? Tant pis, j'avance. Vous êtes toujours le plus jeune buteur du championnat belge : 16 ans et 6 jours. Sans une erreur lors de l'enregistrement de votre passeport en Belgique, c'est votre âge réel - 15 ans 351 jours - qui serait inscrit. Qu'est-ce qui explique que vous ayez été techniquement et surtout physiquement prêt si jeune ? LAMPTEY : J'ai vécu beaucoup de choses quand j'étais enfant. Mes parents ont divorcé quand j'étais très jeune et je n'ai jamais vraiment vécu avec eux, j'ai été trimballé chez l'un puis chez l'autre. Je me faisais souvent punir et même battre quand je revenais du foot ou parce que je n'aidais pas suffisamment à la maison selon eux. Il est également arrivé que mon père m'écrase des cigarettes sur la peau. C'est la vie que j'avais à 12-13 ans et ça m'a rendu fort. Je suis sûr que ce genre de choses m'a permis de grandir, d'acquérir plus vite de la maturité. Vous deviez parfois marcher plusieurs kilomètres pour jouer au foot ? LAMPTEY : Oui, tout à fait. Ma jeunesse a été très difficile. Je disais à ma famille que j'allais à l'école, mais je jouais au football toute la journée dans la rue. Quand je rentrais à la maison, je me faisais battre par les soeurs de ma mère d'un côté et par mon père de l'autre. Dès lors, je partais. Parfois, le seul moyen que j'avais de me nourrir, c'était d'aller dans la ferme d'un ami pour manger des noix de coco ou des mangues. Je voulais éviter de rentrer chez ma mère ou mon père, donc j'allais où je pouvais. Une nuit, alors que j'étais hébergé chez un ami, je me suis pissé dessus et j'étais tellement gêné que je suis parti à l'aube sans rien dire. Souvent, je dormais en rue, sous un kiosque ou à l'intérieur d'une voiture restée ouverte. Toujours seul. Vous avez eu l'occasion de discuter plus tard avec votre père de votre enfance ? LAMPTEY : Non, non, non ! Après, je suis devenu une star. Du coup, mon père m'a respecté comme il ne l'avait jamais fait plus tôt. J'ai senti le changement et je lui ai pardonné à 100%. J'ai acheté une nouvelle maison, il est venu vivre avec moi et la relation s'est améliorée, j'ai commencé à réellement le connaître. Malheureusement, il est très vite décédé. Dans ces conditions, je n'ai pas vraiment eu le temps de lui poser de questions. Avec le recul, je ne dirais pas que mon père me punissait, plutôt qu'il me disciplinait. En 1989, vous disputez le Mondial U16 avec le Ghana en Écosse. Après une rencontre face au pays hôte, vous êtes élu Homme du match par Pelé... que vous ne connaissez pas. LAMPTEY : Je n'avais jusque-là jamais su qui était Pelé, je ne l'avais jamais vu jouer. La seule star mondiale que je connaissais, c'était Maradona. Il a fallu que je voie la photo de Pelé le lendemain dans le journal pour découvrir son visage. Les jours qui ont suivi, j'ai commencé à me renseigner sur lui : j'ai regardé des vidéos, j'ai lu des articles, etc. J'ai beaucoup appris de ces deux hommes : Maradona avait cette capacité de gagner un match à lui tout seul alors que Pelé était un formidable joueur d'équipe. Après le Mondial, Anderlecht mandate Stephen Keshi pour vous recruter et ce dernier envoie son agent vous rencontrer au Ghana. La suite est digne d'un film, vous l'aviez préparée ? LAMPTEY : Non et je n'en ai parlé à personne. J'avais reçu des vacances via le foot et un jour, un ami m'a convaincu d'aller retrouver l'agent de Keshi chez lui, au Nigeria. Le problème, c'est que la Fédération ghanéenne détenait mon passeport. À la station de taxis, un conducteur a accepté de me prendre si je doublais le prix du billet. J'avais reçu de l'argent grâce au Mondial U16 et j'ai donc accepté. On a voyagé dans un grand taxi de six personnes et avant chaque frontière, je descendais du véhicule pour la franchir à pied, clandestinement. Je payais à chaque fois quelqu'un pour qu'il me guide dans la brousse ( rires). C'était l'enfer. Surtout que je devais courir pour ne pas que le véhicule continue sa route sans moi. Le voyage a duré un jour ( 485 km, ndlr), j'ai eu beaucoup de chance d'avoir avec moi la carte de visite de l'agent de Keshi. Je l'ai montrée à un taximan de Lagos qui m'a conduit chez lui. Deux jours plus tard, Keshi est arrivé au Nigeria pour un rassemblement avec les Super Eagles. Au moment de retourner en Belgique, il m'a emmené avec lui ( avec un faux passeport nigérian au nom de "Stephen Keshi Junior". Tout sera mis en ordre légal le jour-même de l'arrivée de Lamptey en Belgique, ndlr). C'est comme si tout avait été planifié, mais ce n'était pas le cas ( sourire). Dans votre biographie, vous parlez souvent de magie noire, notamment à propos de vomissements de sang lors d'un match, d'une maison hantée et du traitement que vous a fait subir Abedi Pelé, selon vous gêné par votre concurrence en équipe nationale. Vous pensez que cette malédiction vous est tombée dessus à votre départ du Ghana ? LAMPTEY : Je ne peux pas clairement répondre oui ou non. J'ai vomi du sang lors de ma première CAN en 1992, mais c'est surtout parce que la pression était très difficile à gérer pour un jeune joueur. Je ne veux rien dire sur Abedi Pelé, mais par contre, c'est vrai que j'ai vu beaucoup de choses étranges dans ma maison : des têtes de poulet et des objets avec mon nom inscrit dessus se retrouvaient de manière inexplicable à l'intérieur. J'ignore quel était le but : me faire peur ? Me tuer ? Je ne sais pas. À 17 ans, vous avez commencé à travailler avec Antonio Caliendo, un agent italien qui s'occupait alors de Roberto Baggio, Dunga et Toto Schillaci. Il vous a séduit pour que vous acceptiez la collaboration ? LAMPTEY : Je pense qu'il a surtout séduit mon père. J'étais encore mineur, donc Caliendo s'est rendu au Ghana où je suis sûr qu'il a apporté les moyens matériels nécessaires pour que mon père lui donne tous les pouvoirs pour s'occuper de moi. Il a évidemment profité de ça, mais je ne lui en veux pas. Quand avez-vous compris que quelque chose n'allait pas (Caliendo s'octroyait 25% de la somme de chaque transfert de Lamptey, ndlr) ? LAMPTEY : En Angleterre, quand j'ai signé pour Coventry City. L'entraîneur m'a un jour demandé quand je comptais venir chercher ma prime à la signature. J'ignorais ce que c'était, j'avais toujours laissé Caliendo se charger de mes contrats à Anderlecht, au PSV et à Aston Villa. J'ai donné mon compte en banque et la prime a été virée dessus. Puis Caliendo est venu en Angleterre et m'a réclamé cet argent, il était très furieux que je lui réponde qu'il était pour moi. Plus tard, au moment de quitter l'Argentine, j'ai appelé Anderlecht en étant certain que j'appartenais toujours au club, mais ils m'ont dit que Caliendo avait racheté mes droits au moment de mon transfert vers Aston Villa. C'en était assez pour moi. Caliendo est venu en Argentine et m'a supplié de le laisser me trouver un nouveau club, mais j'ai refusé. Vous pensez que cette expérience avec Caliendo a changé votre rapport à l'argent ? LAMPTEY : Oui. Caliendo m'a donné de l'argent avant même que je signe avec lui puis il m'a promis de rejoindre des grands clubs italiens où j'en gagnerais encore plus. Au final, j'en ai surtout beaucoup perdu. Cette escroquerie m'a fait devenir extra prudent. De ma jeunesse jusqu'à Aston Villa ou même l'Italie ( Venise, ndlr), j'ai joué au football pour le fun. Après, j'ai eu besoin de gagner de l'argent, ce qui m'a amené à accepter de jouer en Chine ou en Arabie Saoudite. Dans votre vie, vous avez dû faire face à la mort, notamment celle de Diego et Lisa, deux de vos enfants décédés de maladie durant leurs premiers mois d'existence. Comment voyez-vous la mort, aujourd'hui ? LAMPTEY : La mort fait partie de la vie. J'ai perdu ma mère, mon père, une ancienne compagne, deux enfants et même trois autres quand j'ai appris que je n'étais pas leur père biologique. C'est triste de perdre quelqu'un que l'on aime, mais je ne suis pas effrayé par la mort pour autant. C'est au début des années 2010 que vous avez eu vos premiers doutes sur votre paternité. Vous avez même enregistré une conversation que vous avez eue avec des amies de votre ex-femme ? LAMPTEY : Oui, je voulais des preuves. Beaucoup de gens me confiaient que je n'étais pas le père de mes trois enfants, mais je devais pouvoir le prouver, vu que mon ex-femme niait et qu'on était en plein divorce. Cet enregistrement d'1h30 m'a surtout conforté dans l'idée de passer un test ADN avec les trois enfants de ma femme. J'avais besoin de faire cela pour survivre. Surtout que l'ADN a confirmé les rumeurs. Quelles sont les dernières nouvelles du divorce ? LAMPTEY : La décision a été rendue : mon ex-femme a perdu l'affaire, même si je dois lui donner une maison, une voiture et 2 millions de cédi ( plus ou moins 315 000 euros, ndlr). Elle a fait appel pour avoir plus. Le procès a débuté il y a six ans et cela fait pratiquement trois ans que la décision a été rendue. Mais j'avance. Je suis heureux aujourd'hui : j'ai une nouvelle femme, trois enfants dont le dernier est né en novembre. J'attends juste que le document officiel soit rendu par la justice. C'est très douloureux de replonger dans mon passé. Il y a quelques années, j'ai été tout proche de prendre une mauvaise décision, mais je remercie Dieu de m'avoir donné la force de tenir. Quelle décision ? LAMPTEY : Peut-être de me suicider. Mais j'ai décidé d'être fort et d'avancer. Vous avez confié vous isoler par moments dans votre salle de bain pour réfléchir à votre vie. Ça vous arrive encore ? LAMPTEY : Oui, parfois je pleure. Quand je repense à toutes les épreuves que j'ai endurées, je me dis que je ne devrais pas me trouver ici maintenant, je devrais être mort. ( Il a les larmes aux yeux) Cela me motive à faire plus, à être une personne forte et à utiliser mon temps libre avec mes trois filles.