Avoir été un joueur modeste, est-ce toujours un handicap, notamment quant aux risques de limogeage ?

Emilio Ferrera : La réponse est oui, même si j'ai conscience d'être un privilégié : quand je suis arrivé à Beveren voici 15 ans, il était encore moins courant qu'aujourd'hui de faire appel à un coach de catégorie inférieure, jeune de surcroît, puisque j'avais 32 ans. Ceci dit, tous les entraîneurs ont des moments difficiles, c'est notamment lié à un sport où l'aléatoire est prégnant. Mais pour l'un, on cherchera d'abord l'explication ailleurs que chez le coach parce que ce fut un joueur connu, ou parce qu'il a raflé des titres comme coach : un autre que JürgenKlopp ne serait plus en place à Dortmund... Tandis que des gars comme moi, on mettra plus vite en cause leur travail d'entraîneur. Souvent, je sens que je débarque dans un club en suscitant du scepticisme, alors qu'au départ, la façon dont on habille la mariée est tellement importante ! De mes saisons complètes ou incomplètes, j'aimerais qu'on tire une analyse plus rigoureuse de l'objectif atteint : maintenir un club n'apporte aucune ligne à un palmarès, cela relève pourtant tout autant de la performance.
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Emilio Ferrera : La réponse est oui, même si j'ai conscience d'être un privilégié : quand je suis arrivé à Beveren voici 15 ans, il était encore moins courant qu'aujourd'hui de faire appel à un coach de catégorie inférieure, jeune de surcroît, puisque j'avais 32 ans. Ceci dit, tous les entraîneurs ont des moments difficiles, c'est notamment lié à un sport où l'aléatoire est prégnant. Mais pour l'un, on cherchera d'abord l'explication ailleurs que chez le coach parce que ce fut un joueur connu, ou parce qu'il a raflé des titres comme coach : un autre que JürgenKlopp ne serait plus en place à Dortmund... Tandis que des gars comme moi, on mettra plus vite en cause leur travail d'entraîneur. Souvent, je sens que je débarque dans un club en suscitant du scepticisme, alors qu'au départ, la façon dont on habille la mariée est tellement importante ! De mes saisons complètes ou incomplètes, j'aimerais qu'on tire une analyse plus rigoureuse de l'objectif atteint : maintenir un club n'apporte aucune ligne à un palmarès, cela relève pourtant tout autant de la performance. Plus je montais dans la hiérarchie, moins on me pardonnait, c'est clair ! Mais c'était différent, pas plus difficile. Il s'agissait tout autant d'avoir une réflexion, une méthode à transmettre, pour tenter de reproduire en match le travail de l'entraînement. Vu le manque de temps, le message est plus basique aux niveaux inférieurs. D'autant qu'en D1, avec la vidéo, les données sur l'adversaire, l'apport du staff, il y a plus de matière sur quoi réfléchir. Mais c'est la même réflexion. Je ne comprends toujours pas pourquoi, si c'était pour me congédier de suite, j'ai été renouvelé. En mars, j'étais arrivé dans un club qui venait de perdre 10 fois en 13 matches et risquait de louper les play-offs 1. Nous y sommes arrivés de justesse, trop éloignés de la tête pour rêver d'Europe. J'ai fait jouer des jeunes et, en 10 matches face aux 5 meilleurs clubs du pays, nous n'avons perdu que 5 fois. Ça, c'est le bilan objectif et il me paraissait correct. Un maître, sûrement pas. J'ai plutôt l'impression d'être toujours un élève apprenant sans cesse. Un proverbe que j'aime dit que le hasard est la somme de nos ignorances ! Tacticien ? Chacun, pour son métier, a ses valeurs et ses priorités. Pour moi, entraîner, c'est d'abord enseigner, apporter quelque chose tactiquement, intellectuellement. Je pars du principe que les footballeurs ne sont pas bêtes, que, par exemple, il n'est pas question de renoncer à telle stratégie parce qu'ils pourraient ne pas comprendre. Un club ne m'appelle pas pour que je sache si le gars a bien dormi ou est heureux en ménage : il m'appelle pour qu'on soit meilleur et qu'on ait ainsi plus de chances de gagner ! Dans tout métier, on peut succomber à l'envie. Tel restaurateur peut trouver qu'un autre fait une bouffe dégueu et que son resto est tout le temps rempli ! J'ai des défauts mais je ne suis pas jaloux. J'ai beaucoup de respect pour d'autres coaches, RobertWaseige par exemple, dont le travail a porté ses fruits même si la méthode était sans doute différente. Nous avons tous nos limites, et je suis davantage attiré par le rationnel. Faire l'acteur, je n'en éprouve ni le besoin, ni la nécessité, ce n'est pas mon élément. Et je ne crois pas à la bonne ambiance comme premier vecteur de résultat. Ou alors, mieux vaut engager un G.O. du Club Med... Je n'ai jamais eu de souci avec mes assistants. Nous préparons en commun et ils ont autant de mérite que moi, tant les outils sont aujourd'hui nombreux et les noyaux plantureux, ingérables par une seule personne. Pour moi, un bon entraînement est un entraînement où le joueur doit lutter contre l'ennui, se faire violence. On ne peut pas toujours progresser en se marrant. J'ai réalisé après coup qu'à l'école, mon meilleur prof (de néerlandais !) avait été un gars que, sur le moment, je n'aimais pas. Mais j'admets que c'est difficile au début, car ces gars, auxquels j'ai peur de ne rien apprendre, se retrouvent face à une méthode inconnue. Autre chose, est-ce que je parle trop ou trop peu ? J'ai lu que certains préparaient leur entraînement en roulant en bagnole vers leur club. Moi, il me faut une journée pour préparer une séance : savoir quoi travailler, inventer chaque fois l'exercice, chercher des illustrations/vidéo et faire des découpages, enfin montrer sur écran et sur terrain ce que j'attends de l'exercice. Alors oui, à l'entraînement, je parle beaucoup, et je manque peut-être d'envie ou de temps pour m'occuper d'autre chose. Par contre, lors des briefings et des matches, j'estime que dans son rôle de leader, le T1 a l'obligation de parler peu aux moments importants, de se limiter à l'essentiel. S'ils étaient vraiment trop bêtes, faudrait pas les aligner ! Mais, je le répète, ce n'est pas le cas. Ce n'est pas le joueur qui ne comprend pas, c'est le coach qui n'arrive pas à faire exécuter. A quoi sert l'entraîneur si tous les joueurs suivent leur instinct ? Le but est de mettre le joueur, s'il est fort irréfléchi, dans le rôle où il sera le plus efficace, et sans lui donner des tas de consignes. De loin. Je suis son parcours depuis longtemps, car il est passé jadis par le club mexicain où je fus T2 de LeoBeenhakker en 93/94. Son préparateur physique était le mien à Bruges, et j'ai eu l'occasion (grâce à mon limogeage !) d'aller récemment une semaine à Marseille. Bielsa a une façon de travailler qui me parle, et une image positive indélébile bien que n'ayant pas forcément un gros palmarès. L'apport d'un coach est plus aisé sur le plan défensif, mais Bielsa parvient à enrichir les méthodes d'entraînement sur le plan offensif. Il ne prendrait pas une équipe en cours de saison, car l'efficacité qu'il recherche prend du temps, et il croit à la progression à plus long terme. Comme moi, même si j'ai souvent dû jouer les pompiers de service ! En tout cas, plus que dans d'autres sports collectifs, les méthodes restent dans un carcan au lieu de s'affûter. C'est dommage alors que les staffs ont triplé et que les outils se sont sophistiqués. Mais les temps changent, et moi aussi. Par exemple, j'ai été fervent défenseur de la défense en zone : c'est-à-dire que j'étais d'accord pour qu'un défenseur, dans une même action, change son marquage. Puis, je me suis rendu compte de la lenteur de ce bloc-équipe (terme ridicule !) qui accompagne une défense en zone : comme un lourd essuie-glace collectif engendrant un sentiment permanent de manque d'intensité. Cette zone a sans doute favorisé l'intensité individuelle des joueurs offensifs (en leur proposant ces zones de liberté baptisées intervalles), mais elle ralentit l'intensité collective de l'équipe qui défend. Je crois qu'on va revoir du marquage individuel, parce qu'il permettra de redynamiser le jeu défensif. Le pressing, c'est le marquage de tout joueur susceptible de recevoir le ballon. Seul celui qui le possède peut être libre : il subit alors le pressing d'un adversaire, ce qui ne doit lui libérer qu'un seul partenaire, à qui tenter de donner ! Etre offensif, ce n'est sûrement pas tout ce que j'entends ! Ainsi, ce n'est sûrement pas laisser plusieurs joueurs devant le ballon en perte de balle : là, tu casses ton équipe en deux et tu es ridicule. Pour moi, c'est lié au nombre de fois où tu arrives dans le rectangle adverse avec un certain nombre de joueurs : trois fois avec un seul gars, tu n'es pas offensif ; quinze fois avec quatre gars ou davantage, tu l'es ! 95 % des phases arrêtées amenant un but dépendent, non d'une combinaison élaborée, mais simplement de la qualité de frappe, et aucune importance qu'elle soit rentrante ou sortante ! Sur base de ce faible pourcentage, je me dis qu'un MarcWilmots (surtout qu'il dispose de moins de temps qu'en club) n'a pas de temps à perdre avec ça... Sur corner, la seule organisation possible est défensive, pour empêcher les adversaires de bien arriver sur les ballons aériens. Personnellement, je mets 4 gars libres en zone, 5 gars en marquage, et je ne protège plus mes poteaux. Quant aux dispositifs, mon sentiment est que le 4-3-3 (avec un seul demi récupérateur) est le plus facile à implanter ; au contraire du 4-4-2 qui exige du temps, s'il s'agit d'y faire cohabiter deux vrais attaquants. Il y a la fierté d'une progression : j'ai entraîné à tous les niveaux, les gosses comme les adultes, de la P2 à la D1 en dribblant seulement la D2 ! Il y a eu de bons moments : le sauvetage du RWDM, avoir réussi un beau tandem au Lierse avec ArounaKoné-StijnHuysegems, une saison fantastique à Panthrakikos avec 17 nationalités... Mais, ma réussite, croyez-moi si vous voulez, et même si je ne vais pas m'étendre car les joueurs sont pudiques, c'est le respect de beaucoup d'entre eux après avoir côtoyé mon staff : l'aveu qu'ils m'ont fait ensuite d'avoir progressé... Même si je ne profitais pas ensuite de leur meilleur contrat, ou de leur bon transfert ! PAR BERNARD JEUNEJEAN" Certains préparent leur entraînement en roulant en bagnole vers leur club. Moi, il me faut une journée pour préparer une séance. " " Arriver 3 fois dans les 16 mètres avec un seul joueur, ce n'est pas du foot offensif. Mais y parvenir 15 fois avec 4 gars, ça l'est. "