L'Euro 2016 vient à peine de refermer ses portes que les regards se tournent déjà vers la Coupe du monde 2018. Du moins vers la phase de qualification car pour ce qui est de la phase finale, rien n'est encore prêt. A moins que ce ne soit qu'une impression. Un survol des problèmes.
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L'Euro 2016 vient à peine de refermer ses portes que les regards se tournent déjà vers la Coupe du monde 2018. Du moins vers la phase de qualification car pour ce qui est de la phase finale, rien n'est encore prêt. A moins que ce ne soit qu'une impression. Un survol des problèmes.Pour les organisateurs d'un grand tournoi, mieux vaut toujours que l'équipe locale aille loin. On l'a bien vu en 2002 avec la Corée du Sud, où tout le pays surfait sur la vague du succès, ce qui provoquait une ambiance particulière. Or, il y a peu de chances que ce soit le cas dans deux ans car la Russie, contrairement à l'Union Soviétique, n'a pas l'habitude de briller lors des grands tournois. En général, elle est déjà heureuse de sortir de sa poule. Quelques chiffres illustrent bien cette impuissance. Depuis la chute de l'Union Soviétique, en 1991, les Aigles d'Or ne se sont qualifiés que pour trois phases finales de Coupe du monde (1994, 2002, 2014). Jamais ils n'ont réussi à sortir de leur poule. Ce fut un peu meilleur lors des championnats d'Europe. Depuis 1996, ils n'ont manqué que l'Euro 2000. Mais là aussi, ils sont rarement allés plus loin que la phase de poules. Sauf à l'Euro 2008 en Suisse et en Autriche lorsque, emmenés par Guus Hiddink, ils ont atteint les demi-finales en éliminant les Pays-Bas avant de tomber face à l'Espagne, qui allait remporter le tournoi. Cette année-là, les Russes impressionnèrent par leur football puissant et technique. " Ce match face aux Pays-Bas a donné une image tronquée de notre football ", dit Boris Bogdanov, journaliste au site internet Sportbox. " C'est la seule rencontre qui fut vraiment bonne. Pour le reste, c'était moyen. Cette génération-là n'était guère meilleure que celle-ci. N'oubliez pas non plus que nous ne nous étions qualifiés que parce que l'Angleterre avait perdu à domicile face à la Croatie, qui avait déjà son ticket en poche. " Cet Euro semblait pourtant être un tournant pour le football russe car, dans la foulée, de nombreux joueurs décrochèrent un transfert en Premier League. Le médian gauche YuriZhirkov passa à Chelsea tandis que les attaquants DiniyarBilyaletdinov et RomanPavlyuchenko tentèrent leur chance à Everton et à Tottenham. Arsenal, pour sa part, parvint à séduire le petit prince de cette génération, AndreiArshavin. On ne peut pas dire que ce fut un succès. Certains tinrent un peu plus longtemps que les autres mais tous finirent par rentrer au pays sur un constat d'échec. " Ils ne se sont jamais adaptés, notamment parce qu'ils parlaient à peine anglais ", dit Bogdanov. " De plus, Zhirkov était souvent blessé et il avait de la concurrence avec Ashley Cole. Quant à Arshavin, à mon avis, il a commis une erreur en allant en Angleterre, où on joue à fond pendant 90 minutes. Cela ne lui convient pas. Pareil pour Bilyaletdinov et Pavlyuchenko, même si Arshavin avait plus de talent qu'eux. " Depuis 2008, les Russes n'ont plus jamais brillé lors d'un Euro. Cette année, dans un groupe avec l'Angleterre, le Pays de Galles et la Slovaquie, ils n'ont pris qu'un point. Leur coach, LeonidSlutsky - qui combinait le poste de sélectionneur avec celui d'entraîneur du CSKA Moscou - a démissionné dans la foulée. Les Russes devraient peut-être s'inspirer de la Corée du Sud qui, avant 2002, n'était jamais sortie de la phase des poules d'une Coupe du monde mais qui, cette année-là, brilla devant son pays et ne chuta qu'en demi-finale. " Nous ne partons pas battus d'avance ", dit Bogdanov. " Jouer à domicile, c'est toujours stimulant. Et puis, on a les arbitres avec soi. Si nous échouons malgré cela, la Coupe du monde 2018 sera encore plus catastrophique que l'Euro en France, qui était déjà dramatique. " Dans la sélection russe pour l'Euro, un seul joueur évoluait à l'étranger : RomanNeustädter, le défenseur de Schalke 04. Les 22 autres joueurs étaient sous contrat avec des clubs de Premjer Liga russe. Selon VitaliMutko, ministre des Sports et président de la fédération russe de football, c'est un problème. " L'Euro a démontré que le niveau du football russe était très bas. Nous n'avons pas de star en équipe nationale. Nous devons veiller à relever le niveau de notre championnat mais il faudrait aussi que des Russes jouent à l'étranger. " Un problème difficile à résoudre, selon Bogdanov. " Les jeunes Russes ne sont pas suffisamment bons pour aller dans de grands clubs européens. Et ils ne vont pas non plus dans de plus petits clubs car ils y sont moins bien payés qu'en Russie. Je suis d'accord avec Mutko pour dire que quelque chose doit se passer, même si les efforts fournis ne porteront sans doute pas leurs fruits à temps pour la Coupe du monde. La fédération de football doit être moins obsédée par ce rendez-vous et penser à plus long terme. " Au niveau des clubs, la Russie occupe actuellement la septième place au ranking UEFA (derrière l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, la France et le Portugal mais devant l'Ukraine et la Belgique). Le seul club russe dans le top 30 est le Zenit Saint-Pétersbourg, seizième. Des chiffres qui n'ont rien de dramatiques mais il faut savoir que les clubs russes doivent en bonne partie leurs bons résultats européens à des joueurs étrangers. NicolasLombaerts (qui joue au Zenit depuis 2007) le déclarait au début de l'été à Sport/Foot Magazine : " A l'Euro, Slutsky alignait les vétérans SergeiIgnashevitch (37) et VasiliBerezutski (34) en défense centrale. C'était le meilleur choix parce que les meilleurs défenseurs centraux du championnat russe sont étrangers. Aux autres postes aussi, il avait fait les bons choix. " Lombaerts sait de quoi il parle. Au Zenit, outre lui, c'est l'Argentin EzequielGaray et le Portugais LuisNeto qui sont chargés de fermer la porte. Et il n'en va pas différemment dans les autres grands clubs : VedranCorluka (Croatie, Lokomotiv Moscou), SerdarTasci (Allemagne, Spartak Moscou), ArthurJedrzejczyk (Pologne, Krasnodar), Andreas Granqvist (Suède, Krasnodar), Ragnar Sigurdsson (Islande, Krasnodar)... La seule exception, c'est le Spartak Moscou, champion en titre, entraîné par Slutsky et dont l'axe central était composé la saison dernière d'Ignashevitch et Berezutski. En attaque non plus, les Russes ne font pas la loi en Premjer Liga. Dans le top 10 du classement des buteurs de la saison dernière, on ne retrouve ainsi que quatre Russes. FyodorSmolov (Krasnodar) emmène la liste avec 20 buts mais derrière lui, on trouve surtout des étrangers comme le Hollandais QuincyPromes, le Brésilien Hulk (parti à Shanghai) et le Nigérian Ahmed Mussa (parti à Leicester City). Il y a certes de bons Russes dans le championnat domestique mais aucun d'entre eux n'a la classe internationale. Sauf peut être AlanDzagoev (26), le médian offensif du CSKA. Mais après son excellent Euro 2012 (3 buts), il a livré une mauvaise Coupe du monde et il a raté l'Euro 2016 en raison d'une blessure. IgorDenisov, le médian du Dinamo Moscou, n'était pas là non plus mais il a déjà 32 ans. " Nous n'avons pas de jeune star comme Kevin De Bruyne ou Eden Hazard. Dzagoev pourrait l'être mais il semble surtout un éternel espoir. Un des meilleurs Russes du moment, c'est Oleg Shatov, un médian du Zenit. " Le fait est que la Russie manque de talent. Après le 3-0 contre le Pays de Galles et l'élimination de l'Euro, Slutsky aurait été très dur avec ses joueurs. " We are shit ", leur aurait-il lancé. La population russe n'en pense pas moins. Quelques supporters ont même lancé une pétition demandant que les joueurs présents en France soient bannis à tout jamais de l'équipe nationale. Ils ont récolté plus d'un million de signatures. Quand la sélection d'un pays se porte mal, on se tourne vers les jeunes. Mais la Russie n'est pas gâtée sur ce plan non plus. " Ici, on n'assure pas la relève ", dit Lombaerts. " Les jeunes ne percent pas et je crains le pire pour la Russie dans deux ans. " Bogdanov va même plus loin. " Nos jeunes ont deux problèmes : les responsables accordent plus d'importance au résultat qu'à la formation. De plus, les jeunes n'ont pas assez de concurrence. Les clubs sont obligés d'aligner au moins six Russes au coup d'envoi. Dès lors, certains joueurs sont assurés de leur place et de bien gagner leur vie sans devoir se battre. " Ce manque de talent chez les jeunes pose un réel problème car la sélection actuelle -déjà pas très talentueuse - est vieillissante. A l'Euro, la moyenne d'âge des troupes de Slutsky était de 28,83 ans. Seuls les Irlandais (29,39) étaient plus vieux. AleksandrGolovin (CSKA, 20 ans), était le benjamin de l'équipe russe. A part lui, aucun joueur n'avait moins de 25 ans. Pire : neuf joueurs avaient plus de 30 ans En 2015, les U17 avaient certes atteint la demi-finale de l'Euro tandis que les U19 ne s'étaient inclinés qu'en finale mais ces joueurs auront à peine plus de 20 ans en 2018 et on ne peut pas construire une équipe autour d'eux. C'est dire si la tâche du nouveau sélectionneur, l'ex-gardien du Spartak Moscou StanislavCherchessov, s'annonce difficile. " Si les Russes n'avaient pas détruit Marseille, on ne se serait même pas rendu compte qu'ils étaient à l'Euro. " Ce tweet du journaliste de VTM FlorisGeerts résume parfaitement la participation russe en France. Personne ne se souvient du nul contre l'Angleterre, ni des rencontres pitoyables face à la Slovaquie et, surtout, contre le Pays de Galles. Par contre, tout le monde a encore en mémoire les images hallucinantes du champ de bataille de la ville portuaire. Elles font réfléchir ceux qui envisagent de se rendre en Russie dans deux ans. RonanEvain est politologue et spécialiste du hooliganisme en Russie. Il y a peu, il donnait son avis dans L'Équipe. " Pour ces fans, le hooliganisme est un sport à part entière. Ils sont parfaitement organisés et entraînés. Ce ne sont pas des gens qui se battent parce qu'ils ont trop bu. Ils sont venus en France pour faire ce qu'ils ne peuvent pas faire en Russie : se battre au centre-ville. Chez eux, ils s'affrontent surtout dans les bois, à l'écart du monde civilisé. " Il n'empêche que, plusieurs mois avant l'Euro, les hooligans russes - une alliance de hooligans de plusieurs clubs - avaient annoncé qu'ils viendraient se battre en France afin de montrer qu'ils étaient bien plus forts que les Anglais en matière de violence. Et il n'est pas impossible qu'ils veuillent confirmer leur " titre " dans deux ans. Plusieurs messages à ce sujet ont déjà été postés sur les réseaux sociaux. On peut y voir des vidéos ou des photos de bagarres de l'Euro avec des phrases comme : " Si les Anglais nous attaquent en 2018, ils ne rentreront pas vivants. " Problème supplémentaire : les politiciens ne condamnent pas tous cette violence. Après la bataille de Marseille, IgorLebedev, qui fait partie du conseil d'administration de la fédération russe et qui est membre du comité organisateur de la Coupe du monde 2018, a tweeté : " Bien joué, les gars, continuez : vous avez sauvé l'honneur du pays. " FARE Network (Football Against Racisme in Europe) a déjà tiré la sonnette d'alarme. Le rapport qu'il a établi pendant l'Euro n'était pas tendre envers les Russes. " Le gouvernement russe doit intervenir. Vu les actions bien organisées des hooligans en France, on peut craindre qu'ils frapperont lors de la Coupe des Confédérations 2017 et de la Coupe du monde 2018. Il ne s'agissait pas seulement de violence pure, certains fans portaient également des symboles racistes sur leurs vêtements et imitaient des cris de singe ou lançaient des slogans racistes. " Bogdanov conclut néanmoins sur une note d'espoir : " Je pense qu'il n'y aura pas de grand problème lors de la Coupe du monde. Les hooligans russes n'oseront pas refaire ce qu'ils ont fait à Marseille. Les autorités vont tout faire pour les en empêcher. Elles considèrent la Coupe du monde comme un projet prestigieux, très important pour l'image de la Russie. Et pour celle de VladimirPoutine. " PAR PHILIPPE CROLS - PHOTOS BELGAIMAGE