Pas vraiment de dépaysement, encore moins de temps passé au grand air. Prévu au sein des installations rouches, juchées sur les hauteurs du Sart-Tilman, le stage d'avant-saison du Standard se joue à domicile sous un ciel d'où tombent des cascades. Pas de quoi convaincre Jackson Muleka d'abandonner ses sandales, malgré un crochet vers l'extérieur pour immortaliser l'un de ses premiers passages à table depuis son arrivée en Europe.
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Pas vraiment de dépaysement, encore moins de temps passé au grand air. Prévu au sein des installations rouches, juchées sur les hauteurs du Sart-Tilman, le stage d'avant-saison du Standard se joue à domicile sous un ciel d'où tombent des cascades. Pas de quoi convaincre Jackson Muleka d'abandonner ses sandales, malgré un crochet vers l'extérieur pour immortaliser l'un de ses premiers passages à table depuis son arrivée en Europe. Entre une matinée passée à l'intérieur pour faire tourner les jambes à l'abri et un entraînement pluvieux planifié l'après-midi, le Sniper prend le temps de dérouler un parcours encore méconnu. Une trajectoire qui a fait de lui le meilleur attaquant d'Afrique avant de le faire atterrir à Sclessin pour une première saison bouclée avec douze roses au compteur, toutes compétitions confondues. Avec la bénédiction du Tout-Puissant, forcément. Jackson, tu as fait tes débuts pros à seulement 17 ans au TP Mazembe, l'un des plus gros clubs d'Afrique. Comment est-ce qu'on gère une telle pression à cet âge-là? JACKSON MULEKA : C'est clair que Mazembe, c'est une équipe avec beaucoup de pression. D'ici, on ne le voit peut-être pas, mais c'est vraiment un grand club en Afrique, et surtout au Congo. Tout le pays compte énormément sur ce club, donc jouer avec ce maillot, c'est forcément supporter de la pression. J'ai commencé à jouer comme ailier parce qu'il y avait un attaquant qui était là pour succéder à Samatta, qui venait de partir à Genk. Ensuite, l'attaquant s'est blessé et j'ai alors reçu la responsabilité de jouer devant. Et d'un coup, c'est parti. Pour mes proches, pour ma famille, c'était une grande fierté. Tu as baigné dans le foot depuis tout petit, ou bien ta famille a commencé à s'intéresser au foot grâce à toi? MULEKA : Mon père a joué au foot. Mais vous savez, le foot en Afrique, c'est un peu compliqué. Surtout à son époque. Il ne voulait plus que ses enfants jouent. Moi, quand j'ai commencé à jouer, je devais fuir de chez moi pour aller m'entraîner ( Il se marre). Quand il a vu que j'avais intégré l'école de football, il a commencé à me soutenir à fond. Ça aide à garder la tête sur les épaules, quand on est devenu si connu qu'on ne peut plus se promener tranquillement dans la rue? MULEKA : Je ne suis pas quelqu'un qui se promène beaucoup ( Il sourit). J'aime rester chez moi, tranquille. Penser à moi, et surtout penser à Dieu. Parce que ma vie, c'est surtout Dieu. Mais c'est clair qu'à Lubumbashi, je ne pouvais pas trop sortir à la fin, j'étais devenu trop connu. C'est ça qui t'a fait dire que tu devais franchir un cap, aller découvrir un autre univers? MULEKA : En fait, j'ai eu le déclic quand j'ai réalisé que je n'avais plus rien à prouver en Afrique. Au Congo, j'étais meilleur buteur et meilleur joueur. J'étais aussi le meilleur buteur de la Ligue des Champions. Je ne pouvais plus progresser en restant à Mazembe, il fallait que je franchisse un cap, et ce cap c'était l'Europe. Les offres d'Al Ahly, sans doute l'un des autres clubs les plus populaires d'Afrique, ça ne t'intéressait pas? MULEKA : C'était mon dernier choix. L'objectif, c'était l'Europe. Ils ont mis beaucoup d'argent sur la table et si j'avais pensé à ça, c'est là que je serais allé. C'est un bon club, je les ai vus jouer, mais aussi acheter des joueurs à cinq millions, ce qui n'est pas évident en Afrique. Ça m'aurait fait du bien financièrement, ça aurait sans doute satisfait tout ma famille, mais moi je devais aller en Europe. On citait pas mal de clubs en Europe, et les gens qui connaissent bien le président Moïse Katumbi disent que c'est plutôt lui qui choisit le club de ses stars que les joueurs eux-mêmes. C'est ce que tu as vécu? MULEKA : Le président, il te met la pression. Il ne veut pas d'agent dans la négociation, par exemple. Moi, je n'avais pas un club en particulier comme objectif. On a cité de grands noms, parfois plus renommés que le Standard. Mais ici, c'est quand même quelque chose de grand. Mon objectif, c'était seulement de quitter l'Afrique, et le Standard avait besoin de moi et voulait me faire jouer. Ça, c'était important pour moi. Christian Luyindama était passé par le Standard, Merveille Bokadi y est encore... C'étaient des paramètres importants pour ton intégration? MULEKA : Vraiment importants! J'ai parlé avec Christian, il m'a bien informé sur le club. Et puis Merveille, il m'a beaucoup aidé. Il me fallait quelqu'un qui connaissait déjà bien le club, qui pouvait m'aider à ne pas commettre certaines erreurs par exemple. Merveille a joué un bon rôle, Samuel Bastien aussi. En plus, quand je suis arrivé ici, j'ai rencontré de bonnes personnes qui m'ont aidé et m'ont conseillé. Tout ça m'a aidé à avancer. Tu t'es très vite retrouvé sur le terrain, alors qu'on avait l'impression que tu étais loin d'être à 100%. C'était une période difficile à gérer? MULEKA : Avec le recul, il me fallait un peu de temps. J'ai toujours été près de ma famille et là, j'avais dû les laisser au pays. En plus, je n'ai pas eu la préparation la saison passée. Tout ça m'a causé du tort par rapport à ce que j'avais en tête en arrivant ici. Il y avait un peu de pression malgré tout, parce que le club avait besoin de moi. J'étais meilleur buteur en Afrique, ce qui fait que j'ai débarqué avec des attentes. Je sentais que tout un peuple était derrière moi et je ne voulais pas les décevoir. Je voulais me prouver des choses, j'étais obligé de faire de mon mieux pour réussir le plus vite possible. Cette première saison, elle te laisse quel sentiment? MULEKA : Personnellement, je suis un peu frustré. Ce n'est pas évident pour un attaquant de ne marquer que douze buts sur une trentaine de matches. Il faut faire plus. Mes objectifs, c'est toujours d'avoir un ratio d'un but par match. Il n'y a que ça qui peut me satisfaire. Marquer, ça a toujours été ton obsession? MULEKA : Depuis que je suis tout petit, dans toutes les compétitions que je joue, j'ai toujours été meilleur buteur. C'est toujours dans mes objectifs. Si je joue dans un championnat, je ne dois pas être la queue, je dois toujours être la tête. Être un buteur, c'est plus mental que technique? MULEKA : C'est surtout la pression qui fait avancer un attaquant. Partout où tu iras, il y aura toujours une pression sur le fait de marquer des buts. Parce que l'objectif d'un attaquant, ce n'est pas de faire un bon match, c'est surtout de marquer. Tu peux faire de bonnes courses, libérer de l'espace pour les autres, mais si tu ne marques pas, tu seras toujours critiqué. Il faut un mental fort, c'est indispensable. Quand on te voit jouer, on a pourtant l'impression que la pression n'existe pas pour toi. MULEKA : Le foot, c'est parce qu'on l'aime qu'on y joue. Quand on voit un ballon, on a envie de jouer et de prouver ce qu'on vaut. Les gens qui viennent au stade, c'est pour voir du spectacle, et c'est nous qui sommes sur le terrain pour le créer. Comme attaquant, on doit satisfaire le public avec des buts. Au moins satisfaire notre public, parce qu'il y a toujours une partie du stade à qui ça ne fait pas plaisir ( Il rit). C'est ta force mentale qui t'aide à te relever de ton tir au but manqué en Coupe à Courtrai, en huitièmes de finale? MULEKA : C'est ma plus grande déception de la saison. On menait 1-0, on est rejoint à la 92e minute et on doit jouer la prolongation. Dans ma tête, le match était déjà fini, j'avais presque déjà la tête au match suivant et au final, je rentre pendant la deuxième mi-temps de la prolongation et il y a ce tir au but, très mal tiré. Je ne pouvais pas m'écrouler à cause de ça, je devais me relever. Le contraire, ça aurait été gâcher ma carrière, sans parler de tous les gens qui croient en moi: la famille, tout ce peuple congolais qui me soutient... Le coach est venu près de moi après le match et m'a encouragé, mes coéquipiers m'ont dit que ça arrivait à tout le monde. C'est là que je me suis rappelé qu'avant de venir, j'ai raté un penalty en Coupe de la CAF ( l'équivalent de l'Europa League, ndlr) et on a été éliminés. Et malgré ça, j'ai quand même eu l'opportunité de signer un contrat en Europe. Peut-être que ce raté-là était aussi le début de bonnes choses. Au tour suivant, on jouait Bruges, un gros club. Je me suis dit que peut-être, j'aurais déjà l'occasion de me rattraper ( il marquera finalement le seul but du quart de finale, ndlr). On a l'impression que tu es en mission... MULEKA : Il n'y a pas que la famille, ma vie, c'est aussi Dieu. Dans le foot, je représente aussi Dieu parce que je joue pour sa gloire, donc je ne peux pas me permettre d'échouer. C'est ta famille qui t'a très tôt mis en relation avec cette foi? MULEKA: Depuis tout petit, mon père ne m'a montré que ce chemin-là, et moi-même en grandissant j'ai pu comprendre qu'avoir Dieu dans sa vie, c'était le plus important. Ça t'aide à te dire que tout arrive toujours pour une raison, et donc à relativiser? MULEKA : Pour nous chrétiens, dans la Bible, on nous dit que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. À chaque fois que je peux tomber, je peux me relever et je sais que ça va aller. Avant ce match contre Courtrai, le premier tournant de ta saison, c'est l'arrivée de João Klauss. Dès que le coach vous a associés, ça a fonctionné. Tu étais prêt à jouer à deux devant, à partager ton territoire? MULEKA : Je l'avais déjà fait quelques fois à Mazembe, avec Ben Malango. En tant qu'attaquant, tu dois t'adapter à tout. Tu ne sais jamais comment ça peut se passer avec un nouveau club ou un nouvel entraîneur. Il faut être ouvert. En plus, jouer avec Klauss, ça facilite la tâche. Il fait de bonnes courses, il libère beaucoup d'espaces. Je crois qu'on a trouvé un bon système. Maintenant, ça semble évident de vous mettre tous les deux ensemble sur le terrain. MULEKA : On a tous mis un peu la pression à l'entraîneur, maintenant, il ne sait pas qui mettre dehors ( Large sourire). C'est pour le bien du club aussi. Moi, je sais que je dois apporter au club et donc que je dois jouer, et João se dit sans doute pareil, ça nous fait avancer. En finale de la Coupe, Klauss s'est retrouvé tout seul sur le terrain, vu que tu as commencé sur le banc. C'était difficile à digérer? MULEKA : C'était une déception, mais c'est normal. L'entraîneur fait toujours ses choix pour le bien du club, donc on est obligé de le respecter. Je me suis dit que je ne pouvais pas être frustré avant le match, qu'il fallait que j'encourage ceux qui commencent. Et après le match, je me suis dit que si j'avais commencé, je n'aurais peut-être pas pu donner autant que ce que j'ai fait en une demi-heure. Commencer sur le banc, ça m'a motivé à montrer tout ce que je savais faire en montant au jeu. Comment tu appréhendes cette nouvelle saison, avec les départs de joueurs importants et pas encore de transferts entrants? MULEKA : Le club doit toujours s'attendre à ça, parce que tous les joueurs sont là pour franchir un cap. Il peut encore y avoir des départs, on ne sait jamais, mais ceux qui resteront devront travailler dur pour faire avancer le Standard. Dans le vestiaire, on se serre les coudes pour le club. Le Standard est obligé d'être dans le top 5 chaque saison, c'est une des exigences de son statut. Sur le plan personnel, est-ce qu'on te verra aussi marquer des buts au deuxième poteau? MULEKA : ( Il se marre) L'objectif, c'est de marquer beaucoup plus de buts, peu importe la manière. Au premier ou au deuxième, c'est toujours un but. Cet appel au premier, c'est devenu automatique depuis longtemps? MULEKA : C'est naturel, je fais ça depuis tout petit. Pour un attaquant, la première chose à faire c'est d'aller au premier, ces courses-là m'ont beaucoup aidé parce que le défenseur est dos au but, il ne sait pas par où on va venir. J'aime bien faire cette course-là. Et marquer de la tête. MULEKA : Je vais te dire la vérité: d'habitude, je marque surtout du pied. Et c'est vrai que l'année passée, j'étais un peu faible sur ce point-là, donc j'ai beaucoup plus marqué de la tête. Mais le premier surpris, c'était moi ( Il rit).