C'était au début des années 60. Le général Franco était toujours le maître, contesté, de l'Espagne. Pauvre, le pays du Caudillo n'avait pas encore pansé toutes les plaies de la terrible révolution qui le divisa. Républicains, nationalistes, Guernica et le légendaire tableau que Pablo Picasso consacra à cette ville écrasée par l'aviation nazie le 26 avril 1937, le poète Federico Garcia Lorca fusillé par la garde franquiste au début de la guerre civile, les brigades internationales...
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C'était au début des années 60. Le général Franco était toujours le maître, contesté, de l'Espagne. Pauvre, le pays du Caudillo n'avait pas encore pansé toutes les plaies de la terrible révolution qui le divisa. Républicains, nationalistes, Guernica et le légendaire tableau que Pablo Picasso consacra à cette ville écrasée par l'aviation nazie le 26 avril 1937, le poète Federico Garcia Lorca fusillé par la garde franquiste au début de la guerre civile, les brigades internationales... Tout cela dansait encore dans le regard des millions de citoyens qui quittaient leur terre natale pour tenter leur chance ailleurs. Les Ferrera sont originaires de la province de Huelva, en Andalousie. A El Cerro de Andevalo, Eladio gagnait le pain quotidien de la famille en travaillant dans une mine de pyrite. Pas un travail de tout repos sous terre. "Notre mine était située à neuf bons kilomètres de chez moi", se souvient Eladio Ferrera. "Je m'y rendais à pied comme tous les mineurs de l'époque. Dix-huit bornes tous les jours que Dieu faisait pour aller au boulot et revenir à la maison. Il fallait se lever très tôt pour descendre dans la fosse à six heures du matin". Mais, heureusement, il y avait le football: Eladio était une des valeurs sûres du club de son village. Aujourd'hui encore, El Cerro de Andevalo milite en série régionale et quand le père Ferrera se rend en Andalousie, il n'oublie jamais de donner un ballon, parfois des équipements, à son ancien club. Il doit alors se souvenir des dribbles de sa jeunesse. "Il portait le numéro 7...", confie Lucia, son épouse. Dans ses yeux, on peut encore lire que le bougre avait de l'allure. Le football a profondément marqué la vie de cette femme heureuse de montrer les photos de ses enfants et de ses petits-enfants qui garnissent un appartement soigneusement rangé. On dirait qu'ils veillent tous sur leurs grands-parents. En poussant un soupir, elle confie : "Le football, c'est tout pour notre famille. Mon mari a joué, mes trois fils aussi avant de devenir des entraîneurs". Cisco a renoncé au coaching après avoir officié dans des séries inférieures. Emilio et Manu entraînent désormais en D1: un fait assez exceptionnel en Belgique. Un grand-père tué par les Franquistes."Mon père était un excellent joueur de football", se souvient Lucia avec émotion. "On lui avait prédit le plus bel avenir. Mais, durant la Guerre d'Espagne, les Franquistes sont venus le chercher en camion. Ils l'ont embarqué avec d'autres jeunes soupçonnés d'être de gauche ou du moins proches des idées du Front Populaire. Nons ne l'avons plus jamais revu et ma mère est restée seule au monde avec mon frère et moi". Moment d'émotion. L'Andalousie n'est pas que la terre natale des Ferrera, de grands et fiers toreros ou du légendaire Juan Lozano. Là, personne n'ignore que Huelva porte le matricule numéro 1 du football espagnol. C'est le frère de Lucia qui attira les Ferrera chez nous. Il avait connu une touriste belge qu'il épousa. Le couple s'installa en Belgique. C'était le temps des yéyés : les golden sixties. La machine économique tournait à plein régime. Bruxelles avait déjà acquis le titre de capitale de la Communauté Européenne et, quelques années après l'Expo 58, tous les bras étaient les bienvenus. "En Espagne, c'était dur, on devinait les premiers effets positifs de l'industrie du tourisme", lance Eladio Ferrera. "Mais cette relance n'était pas pas suffisante. A la mine, je ne gagnais que trente-six pesetas pour huit heures de travail, pas assez pour faire bouillir la marmite comme il le fallait. Mon beau-frère nous écrivait souvent et il certifiait que je trouverais facilement du travail. J'ai réfléchi : c'était le moyen d'améliorer notre sort et d'échapper enfin à la mine".Le Crossing de Schaerbeek lance le mouvement.Eladio dénicha de l'embauche et devint menuisier. Sa femme le rejoignit un peu plus tard, travailla aussi en tenant son ménage. Le clan Ferrera se fixa à Schaerbeek, près du Parc Josaphat. En 1969, le Crossing de Molenbeek fusionna avec le CS Schaerbeek sous la férule de Jean Swaelens et Emile Michiels. Ce coin de la capitale quittait la 1ère Provinciale pour se retrouver au coeur de l'élite du football belge. Une aventure qui dura quatre ans. "C'était très important pour notre commune", affirme Eladio Ferrera. "Une équipe de D1 au Parc Josaphat: une aubaine pour tous les amateurs de football. Moi, je suivais bien sûr mes fils, surtout en équipes de jeunes". Des joueurs célèbres ont eu la joie de porter le maillot schaerbeekois: Roger Claessen, Jos Smolders, Paul Vandenbergh, Joseph Masopust, Albert et Gérard Sulon, etc. Cisco Ferrera, l'aîné de la famille, en profita pour se faire un nom en D1. Plus tard, Manu, également un pur produit de l'école schaerbeekoise, joua une saison avec son frère mais la D1 ne faisait hélas plus partie de l'horizon du Crossing. Cisco et Manu se sont succédés à Alost. Le premier joua et entraîna aussi dans des séries provinciales. Manu répondit alors positivement à l'offre d'un club japonais : Hiroshima. "J'ai pleuré durant plusieurs jours quand il m'a annoncé la nouvelle", se souvient Lucia Ferrera. "Moi, je ne comprenais pas pourquoi il devait aller aussi loin pour jouer au football. De mes trois fils, c'est le plus calme. Il n'aimait pas trop sortir, passait très souvent ses soirées à la maison avec nous, parlait de football. Manolito a toujours été très gentil. Il nous a surpris un soir en disant calmement : -Je vais me marier. Un peu plus tard, ce fut au tour d'Emilio de dire qu'il partait au Mexique". Eladio sourit un peu en écoutant son épouse : "J'adore le football mais j'ai régulièrement dit à mes fils qu'entraîneur était un métier de fous. C'est trop stressant mais ils ne m'ont pas écouté : c'était plus fort qu'eux"."Un coup bien préparé à Charleroi".On connaît la suite pour Manu et Emilio. Le premier désirait avant tout rester dans le milieu du foot, travailla avec Georges Heylens à Alost, retrouva le coach bruxellois à Seraing. Il fit ses débuts parmi l'élite en prenant la succession de Jean Thissen au Pairay. Après avoir travaillé avec les jeunes d'Anderlecht, il se relança en D1 via les Zèbres de Charleroi. "Je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé au Mambourg", lance Eladio Ferrera. "Il avait presque tout gagné et se retrouvait à la porte. C'était un coup monté, ou du moins bien préparé, afin de donner la place à quelqu'un d'autre. Un entraîneur est toujours jugé sur ses résultats. Là pas. Je n'ai pas vu son groupe mais on m'a dit que ce n'était pas extraordinaire. Or, Manu a sauvé Charleroi de la relégation et avait même très bien entamé le dernier championnat. Quand il est parti, Charleroi a baissé pied..." A Schaerbeek, cet épisode de la carrière de Manolito n'a toujours pas été digéré même si la roue a tourné et l'a emmené vers Alost. Lucia se transforme en passionaria défendant son fils : "Ils ont été méchants avec lui à Charleroi. Il ne méritait pas cela. Manolito avait accepté l'offre de ce club car il croyait beaucoup en Enzo Scifo. Non, je n'accepte pas ce qui lui a été fait car c'est une injustice et quand je vois Enzo Scifo sur l'écran de ma télévison, je tourne le bouton ou je m'en vais. Non, je ne le supporte plus du tout". Vivant tranquillement dans leur appartement, Lucia et Eladio Ferrera mesurent que leurs fils sont devenus des Vips du football belge mais cela ne les perturbe pas. "Quand je les vois à la télévision, cela fait plaisir...", avoue Lucia. "Ils ont réussi quelque chose en Belgique, leur pays d'adoption, et j'espère qu'ils sont heureux"."Qui peut se plaindre d'Emilio?"Si l'ascension de Manu a finalement été progressive, celle d'Emilio ressemble un peu à l'envoi du Spoutnik dans l'espace: personne ne s'attendait à voir débarquer ce personnage flamboyant du côté de Beveren. A 28 ans, il coachait déjà des jeunes, travailla à Wavre et à Watermael-Boitsfort mais de là à le retrouver du jour au lendemain en D1, il y avait tout de même de la marge. "Je crois que personne ne peut se plaindre de lui et de sa façon de travailler ou surtout de voir le football", avance Eladio Ferrera. "Quand il est arrivé à Beveren, l'équipe était bonne pour la D2, disait-on. Emilio a réussi à lui rendre des couleurs. Manu et Emilio ont relancé chacun à sa façon Seraing, Charleroi, Beveren et Alost. C'est pas mal. Emilio est évidemment un peu spécial, différent de mes autres fils, n'hésitant jamais à donner son avis. C'est le plus jeune..." Emilio est né en Belgique et c'est un peu pour lui que fut acheté le premier frigo. "Il était petit et il fallait conserver les repas que je préparais pour lui avant d'aller travailler", se souvient Lucia Ferrera. Emilio n'a pas connu les années difficiles de l'adaptation à Bruxelles. "Il est tellement différent de ses frères qu'il ne porte pas exactement le même nom de famille qu'eux", souligne Eladio. "En Espagne, les enfants portent le nom de famille du père et de la mère. Cisco et Manu s'appellent Ferrera-Caro. Cette habitude n'existe évidemment pas en Belgique. A l'état civil, ils ont donné à Emilio le nom de famille noté sur ma carte d'identité: Ferrera-Patricio. Patricio comme le nom de famille de sa grand-mère paternelle". La saison passée, Emilio et Manu se sont affrontés lors d'un match important pour Beveren et Alost. La presse en fit ses choux gras. "Je n'ai pas regardé la télé. Jamais", certifie Lucia. "C'est trop énervant, je demande les résultats le lendemain à mon mari". Eladio ne va jamais voir les matches de ses fils. Il y a trop d'électricité dans l'air en D1 mais affirme: "Je suis quand même au courant de tout. Quand quelque chose paraît dans la presse, les voisins glissent toujours des journaux ou des magazines dans la boîte aux lettres". Le football a été le plus beau des passeports. "Quand on a quitté l'Andalousie, il ne fut pas facile d'obtenir les papiers adéquats", raconte Lucia. "On voulait savoir pourquoi nous voulions nous fixer en Belgique. Quelle question : pour donner un avenir à nos enfants".Dia 1Pierre Bilic