La Coupe du Monde ? Quelle Coupe du Monde ? Turin n'a plus rien d'une ville de foot. Quelques rares drapeaux italiens oubliés à l'un ou l'autre balcon, c'est à peu près tout. A peine quelques gosses qui déambulent avec le maillot de la Squadra - on ne leur a peut-être pas tout expliqué. Pas de posters géants de foot. Plus d'annonce de retransmissions sur écrans géants. Des journaux qui n'abordent même pas le Mondial sur leur première page. Une ville transfigurée. Elle sort pourtant d'une saison pleine. La Juve a arraché un nouveau scudetto (juste 17 points d'avance sur le deuxième, la routine), Torino a fini septième et va même disputer l'Europa League - à la place de Parme qui n'a pas reçu sa licence européenne. Il y avait six joueurs de la Juve et trois de Torino dans le noyau italien au Brésil, une douzaine du club champion en comptant ceux qui proviennent d'autres pays qualifiés. Et le Calcio était le deuxième championnat le mieux représenté : 80 internationaux, mieux que l'Allemagne ou l'Espagne !
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La Coupe du Monde ? Quelle Coupe du Monde ? Turin n'a plus rien d'une ville de foot. Quelques rares drapeaux italiens oubliés à l'un ou l'autre balcon, c'est à peu près tout. A peine quelques gosses qui déambulent avec le maillot de la Squadra - on ne leur a peut-être pas tout expliqué. Pas de posters géants de foot. Plus d'annonce de retransmissions sur écrans géants. Des journaux qui n'abordent même pas le Mondial sur leur première page. Une ville transfigurée. Elle sort pourtant d'une saison pleine. La Juve a arraché un nouveau scudetto (juste 17 points d'avance sur le deuxième, la routine), Torino a fini septième et va même disputer l'Europa League - à la place de Parme qui n'a pas reçu sa licence européenne. Il y avait six joueurs de la Juve et trois de Torino dans le noyau italien au Brésil, une douzaine du club champion en comptant ceux qui proviennent d'autres pays qualifiés. Et le Calcio était le deuxième championnat le mieux représenté : 80 internationaux, mieux que l'Allemagne ou l'Espagne ! Et pourtant, oui, rien de tout cela ne ressort quand on traverse la ville quelques heures après la qualification des Diables contre les USA. Les Italiens s'en foot complètement ! Jean-François Gillet reçoit dans un hôtel du centre-ville pour nous parler de tout cela. De la distance que les tifosi ont prise avec leur équipe nationale. De Torino, qui compte plus de supporters en ville que la Juve. Et aussi du parcours belge à la Coupe du Monde, évidemment. On sait que l'exercice est cruel pour lui. Parce qu'il aurait dû être au Brésil et qu'il en bave. Sammy Bossut sait ce qu'il doit à ce Liégeois suspendu 13 mois et qui pourra enfin rejouer en matches officiels à partir du 16 août. Suspendu dans une drôle d'histoire qui l'a dépassé. Une drôle d'histoire dont il n'a plus trop envie de parler. Mais il va le faire. Avec franchise. Avec pudeur aussi. Interview. Jean-François Gillet : Oui, mais ce n'est même pas nouveau. Déjà avant le tournoi, on ne sentait pas la ferveur habituelle. Il n'y avait pas le même optimisme, comme s'ils étaient déjà sûrs qu'en étant dans un groupe avec l'Angleterre et l'Uruguay, ça allait être d'office très compliqué. Et il y a eu pas mal de polémiques, on remettait l'entraîneur en question, on critiquait les choix qu'il avait faits quand il avait composé son noyau. Ça a un peu décollé avec la victoire contre l'Angleterre, mais quand ils ont perdu leur deuxième match, contre le Costa Rica, c'était comme s'ils étaient déjà dehors. Surtout un peuple indifférent. Ils sont déçus par l'élimination rapide, sans plus. Pour tout te dire, avant la Coupe du Monde, je sentais plus de respect pour les Belges que pour les Italiens. J'entendais que les Diables pouvaient être la plus grosse surprise avec les Colombiens. C'étaient les deux outsiders qui faisaient peur, ici. Et il fallait voir la tête des gens au moment où l'Algérie menait contre la Belgique. Pour eux, c'était incompréhensible parce qu'on devait aligner trois victoires tranquilles au premier tour. Par contre, ils ont dégusté la victoire contre les Etats-Unis. Ils ont parlé d'une masse de jeu incroyable, d'une fraîcheur physique étonnante dans la chaleur de cette partie du Brésil, d'un nombre d'occasions rarement vu à ce niveau. Et tous ces changements gagnants, ça les sidère. Ils veulent tout reprendre de zéro. Cesare Prandelli et le président de la Fédération ont démissionné juste après l'élimination. Maintenant, ils vont refaire le noyau. Au Brésil, c'était un mix assez équilibré, point de vue âges des joueurs. Des anciens comme Gianluigi Buffon, Andrea Pirlo, Daniele De Rossi. Et la nouvelle vague avec Mario Balotelli, Ciro Immobile, Marco Verratti. Des gars bourrés de talent. Mais ça n'a pas bien pris, ça a chauffé entre les deux groupes, c'est assez vite sorti dans la presse. Moi pas. Je suis arrivé chez les Diables à la fin de la période Frankie Vercauteren, juste avant les débuts de Dick Advocaat. On ne parlait déjà plus des petites bêtises qui avaient parfois fait la Une. Les disputes, ça peut faire du bien une fois de temps en temps parce qu'il arrive que ça réveille le groupe. Mais si elles se multiplient, on perd son influx. L'obligation de former un vrai groupe qui s'entend bien, ce n'est pas un cliché. C'est très spécial, un tournoi. Avec l'enchaînement des matches, les jours de récupération, les déplacements, la chaleur dans certains cas, il reste finalement peu de temps pour s'entraîner. Et donc, les joueurs ont énormément de temps à passer ensemble en dehors des terrains. C'est là, plus que sur la pelouse, qu'il y a des risques de frictions. Aujourd'hui, quand les Diables font un bête truc comme un mini-golf, ils s'amusent. Alors que ça reste un bête truc... Mais ils ont l'impression de faire une activité extraordinaire ! Prends les compositions de ses trois premiers matches comme T1, tu comprendras vite. Pour résumer : il a mis les bons joueurs aux bonnes places. Simon Mignolet était irréprochable, j'avais aussi fait mes matches, mais Wilmots a tranché : il a installé Thibaut Courtois dans le but. Un choix logique. Kevin De Bruyne était habitué au banc, il l'a mis dans l'équipe. Même chose avec Eden Hazard, il en a fait un de ses piliers. Il a aligné Axel Witsel devant la défense. Et il a fait confiance à Christian Benteke en pointe. Tous des joueurs qui étaient déjà dans le groupe mais qui n'avaient pas toujours beaucoup de temps de jeu ou ne jouaient pas à la même place qu'aujourd'hui. Et puis, il y a la gestion humaine. Les réservistes sont soignés aux petits oignons, Wilmots veut qu'ils soient au top le jour où il aura besoin d'eux. Et qu'est-ce qu'on voit ? Quand ils montent, ils sont nickel. Tu as l'impression de voir des chiens qui prennent leur chance à fond. Ils cassent tout. On l'a suffisamment vu au Brésil. Si tes réservistes ont la tête dans les épaules, sur le banc, tu ne pourras peut-être pas en faire grand-chose. S'ils sentent qu'ils continuent à compter, même quand ils ne jouent pas, c'est très différent. La première fois qu'on s'est côtoyés... ça remonte à très longtemps. C'était vers le milieu des années 90 ! Il terminait son séjour au Standard, moi j'avais 16 ans, j'étais encore à l'école mais je faisais parfois des entraînements avec l'équipe Première. Il avait l'habitude de rester sur le terrain quand beaucoup d'autres étaient déjà à la douche. Je m'installais dans le but, il faisait des tirs, des reprises de volée. Il m'envoyait des fraises... Il a continué à le faire en équipe nationale, d'ailleurs, il a toujours de la puissance dans les pieds ! Déjà au Standard, le courant était très bien passé entre nous deux. C'est comme ça quand tu te retrouves avec un nouveau coéquipier. Ça colle ou pas. Nous, ça a vite collé. On s'est perdus de vue puis on s'est retrouvés quand il est devenu adjoint d'Advocaat. Je l'ai entendu dire à l'époque, oui. Ça fait plaisir. Dans des moments pareils, tu vois qui est là et qui est parti. Il y en a quand même beaucoup qui se cassent. Mais aussi bien à Torino qu'à la Fédération, j'ai reçu un soutien énorme. Je ne compte pas ceux qui m'ont dit que je pouvais les appeler si j'avais besoin de quelque chose. Ça me confirme une chose : dans le noyau des Diables aujourd'hui, il y a des grands joueurs mais ils sont d'abord des vrais hommes, malgré leur jeune âge ! A moi de prouver que j'ai récupéré mon niveau. Le reste devrait suivre. Oui mais c'est comme ça, je dois tourner la page. Je vais essayer de voir le verre à moitié plein : oui, c'est important de faire toute la préparation. Mais bon, un Mondial, ça ne se présente pas souvent. J'ai fait des EUROS chez les jeunes, j'ai fait une Coupe du Monde -20, mais par rapport au Brésil, ce n'est quand même pas la même chose. Et des préparations d'été, j'en ai déjà fait une quinzaine. Je ne pense pas qu'on puisse faire une gradation... C'est très dur à vivre dans tous les cas. Oui, la fédé m'a invité. J'aurais pu voir des matches, vivre un peu avec le groupe. Mais j'ai renoncé. Parce que mes parents venaient passer des vacances en Italie au même moment. Et aussi parce que je n'y tenais pas, tout simplement. Je pense que Marc Wilmots l'avait compris. Qui sait ce qu'il y a dans mon dossier, à part les gens de Torino, les gens de l'Union Belge et quelques autres personnes ? Cette histoire de matches truqués ressemble à d'autres histoires que le foot italien a connues. Ça sort comme un énorme boulet de canon, c'est un coup de tonnerre, puis on voit au bout du compte que ce n'est pratiquement rien. Avec le temps, ça se dégonfle complètement. On m'a condamné pour non-dénonciation : j'aurais dû dire à la police que je soupçonnais des coéquipiers de vouloir falsifier des matches. Mais non, évidemment. Je ne suis pas une balance. Je ne ferai jamais ça. Quitte à payer. Et surtout, je n'avais pas de preuves. Tout est parti d'un joueur de Bari qui en a mouillé plein d'autres. Un gars avec qui j'avais déjà eu des problèmes en dehors du foot. Il s'est dit qu'en balançant un maximum de noms, lui-même ne prendrait pas une trop forte peine. Je ne digère toujours pas la façon dont j'ai été massacré dans la presse. Aussi bien en Italie qu'en Belgique. Le vent n'a commencé à tourner que le jour où un journaliste flamand du magazine Humo a contacté un confrère italien qui avait lu le dossier. Avant de me donner le coup de bâton fatal, avant de me mettre sur la croix, il voulait se renseigner un peu, être sûr de son coup. Et là, l'Italien lui a dit qu'il avait tout lu et que je n'avais rien à voir dans cette histoire. Personne d'autre, dans les gens des médias, n'avait pris la peine de lire. Ça peut se comprendre, c'est une sacrée brique. En plus, je suis simplement un bon joueur, pas une star. Et c'est plus facile de démolir un bon joueur qu'une star ! Si tu as la cote, tu es d'office plus respecté. Avec moi, il y a eu un manque total de respect. Tout le monde n'est pas obligé d'être d'accord avec ce que je te dis, mais c'est mon analyse des événements. Alors là, j'en suis certain à 100 %. Ce statut de capitaine m'a coûté très cher. Depuis le coup de sifflet final du dernier match de la saison passée, pour moi, c'est fini. Derrière le dos. Donc, à partir de mai, c'était bon. Je refais une préparation normale, sans me dire en permanence que je m'entraîne pour être quand même sûr de ne pas jouer le week-end. Je n'étais pas là, les absents ont toujours tort. Les Italiens disent : -Ta mort, c'est ma vie. Le malheur des uns... A moi de convaincre le coach que je n'ai rien perdu. J'ai aussi été out pendant six mois, je me suis fait opérer d'une double hernie inguinale. Mais le club a tout fait pour que je retrouve mon niveau, chapeau. Ils ont organisé des matches amicaux pour que je revienne, pour que je ne perde pas trop le rythme. Oui, contre n'importe quelle équipe. Il n'y avait qu'une condition : il ne pouvait pas être sifflé par un arbitre officiel, par un gars affilié à la Fédération italienne. A la limite, j'aurais pu jouer contre le Real si ça avait été dirigé par des arbitres non reconnus. Pas sûr. Parce que j'ai plus d'expérience à 35 ans qu'à 25... On verra. C'est le terrain qui parlera. Je ne sais pas. Je peux seulement dire qu'à n'importe quel âge, il faut être très, très costaud mentalement. Quand Antonio Conte a été suspendu quatre mois, il a dit qu'il ne souhaitait pas ça à son pire ennemi. Il a ajouté : -C'est facile de juger de l'extérieur, vous devez espérer que ça ne vous arrivera jamais. Jesuisbiend'accord. Très simple. J'étais mort. Un mort vivant pendant deux semaines. Tu rigoles ou quoi ? Pleurer pour le gars qui nous a mis dedans ? Il ne le mérite pas. Pas de larmes, donc, mais des journées terribles. En plus, comme on venait de m'opérer, je ne pouvais presque pas bouger. Je restais assis, je ne pouvais même pas prendre mon fils dans mes bras ! Un mort vivant, je te dis... Plus aucune sensation. Laisse tomber, je ne veux même pas y penser. PAR PIERRE DANVOYE À TURIN - PHOTOS: BELGAIMAGE" Antonio Conte a dit qu'il ne souhaitait pas ça à son pire ennemi. Je confirme. " " Combien cette histoire m'a coûté ? Laisse tomber, je ne veux même pas y penser. "