Vous souvenez-vous de ces moments sportifs parfaits? Le plongeon de Greg Louganis à Los Angeles en 1984? Ou la démonstration en patinage de Katarina Witt à Calgary 88 ou le 200 mètres de Michael Johnson à Atlanta en 96? Ou le 10/10 de Nadia Comaneci aux Jeux Olympiques de 1976 à Montréal. La timide petite gymnaste roumaine a 40 ans mais elle n'a toujours pas envie de mener une existence paisible. Il est bien plus intéressant d'être une personnalité.
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Vous souvenez-vous de ces moments sportifs parfaits? Le plongeon de Greg Louganis à Los Angeles en 1984? Ou la démonstration en patinage de Katarina Witt à Calgary 88 ou le 200 mètres de Michael Johnson à Atlanta en 96? Ou le 10/10 de Nadia Comaneci aux Jeux Olympiques de 1976 à Montréal. La timide petite gymnaste roumaine a 40 ans mais elle n'a toujours pas envie de mener une existence paisible. Il est bien plus intéressant d'être une personnalité.Nadia est devenue une femme d'affaires avisée. Elle se meut dans les plus hauts cercles et parcourt le monde pour promouvoir son sport, représenter des entreprises, motiver les gens et réunir des fonds pour des bonnes oeuvres.Vous êtes devenue une star à l'âge de 14 ans. Quand avez-vous pris la mesure de l'impact de vos performances?Nadia Comaneci: Je ne l'ai compris qu'au terme de ma carrière. Après ces Jeux, des tas de fillettes ont été baptisées Nadia et de nombreuses gymnastes ont adopté ma queue de cheval. De nombreux journalistes et photographes voulaient débarquer en Roumanie pour immortaliser mon sourire, voir comment je vivais et m'entraînais mais j'étais parfaitement protégée par la fédération de gymnastique roumaine. Elle répondait inlassablement que je n'avais pas de temps à consacrer à des interviewes, des séances photos ou des reportages. Ça aurait perturbé ma préparation. Peut-être était-ce bien ainsi. Je n'aurais de toute façon pas su comment gérer cet intérêt médiatique. Je n'avais qu'une chose à faire: me concentrer sur mon sport. Montréal n'a donc rien changé pour moi. Bien sûr, on me reconnaissait dans la rue. Tout le monde connaissait mon nom mais trois jours après mon retour, j'étais à nouveau dans la salle. Je continuais à m'entraîner aussi dur qu'avant.Vous n'avez donc pas profité de votre succès?Je ne l'ai pas ressenti comme ça. L'Ouest semble imprégné de l'image de tristes gymnastes auxquelles on imposait un régime d'entraînement extrêmement rude. Mais j'adorais ça. Plus que tout au monde. Sur le conseil d'une voisine, ma mère m'avait inscrite à l'école de gymnastique à l'âge de six ans. Elle pensait que je pourrais m'y défouler car j'étais une enfant hyperactif. Je sautais sur les chaises, sur le lit, jusqu'à ce que ça casse. Ma mère devenait folle. La gymnastique m'a permis de canaliser mon énergie et il s'est avéré que j'étais douée. Certains me demandent si je ne regrette pas de n'avoir pas eu de jeunesse. Mais qu'aurais-je eu? Je ne jouais pas aux poupées et les garçons m'énervaient. Quand je retournais à la maison, pendant le week-end, je m'ennuyais. Je voulais retrouver mes copines. Bien sûr, nous passions plus d'heures en salle de sport que les autres enfants mais regardez ce que nous avons réussi. A 14 ans, j'étais déjà allée en Amérique, au Canada, en France. Combien de gens peuvent se permettre de tels voyages?Les marquoirs étaient trop petitsAvec le recul, qu'a représenté ce premier 10 olympique pour la gymnastique?Il a certainement contribué à rendre la gymnastique plus populaire. C'est un sport extrêmement technique, avec un système de cotes compliqué très difficile à expliquer. En revanche, qui ne comprend pas la signification d'un 10? A Montréal, tout le monde a été impressionné de voir une gamine de 14 ans réaliser des exercices qui n'étaient même pas encore repris dans la cotation. Les membres du jury se sont dit qu'ils devaient sans doute lui accorder un 10 car personne ne faisait mieux à ce moment. Je me souviens de cette compétition dans ses moindres détails, de mes six 10 successifs. Il a même fallu adapter le marquoir qui n'était conçu que pour trois chiffres. D'autre part, ce 10 a engendré une pression supplémentaire car il est associé à beaucoup de choses. Certains trouvaient que je devais également être parfaite en tant qu'être humain, ce qui est évidemment absurde. Nul n'est parfait et je ne déroge pas à la règle. La perfection n'existe pas.N'est-il pas angoissant d'être parfaite à 14 ans?Je n'ai pas éprouvé de difficultés à entretenir ma motivation. Le système de cotation changeait constamment et je devais progresser pour obtenir d'autres 10. J'ai appris de nouvelles techniques, j'ai continué à chercher de nouveaux exercices qui puissent surprendre. C'est comme à l'école. Le premier livre de mathématique est mince et il ne cesse de s'épaissir. Vous devez en faire plus pour obtenir les mêmes points. A mes yeux, c'était un défi fantastique. Quand je ne présentais rien de neuf, une autre le faisait. De nos jours, tout est bien plus compliqué encore: ce que nous réalisions il y a 25 ans sert maintenant d'échauffement. La technique, le matériel, les cotations, tout a changé. Après chaque olympiade, les membres du jury se réunissent pour adapter les règlements. Il est devenu plus difficile encore aux gymnastes de réaliser un score parfait.Vous restez si populaire... Comment l'expliquez-vous?Mon premier 10 olympique a constitué un virage décisif de ma carrière et pour le monde de la gymnastique. Peu de personnes savent combien de médailles j'ai gagnées, mais toutes se souviennent que j'ai obtenu un 10. Comme tout le monde se souvient du nom du premier homme. Par exemple, la Soviétique Nelly Kim a également obtenu un 10 à Montréal... quelques minutes après moi. Malheureusement pour elle, qui s'en souvient? Si j'ai été le centre de l'attention générale, c'est par hasard. Maintenant, malgré tous les drames que j'ai vécus, je connais un happy end... J'habite aux Etats-Unis et j'ai réussi. En plus, je n'ai pas disparu de la scène comme tant d'athlètes quand leur carrière s'achève. Parfois, je me demande comment je peux être encore aussi connue maintenant."Je ne pouvais me marier qu'en Roumanie"En Roumanie aussi, vous restez une héroïne, même si vous avez fui votre pays.J'étais certaine que nul ne m'en voudrait. Deux semaines après ma fuite, la Révolution a éclaté. Après, je me suis demandé: serais-tu partie si tu avais su ce qui allait se passer? Personne ne le savait et mon plan était établi depuis plusieurs années déjà. J'ai suivi mon intuition. J'ai fui parce que je voulais faire quelque chose de ma vie. Quand je décide quelque chose, je le concrétise. On n'arrive à rien quand on s'attarde sur le passé. Même ma famille ignorait mes projets. Je ne voulais tracasser personne. En 1994, quand je suis retournée en Roumanie pour la première fois, j'ignorais quelles allaient être les réactions de mes compatriotes. Ils avaient compris que ma décision demandait du courage. Peut-être est-ce pour cela que j'ai influencé tant de vies. J'ai prouvé qu'on pouvait réussir tout ce qu'on voulait à condition de foncer. Ainsi va la vie. Je me suis mariée à Bucarest en 1996. Je n'aurais pu le faire nulle part ailleurs, sous peine de bafouer la fierté de mon peuple. Des milliers de personnes attendaient dans la rue, c'était fantastique. J'ai compris que je restais une des leurs.Avez-vous trouvé ce que vous espériez aux Etats-Unis?J'ignorais ce que je cherchais. Je voulais rejoindre l'Amérique puis, une fois arrivée, voir ce que je pouvais y faire. L'Amérique représente le nirvana pour beaucoup de gens. Pour moi, elle était synonyme de liberté même si j'ignorais ce que je pouvais y trouver. Mes prestations sportives m'y ont ouvert des portes. Reste à bien exploiter ces chances.Un modèle pour Céline DionEnfant, vous ne connaissiez pas la peur. Votre audace vous a-t-elle aidée quand vous avez fui la Roumanie?On ne prend pas les mêmes risques à 14 ans qu'à 28 ans. Quand j'étais petite, le pire qui pouvait m'arriver était de me casser un bras. En fuyant mon pays, j'ai risqué ma vie. Je ne sais pas où j'ai trouvé le courage de le faire. A ce moment-là, c'était la bonne décision. Au début, je me sentais terriblement seule, je voulais retrouver ma famille et mes amis. Il m'a fallu des mois pour avoir le sentiment d'être libre. Emigrer reste difficile et c'est pire quand vous êtes connue. Tout le monde vous regarde, porte un jugement sur vous. Vous ne pouvez pas prendre le temps de vous adapter, à votre rythme. J'ai dû digérer pas mal de choses et il m'a fallu longtemps avant d'oser faire confiance aux gens. Mon mari a été très patient à mon égard.Durant toutes ces années, vous avez inspiré beaucoup de personnes.J'en suis très heureuse. Devenir le modèle de quelqu'un n'est pas facile. Pourquoi ne me servirais-je pas de cet acquis? Mon comportement ne change pas à cause du regard des autres. J'ai habité à Montréal. J'y ai assisté à un concert de Céline Dion. Ensuite, elle m'a raconté qu'elle s'était inspirée de mon histoire pour réussir sa propre vie. Vous imaginez-vous ce que ça représente pour moi! Quand je donne une séance d'autographes quelque part, il arrive que des gens pleurent. Ils me disent: -Vous avez changé ma vie. Ça me bouleverse toujours. J'aime pouvoir faire quelque chose pour les autres, même si ce n'est qu'une signature ou une poignée de main. J'ai besoin des autres. Est-ce pour cela que vous n'êtes pas devenue entraîneur?Un entraîneur passe sept heures par jour dans une salle. J'estimais pouvoir faire davantage pour le sport. Je voyage, je donne des conférences, on me voit. Je suis une ambassadrice de ma discipline. J'espère ainsi rendre quelque chose à tous les gens qui m'ont aidée à atteindre l'élite. Ça me plaît beaucoup. Je figure parmi les 100 femmes les plus importantes du 20e siècle. Je me retrouve parmi des écrivains, des chanteuses, Lady Diana est reprise aussi. Il y a tant de femmes qui ont changé quelque chose dans le monde. Faire partie de ce cercle est fantastique. J'ai évidemment aussi été citée parmi les Sportives du Siècle. Rien que d'être nominée est en soi merveileux! D'ailleurs, recevoir ces trophées, faire des discours m'émeut davantage que d'être à la poutre et d'obtenir un 10. Quand les Nations Unies m'ont invitée à faire un speech, j'ai même pensé: -Mon Dieu, je vais m'évanouir. Que seriez-vous devenue sans la gymnastique?Comment le savoir? Je ne peux imaginer ma vie sans. Mais j'aurais de toute façon voulu briller dans quelque chose. J'ai toujours été très motivée, ambitieuse. Mon sport m'a donné une grande chance et j'ai toujours fait de mon mieux. Je m'engage à fond dans tout ce que j'entreprends. Faire le travail à moitié ne m'intéresse pas. C'est tout ou rien, avec moi. Enfant, je rêvais de rencontrer les vedettes d'Hollywood. Maintenant, je les vois tous les jours. Nous sommes invités à la Maison Blanche pour la fête de Noël. Pendant la cérémonie d'ouverture des Special Olympics, nous sommes sortis avec Arnold Schwarzenegger. J'aurais effectivement pu mener une existence paisible avec mon mari, mais serais-je heureuse? Mener une vie normale est monotone. Etre quelqu'un est quand même bien plus intéressant? Je savoure enfin le fait d'être une vedette. Inge Van Meensel