Luciano Djim avait fait la Une, il y a un an et demi, pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec le foot: un voleur de voiture qu'il tentait d'attraper lui avait enfoncé un couteau dans le ventre.
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Luciano Djim avait fait la Une, il y a un an et demi, pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec le foot: un voleur de voiture qu'il tentait d'attraper lui avait enfoncé un couteau dans le ventre. "Ce n'était même pas ma voiture", dit-il. "Mais j'ai reçu en Afrique une éducation dans laquelle on ne supporte pas le vol. J'ai essayé d'immobiliser le voleur en attendant la police, mais il a sorti son arme sans que je m'en rende compte. J'ai d'abord cru qu'il m'avait enfoncé une pointe de bic dans le ventre. Quand j'ai vu le sang couler, j'ai compris que c'était beaucoup plus grave. Malgré la blessure, j'ai continué à le poursuivre, et j'ai quelque part gagné: la police est arrivée, le type a été coincé, et il a ensuite pris quatre ans de prison!" Il est comme ça, l'attaquant centrafricain: entier. Toujours de bonne humeur alors que la vie ne lui a pas fait que des cadeaux. Même après son éviction du noyau des pros de Charleroi, il y a un an, il conserva son caractère positif. En arrivant au Sporting, Manu Ferrera annonça à Djim qu'il était bon pour le noyau C. Entendez par là qu'il avait tout intérêt à se trouver un autre club, car il n'avait même pas le droit de jouer avec l'équipe Réserve. Un nouveau coup de poignard! "Je me rends bien compte que le métier d'entraîneur n'est pas facile. Mais il doit quand même être possible de conserver une dimension humaine. Là, ce n'était pas le cas. J'ai été traité comme un moins que rien. Je devenais fou. J'ai même regretté, pendant une courte période, de ne pas avoir choisi un sport individuel. Si j'avais été boxeur, j'aurais pu libérer toute mon agressivité et exploser la tête de mon adversaire... Il m'aurait fallu un punching-ball dans mon appartement pour que je puisse décharger mon agressivité. Heureusement que j'avais la conscience tranquille, ça m'a aidé à mieux vivre cette période délicate. Je savais que j'avais toujours tout donné pour le Sporting, que j'avais joué des bons matches et marqué des buts importants, que je m'étais battu comme un fou pour revenir après plusieurs blessures. Et on ne pouvait rien me reprocher sur le plan de la discipline. Bref, j'avais été mis sur une voie de garage alors qu'il n'y avait aucun motif grave. Je ne reprochais même pas à Ferrera de ne plus compter sur moi, mais il aurait au moins pu me laisser le droit de travailler avec le noyau des professionnels. Cela m'aurait permis de trouver plus facilement un autre club. Je pense qu'il ne mesurait pas mon désarroi".Freddy Delanghe, l'entraîneur du noyau B, apprécia son travail à l'entraînement et l'aligna le week-end. "Après le premier moment de découragement, je me suis repris en mains. Finalement, ce n'était pas si mal en Réserves. Je marquais un tas de buts et on rigolait sans arrêt. Réussir de bons matches et toujours afficher une mentalité exemplaire, c'était ma façon de mettre la pression sur Manu Ferrera. Mais cette situation ne pouvait pas s'éterniser, évidemment. J'ai appris beaucoup de choses, ce fut une expérience intéressante. J'ai notamment fait le tri entre mes vrais amis et ceux qui ne s'intéressaient plus à moi parce que je n'étais plus que dans le noyau B. Ouedraogo Alassane, qui était parti à Cologne, est revenu plus d'une fois en Belgique après ses entraînements, uniquement pour soigner mon moral. Ce sont des gestes que je n'oublierai jamais. Au bout du compte, je ne suis pas mécontent d'avoir découvert certains aspects plus sombres de la vie de footballeur. Je me suis endurci et je vois plus clair aujourd'hui". Une fois promu entraîneur, Enzo Scifo alla rechercher Luciano Djim dans son isolement. Ce fut d'ailleurs sa toute première décision dans son nouveau rôle. "Ce soir-là, je devais prendre l'avion pour signer dans un club slovène", se souvient Djim. "J'avais mon billet et mon visa, j'avais fait mes adieux aux copains, je m'étais renseigné sur le championnat de Slovénie et sur les curiosités touristiques à visiter dans ce pays. Bojo Ban devait m'accompagner dans mon nouveau club. Au petit matin, le téléphone a sonné, c'était Enzo Scifo. Il m'a dit: -Prends tes affaires et viens t'entraîner avec nous. J'ai besoin de toi. Je pensais que c'était une blague. En plus, je dormais encore à moitié. Scifo a pris le vestiaire de l'entraîneur et il m'a donné les clés de son armoire de joueur. Luciano Djim à la place d'Enzo Scifo : quel honneur! Son discours a été assez bref mais j'ai directement compris qu'il croyait en moi. Il m'a dit que la motivation avec laquelle j'abordais les matches de l'équipe Réserve l'avait impressionné. Et il m'a fait remarquer qu'il avait connu, lui aussi, des périodes très délicates pendant sa carrière de joueur. Je l'avais toujours apprécié comme footballeur, et là, il grimpait encore dans mon estime pour ses qualités d'homme". Djim a bien dépanné au cours du deuxième tour du championnat. Mais il arrivait en fin de contrat et le Sporting ne comptait plus vraiment sur lui. "Mon avenir dépendait de l'évolution du marché du club. Si Charleroi ne transférait pas de nouvel attaquant, je pouvais éventuellement rester. Un jour, on me parlait d'un nouveau contrat, le lendemain, on ne me laissait guère d'espoir. J'ai donc pris la décision de partir. Après six ans au Sporting, il est de toute façon préférable de tourner la page et d'entamer une nouvelle aventure. J'y ai peut-être même fait l'année de trop. Mais si je dresse le bilan de ce que j'ai vécu à Charleroi, il y a beaucoup plus d'éléments positifs que négatifs. Finalement, j'y ai passé six belles années. Sur le plan mental, j'ai fait des progrès fous grâce à Robert Waseige. Il me renvoyait parfois en Réserves après sept ou huit matches consécutifs en équipe Première. Dans le seul but de m'endurcir et de me montrer que je devais bien garder les pieds sur terre. Il lui arrive de blesser volontairement ses joueurs, mais ce n'est pas pour les détruire. Avec tous les joueurs relégués dans les noyaux B ou C des clubs belges de D1, Waseige construirait une équipe capable de terminer dans la première moitié du classement. Avant de monter sur le terrain, il parvient à vous convaincre que vous êtes un des meilleurs joueurs du monde! Et vous n'ignorez plus rien de votre adversaire direct, même si vous ne l'avez jamais vu jouer. Waseige vous communique tous les détails de son jeu". L'offre de La Louvière l'a directement intéressé. Avant de signer à Charleroi, il avait passé un test avec les Juniors du Tivoli. Un essai négatif. Aujourd'hui, Djim ne cache pas sa joie de revenir dans le même stade par la grande porte. Il s'est déjà installé dans l'appartement de Marcos Lucas, qui fait face aux installations des Loups. A Charleroi aussi, il résidait à quelques dizaines de mètres du stade. "J'ai besoin de voir mon terrain, de sentir les murs de mon stade, de vivre en osmose avec mon environnement professionnel. J'ai parlé quelques minutes avec Daniel Leclercq avant de partir en congé. J'ai revu une copie presque conforme de Waseige : en peu de mots, il fait passer un message extrêmement précis. Leclercq m'a demandé de bien me soigner, de m'entourer convenablement et de travailler. C'est fou, ce qu'il a réussi en quelques mois dans le championnat de Belgique. Quand je voyais l'engagement total des joueurs de La Louvière en fin de saison, ça me laissait rêveur. Je me disais que ça devait être le pied de jouer dans une équipe pareille, aussi enthousiaste et motivée. En signant à La Louvière, je restais également dans une région que j'ai totalement adoptée. C'était l'un des arguments prioritaires à mes yeux. Je n'ai eu aucun problème d'adaptation quand je suis arrivé à Charleroi et je suis déjà certain que tout se passera bien à La Louvière aussi. J'aurais pu partir dans le championnat de Chine et gagner beaucoup plus d'argent, mais j'aurais alors fait un pas en arrière sur le plan sportif. Un gros salaire, il sera encore temps d'y penser plus tard. Je n'ai que 22 ans et toute ma carrière devant moi". Une carrière qui, dans l'immédiat, se limitera au championnat de Belgique. Luciano Djim a le grade d'international centrafricain, mais il a mis la sélection entre parenthèses. Peut-être pour un long moment. "Ce n'est de toute façon pas le moment de retourner en République Centrafricaine. Récemment, il y a eu une nouvelle tentative de coup d'état. Elle a échoué, mais on a de nouveau dénombré pas mal de morts. Un de mes oncles a été tué. J'aurais voulu revoir ma famille cet été, mais la situation politique de mon pays ne m'encourage vraiment pas à prendre l'avion. Et ce n'est pas la perspective de rejouer en équipe nationale qui me motive davantage. Chez nous, le football est en plein chaos. La fédération centrafricaine a reçu une aide financière importante de la FIFA, comme d'autres pays sous-développés. Mais au lieu de consacrer cet argent au développement du football, les dirigeants de la fédération l'ont conservé pour eux. C'est désolant. Il y a énormément de talent dans mon pays, mais les infrastructures sont lamentables et cela empêche la République Centrafricaine de progresser. Si nous avions des installations décentes, nous n'aurions rien à envier au Cameroun, au Ghana ou à d'autres nations. Il y a des footballeurs centrafricains dans plusieurs pays d'Europe. Ils n'évoluent pas dans les plus grands clubs, mais ils font leur petit bonhomme de chemin en France, en Angleterre, en Ecosse, en Turquie, en Tchéquie, etc. Plusieurs de mes compatriotes suivent actuellement la filière des centres de formation en France et je suis certain qu'on parlera d'eux dans quelques années. Tous ces joueurs ont vraiment envie de porter le maillot de l'équipe nationale. Pour eux, c'est le seul moyen de côtoyer les plus grands footballeurs africains. Mais les méthodes de la fédération nous découragent".Pierre Danvoye