Dans sa carrière, tout footballeur est confronté, un jour ou l'autre, à un adversaire qui ne lui convient absolument pas. Je n'ai pas échappé à la règle. Mon bourreau, c'était Jacques Teugels. Jacques était rapide, mobile, il avait un bon tir et surtout, il était imprévisible ! Je ne savais jamais de quel truc il allait user et le pire, c'est qu'il l'ignorait aussi. C'est ce qui le rendait si redoutable.
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Dans sa carrière, tout footballeur est confronté, un jour ou l'autre, à un adversaire qui ne lui convient absolument pas. Je n'ai pas échappé à la règle. Mon bourreau, c'était Jacques Teugels. Jacques était rapide, mobile, il avait un bon tir et surtout, il était imprévisible ! Je ne savais jamais de quel truc il allait user et le pire, c'est qu'il l'ignorait aussi. C'est ce qui le rendait si redoutable. Il était un pur gaucher. Disons qu'il n'utilisait son pied droit que pour monter dans le car. Quand il convergeait vers l'axe et que le ballon arrivait devant son pied droit parfaitement inutile, un défenseur pouvait logiquement le laisser tirer au but : le gardien allait s'emparer sans problème du ballon et nous allions ainsi le récupérer sans effort. Eh bien, il ne fallait surtout pas se laisser tenter par cette solution de facilité face au Nez, comme le surnommait Nico De Bree, car pour le même prix, il le plaçait dans la lucarne ! Jacques n'était pas fort de la tête. Il ne l'employait qu'en dernier recours et pourtant, il marquait régulièrement de la sorte. Un vrai cauchemar ! Jacques Teugels était issu du peuple. Il ne prêtait guère attention aux règles de vie du sport, pour employer une formulation prudente. J'ai quand même tenu à rencontrer encore une fois ma bête noire. Nous avons donc pris rendez-vous à l'hôtel Tower Bridge de Grimbergen. Quand il est entré dans le bar, j'ai immédiatement remarqué qu'il souffrait des maux inhérents aux anciens footballeurs, soit un genou fichu et un dos douloureux. Je sais de quoi je parle... Jacques Teugels : Tu parles. J'en suis réduit à descendre l'escalier en marche arrière et j'ai du mal à parcourir cent mètres. Je suis obligé d'aller en voiture chez le boulanger, qui n'est pourtant pas loin de chez moi, sinon, je reviendrais à la maison avec du pain rassis. Reste encore à entrer et à sortir de mon véhicule : avec mon mauvais dos, ce n'est pas évident. J'envisage de faire installer un monte-charge à la maison. (Rires)Pas trop. Elle m'a quand même averti car selon elle, tu es capable de faire se battre deux pierres ! C'était du show ! La veille d'un derby bruxellois, j'ai déclaré que mes deux matches les plus faciles de la saison, c'était contre toi, ajoutant que tu n'avais pas besoin de te raser le matin car j'allais de toute façon te raser la barbe, tellement je te passerais rapidement. Le lendemain, tu as rétorqué : Teugels raconte n'importe quoi. C'est facile de le contrer : il suffit de faire un pas en avant et il est toujours hors-jeu à cause de son long nez. Tu te rappelles ? Après un match, nous sommes allés manger un bout en compagnie de Maurice Martens chez Henri, rue des bouchers. Des supporters des deux camps nous ont aperçus et sont entrés dans le restaurant. Ils ont crié : " Vous mangez avec l'ennemi ! On va vous faire des yeux au beurre noir ! " Nous leur avons offert à boire et tout est rentré dans l'ordre. Sur le terrain, alors que nous étions des adversaires directs, il ne s'est jamais rien passé entre nous. À moins que tu n'aies pu me toucher, faute de vitesse. (Rires)Je n'avais pas le choix : le terrain était à cent mètres de chez moi. J'avais dix ans. Deux ans plus tard, Anderlecht m'a repéré et j'ai joué en équipes d'âge mais à seize ans, j'étais déjà en réserves et en 1966, à vingt ans, j'ai été repris dans le noyau A. La concurrence était redoutable ! J'étais confronté à des gars comme Paul Van Himst, Jan Mulder, Johan Devrindt, Wilfried Puis et Pummy Bergholz. L'entraîneur, Pierre Sinibaldi, ne modifiait pas son équipe-type. Il fallait presque qu'un titulaire ait la jambe cassée pour qu'il le remplace. Maintenant, un jeune peut encore faire banquette et se montrer durant ses entrées au jeu mais à mon époque, il n'y avait pas encore de banc, on n'effectuait pas de remplacement et il était donc très difficile d'émerger. Intégrer le noyau A relevait déjà de l'exploit pour un jeune : il ne comportait que vingt joueurs. Maintenant, tous les noyaux comptent au moins trente footballeurs. Je ne comprends pas comment les clubs parviennent à les payer. De mon temps, il y avait quatre jeunes : Jacques Van Welle, Gérard Desanghere, Maurice Martens et moi. Le préparateur physique, Michel Verschueren, nous appréciait. Il nous appelait les gamins. Il nous plaçait en tête de peloton quand nous devions courir dans les bois. Il nous encourageait : " Faites souffrir les vieux ! " Il ne fallait pas exagérer non plus car les valeurs sûres pouvaient faire en sorte que vous alliez vous entraîner en réserves le soir... En deux saisons, j'ai disputé huit matches et inscrit quatre buts. À cause de Bergholz. Pummy allait partir au Crossing Schaerbeek. Cela faisait un rival en moins et je comptais donc rester à Anderlecht mais juste à la fin de la campagne des transferts, l'accord a capoté. Je travaillais alors au secrétariat d'Anderlecht et j'ai immédiatement demandé à Eugène Steppé, le secrétaire général, de me transférer car il fallait aller vite. Après quelques coups de fil, il m'a donné son feu vert. L'Union avait déjà fait une proposition, que j'avais refusée. Quand je l'ai informée de mon changement de situation, elle a immédiatement accepté de m'acheter. Le Daring Bruxelles était également sur les rangs mais l'Union m'offrait aussi un boulot dans la société de son président, Borremans, et ça m'a décidé. J'y ai vécu trois belles années. J'étais le buteur du club et je suis devenu Diable Rouge. À domicile, nous jouions souvent devant plus de 15.000 personnes. Felix Week, que j'allais encore croiser plus tard, nous a entraînés pendant deux ans. La troisième année, Guy Thys est arrivé. Un brave homme mais je ne l'ai jamais considéré comme un génie tactique. Si j'ai quitté l'Union, c'est à cause du Danois Andersen, qui voulait être le patron de l'équipe. Il passait systématiquement le ballon à Larsen, son compatriote, et m'ignorait. Guy Thys le laissait faire, ce que je lui ai toujours un peu reproché. Oui. Anderlecht voulait recruter Jean Dockx, qui se produisait pour le Racing White, et il était prêt à un gros effort financier. Les Mauves étaient disposés à céder quelques joueurs en échange, en plus d'une somme d'argent. Felix Week, qui m'avait connu à l'Union, a voulu m'impliquer dans cette construction. Le Racing White avait déjà tenté de me recruter mais l'Union avait catégoriquement refusé. Week et le président, Maître Jean Gooris, ont campé sur leurs positions : pas de Teugels pour le Racing White, pas de Jean Dockx pour Anderlecht. Celui-ci s'est tourné vers l'Union et a mis une grosse somme d'argent sur la table. J'ignore combien mais toujours est-il que je suis redevenu la propriété du Sporting, qui m'a alors échangé, avec Gérard Desanghere et Maurice Martens, contre Jean Dockx plus de l'argent, on dit 200.000 euros. Ce qui a permis au Racing White d'enrôler Eddy Koens, de Saint-Trond. Une plaisanterie coûteuse car Maurice, Gérard et moi avons tous trois été repris en équipe nationale et Maurice a même reçu le Soulier d'Or en 1973. Ah, ce fameux match contre le Club Bruges ! C'était le dernier de la saison. Anderlecht devait gagner contre Saint-Trond tandis que Bruges ne pouvait faire match nul ni perdre au stade Fallon car alors, les Mauves étaient champions sur base du nombre de victoires. Pendant la semaine précédant le match, Georges Denil, le délégué d'Anderlecht a approché Henri Depireux, Willy Tuyaerts et moi-même, promettant une prime plantureuse à toute l'équipe si Anderlecht était champion. Il nous suffisait de réaliser un nul contre le Club. Nous avons accepté mais il y avait un os. Depireux avait appris que Willy Tack, notre gardien, avait discuté avec plusieurs membres du Club Bruges. Pourquoi ? Je n'en sais rien... (Rires) Le lendemain, avant l'entraînement, Depireux a posé la question à Tack. Il a menacé notre gardien : " Je sais que tu conspires avec Bruges mais fais gaffe, je te casse les deux jambes si tu nous baises. " Tack n'a plus osé nier : la rumeur était vraie. Willy a arrêté tous les ballons durant ce match légendaire. Avant le match, il a eu besoin d'un verre de whisky pour se calmer. Koens nous a permis de prendre l'avantage au début de la première mi-temps mais Bruges a égalisé juste avant la pause. Ensuite, nous avons sué sang et eau mais nous avons tenu bon, grâce à notre fabuleux gardien ! De son côté, Anderlecht s'est imposé 5-1 face à Saint-Trond et a été champion. Après le match, Georges Denil nous a conviés à la réception des Mauves et nous sommes ensuite sortis avec les joueurs d'Anderlecht. Nous avons reçu notre argent le lendemain car il était en sécurité dans un coffre à la banque. À un montant suffisant... Le RWDM n'a commencé à compter que la deuxième année, après l'arrivée de Johan Boskamp. Kresten Bjerre a été le patron, la première saison, mais Johan a voulu le devenir et ça a frotté. Ces deux-là ne se supportaient pas. Ils se sont même battus à Bilbao. Après la fusion, tous les postes étaient doublés : il y avait à chaque place un joueur de chaque camp. De même, il y avait deux présidents, L'Ecluse et Gooris, deux secrétaires, deux délégués, deux kinésithérapeutes, etc... Ils étaient rarement d'accord. Bjerre était un homme du Racing White et donc de Gooris. Boskamp était l'homme de L'Ecluse, donc du Daring. L'Ecluse a pris de plus en plus de pouvoir car il avait de l'argent et s'occupait donc des transferts. Nous avons été champions en 1975 mais ensuite, l'argent épuisé, nous n'avons plus fait que dégringoler. Deux ans plus tard, presque tout le monde était parti. Il le raconte partout ! Le lundi suivant le titre, toute l'équipe est sortie. L'Entracte, rue de Malines, était notre point de rendez-vous habituel. Quand je suis entré, les supporters m'ont soulevé sur leurs épaules. Je n'avais pas vu qu'il y avait un ventilateur au plafond mais Johan bien et il m'a tiré en bas in extremis. Sans cela, j'étais décapité. Il m'a dit que j'étais vraiment un fou. Une fois tout le monde remis de ses émotions, nous avons fait la fête jusqu'aux petites heures. Le lendemain, il y avait entraînement en équipe nationale, pour préparer un match amical contre les Pays-Bas. Le délégué du RWDM m'a conduit de l'Entracte au Heysel. Sans lui, je n'y serais peut-être pas arrivé... Par précaution, nous avons été boire quelques cafés dans une station-service. Je ne pense pas. Nous jouions aux cartes dans les chambres jusqu'à trois heures du matin. Parfois, la fumée des cigarettes formait un vrai rideau. C'est à peine si nous nous distinguions encore. On mangeait bien dans cet établissement et c'est sans doute pour ça que nous y allions chaque semaine, car l'entraîneur, Felix Week, ne pensait qu'à manger ! Le caractère, l'ambiance, la volonté de se battre les uns pour les autres. Boskamp et Bjerre ne pouvaient pas se sentir mais ça ne se voyait pas en match car là, une seule chose comptait : gagner. C'est la faute de Vermeersch. Il veut jouer les patrons et tout contrôler mais quand ça va mal, il trouve toujours un bouc émissaire. En revanche, quand ça va bien, c'est évidemment grâce à lui ! Ça ne peut pas continuer. Il ne paie pas les joueurs ni les entraîneurs et il est en procès avec tout le monde. Je ne l'appréciais déjà pas quand j'étais joueur. Il essayait de me piquer ma place. Il était retors. Une fois, je lui ai demandé deux billets. Il m'a tendu un formulaire à remplir et à donner au secrétaire. Quelques jours plus tard, quand je suis venu chercher mes invitations, le document était estampillé : refusé ! J'ai décidé de ne plus jamais aller au RWDM. Le RWDM voulait rajeunir ses effectifs. J'ai été échangé contre Patrick Gorez, de La Louvière. J'aurais mieux fait de me couper les mains ! Je devais rentrer avec mon sac. Les équipements n'étaient pas prêts pour l'entraînement comme dans mes clubs précédents : nous devions apporter nos affaires nous-mêmes. Semmeling nous entraînait. Il y avait pas mal d'anciens joueurs du Standard : André Gorez, Guy Dardenne, Gilbert Govaert, etc... Ils n'aimaient pas trop les Brusseleirs. Au début, tout s'est bien passé. J'ai marqué le but de la victoire 0-1 à Anderlecht. Les problèmes ont commencé après mon exclusion à Gand. J'ai poussé le ballon dans le ventre de Aad Koudijzer, qui a fait son cinéma et s'est laissé tomber. Ça m'a valu six semaines de suspension. La direction a décidé que je devais rester à la maison, pour épargner les frais de déplacement. Quand j'ai repris l'entraînement, je suis passé à travers mon genou. Le ménisque. J'ai honoré mon contrat de deux ans mais la seconde saison, je n'ai plus été aligné et j'ai même dû m'entraîner avec le noyau B, parfois. C'en était trop ! Raymond Goethals en équipe nationale. Il m'appelait le Ket. Je devais lui céder ma place quand il voulait jouer aux cartes : " Ket, va aux toilettes ou va faire une balade, tu ne sais quand même pas jouer aux cartes... " Je serais sans doute allé plus loin si je m'étais soigné mais j'étais un homme banal. Après l'entraînement, j'allais boire une bière dans un café populaire, pas dans un club privé comme les autres joueurs. Je n'avais rien à cacher. Tout le monde pouvait voir ce que je faisais mais ça m'a rapidement valu un surnom : Jacques Tuborg. Nous n'étions pas payés comme maintenant non plus. Je vais le formuler comme ça : j'ai beaucoup festoyé mais j'ai aussi presté. ?PAR GILBERT VAN BINST - PHOTOS IMAGEGLOBE/KETELS" Il n'y a jamais eu d'étincelles entre nous, sur le terrain, car j'étais trop rapide pour toi. " Jacques Teugels " Johan Boskamp ne supportait pas Kresten Bjerre. Tous deux en sont même venus aux mains lors d'un déplacement à Bilbao. " Jacques Teugels " Avec ton long nez, il suffisait que je fasse un pas vers l'avant pour te mettre hors-jeu. " Gilbert Van Binst